Le chocolat et nous, c’est 5300 ans d’amour

Les Mayo-Chinchipes, une des civilisations les plus anciennes d’Amérique du Sud, ont domestiqué les cacaoyers, il y a plus de cinq millénaires. Soit plus de 1500 ans avant les populations d’Amérique centrale.

Le chocolat est devenu un incontournable de Pâques. Mais notre amour pour son goût si particulier ne date pas d'hier: en Amérique du Sud, des traces de cacao ont été retrouvées dans un récipient (au centre) datant de plus de 5300 ans.

Le chocolat est devenu un incontournable de Pâques. Mais notre amour pour son goût si particulier ne date pas d'hier: en Amérique du Sud, des traces de cacao ont été retrouvées dans un récipient (au centre) datant de plus de 5300 ans. Image: DR/iStock (Montage: LMD)

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«Nous nous en doutions mais nous avons maintenant la preuve que les Indiens d’Amérique du Sud consommaient déjà du cacao.» Le regard de Michael Blake, archéo-anthropologue de l’Université de la Colombie-Britannique (Canada) s’illumine. Cette récente trouvaille est d’importance car jusqu’ici les traces de témoignages archéologiques de la domestication du cacaoyer pointaient vers l’aire géographique de la Méso-Amérique, incluant donc le Mexique ou le Guatemala contemporains – là où les Mayas et les Aztèques en avaient fait une culture privilégiée. Dans la forêt amazonienne, zone perpétuellement humide et souvent considérée comme inhospitalière pour l’humain, le cacaoyer pousse pourtant depuis des millénaires à l’état sauvage.

Les Mayo-Chinchipes, une des civilisations amérindienne les plus anciennes de cette région, avaient conquis l’écologie de la région en domestiquant le cacao. Et ils l’avaient bien compris: si l’aspect des cabosses toutes striées et poussant à même le tronc de l’arbre est un peu étrange, celles-ci recèlent des délices et des vertus insoupçonnés. Aussi, tant ses feuilles, son écorce, sa pulpe que ses fèves étaient alors utilisés, en tant que boisson ou médicament.

Des preuves irréfutables

Sur le site archéologique de Santa Ana la Florida en Equateur, découvert en 2002 par l’archéologue Francisco Valdez de l’Institut de recherche pour le développement (Paris) et son équipe, des restes de maisons, un site cérémoniel, des tombes, des récipients en céramique extrêmement bien préservés ont été mis au jour. Les chercheurs ont, en seize ans de fouilles, notamment testé ces objets afin de vérifier si l’on pouvait y retrouver des traces de cacao.

Le résultat des analyses est tombé fin 2018: «Le cacao et le chocolat jouent un rôle tellement important dans nos sociétés actuelles et dans le monde entier qu’il nous semble essentiel d’en connaître l’histoire, les origines et l’évolution. Nous avons analysé la présence de grains d’amidon caractéristique du genre Theobroma cacao, la présence de traces de théobromine (un composé biochimique spécifique des fèves matures de cacao) et enfin la présence d’ADN anciens de cacaoyer dans des résidus céramiques datant de plus de 5300 ans», explique Michael Blake. Des techniques révolutionnaires puisque c’était par exemple la première fois que des tests d’ADN pour identifier le cacao sur un site archéologique étaient utilisés.

Les trois tests se sont révélés positifs: plus de 30% des échantillons prélevés contenaient bel et bien des traces de cacao. «Cela prouve donc que non seulement le cacao était utilisé, mais utilisé de manière courante et pas uniquement de façon anecdotique.» Il n’y a donc plus de doute. L’origine du chocolat est bien plus vieille que ce que l’on pensait jusqu’alors. Le fait que ces traces aient été retrouvées dans ce qui aurait pu être des tasses ou bien même des bouteilles à bec, caractéristiques de cette époque, montre aussi que les fèves de cacao devaient être déjà consommées sous forme de boisson. La pulpe du fruit devait également être utilisée – fermentée elle donnait naissance à un autre breuvage, alcoolisé celui-ci. Bien sûr le chocolat chaud de ces cultures anciennes n’avait rien à voir avec celui que nous consommons les après-midi d’hiver au coin du feu, mais il n’en reste pas moins que notre passion pour le chocolat a su traverser des millénaires et des continents…

«Il est possible que des graines de cacao aient été lentement distribuées, en passant par la Colombie et le Panama pour ensuite gagner le reste de l’Amérique centrale et le Mexique»

Un long voyage

Pour les chercheurs, la façon dont les semences ont pu voyager du sud de l’Amérique jusqu’à son centre n’est pas encore très claire, sachant que l’Amazone est le berceau du cacao: «Il est évident qu’il y avait des échanges entre les différentes régions et populations», affirme Michael Blake. Il est donc possible que des graines de cacao aient été lentement distribuées, en passant par la Colombie et le Panama pour ensuite gagner le reste de l’Amérique centrale et le Mexique, au fur et à mesure que les gens les faisaient pousser dans leurs vergers. Il est aussi possible que des plants aient également voyagé sur de plus grands trajets, notamment par bateau, grâce aux commerçants qui affrontaient sans répit les mers et les océans. «Nous ne pouvons pas en être complètement sûrs, mais des scénarios similaires ont été enregistrés notamment avec les marins polynésiens et micronésiens et ce bien avant l’arrivée des explorateurs européens, précise le chercheur. Ces pratiques étaient courantes.» Alors que le cacao a parcouru des milliers de kilomètres, son aura aurait lui aussi, au fil du temps, gagné une importance sans précédent chez les Mayas et les Aztèques du Guatemala et du Mexique.

Nourriture des dieux

Car dans ces deux civilisations, les graines de cacao étaient utilisées pour le commerce. Moyen d’échange et monnaie, elles revêtaient aussi un caractère sacré sans précédent, comme en atteste d’ailleurs son nom scientifique, Theobroma cacao, Theobroma signifiant en grec nourriture des dieux. L’emploi du cacao dans différents rituels sacrés est documenté dans des peintures et sculptures aztèques. Le codex de Dresde et d’autres códices mayas mettent également en évidence la connexion particulière de la communauté avec celui-ci. «Il est facile d’établir son importance fondamentale. Les chroniqueurs espagnols, lorsqu’ils ont découvert cette région, ont en plus beaucoup décrit la relation particulière que ces sociétés entretenaient avec le cacao et le «xocolatl», une boisson granuleuse obtenue après avoir torréfié et moulu les graines, puis les avoir mélangées avec diverses épices», explique l’archéologue Francisco Valdez.

Pour ces cultures, le cacao avait un prestige sans équivalent – et c’est pour cela que nous pensions initialement que le cacao avait été domestiqué au centre de l’Amérique. Tout comme chez les Mayas, il est fort probable que le cacao ait joué une place primordiale dans les différents rituels et cérémonies des tribus Mayo-Chinchipe d’Amérique du Sud. Beaucoup d’objets en rapport avec la plante ont été en effet découverts dans des tombes, en offrandes. Le cacao devait également être utilisé quotidiennement, car des fragments ont aussi été retrouvés dans de la vaisselle plus ordinaire. Il est néanmoins plus difficile de connaître à ce stade la véritable importance économique, politique, spirituelle et sociale que la fève avait au sud: «Le cacao n’a peut-être pas joué un rôle aussi majeur en Amazonie, note Francisco Valdez. Mais cela fait à peine quinze ans que nous avons découvert cette ancienne civilisation, quelques années seulement que nous nous sommes intéressés à sa consommation de chocolat. Ces recherches nous réservent encore peut-être bien des surprises.»

Créé: 23.04.2019, 10h38

De l’Amazonie à la Suisse

Les conquistadors espagnols et portugais s’intéressent dès le XVIe siècle au chocolat. Les cours royales d’Europe ne tardent pas à être fascinées par cette boisson exotique, signe de distinction au sein de l’aristocratie. Mais il faudra attendre la deuxième moitié du XIXe siècle et l’industrialisation pour que le chocolat solide soit enfin produit. La Suisse s’est alors rapidement démarquée, comme l’explique Régis Huguenin dans «L’univers visuel de Suchard (1945-1990)».

Pays industrialisé, elle bénéficie également d’une géographie favorable. Philippe Suchard, par exemple, installera son usine à Neuchâtel au bord d’un cours d’eau, dont l’énergie est utilisée pour broyer le cacao. Henri Nestlé et Daniel Peter mettent également au point, en 1875, après une série d’essais, la recette permettant d’associer le cacao au lait, pour en faire du chocolat au lait. L’image d’Épinal du chocolat «suisse» peut alors prendre vie: les vaches, le lait, les montagnes… la suissitude dans tout son imaginaire touristique, si loin du cacao amazonien qui reste et restera néanmoins l’ingrédient clé de sa production.

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