Les arbres seuls ne pourront sauver le climat

Les grands groupes mettent en avant de vastes campagnes de reforestation. Planter des acacias dans la savane, même par milliards, ne résoudra rien, alertent les climatologues.

Ce terrain, à côté d’un champ de maïs, a été reboisé d’eucalyptus, une espèce à croissance rapide mais qui stocke le CO2.

Ce terrain, à côté d’un champ de maïs, a été reboisé d’eucalyptus, une espèce à croissance rapide mais qui stocke le CO2. Image: Pulsar Imagens / Alamy Stock Photo

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Qui refuserait de planter un arbre? Alors qu’on apprend que l’Amazonie brésilienne a encore fondu en un an de 10'000 kilomètres carrés – la superficie de la Suisse romande – la promesse a tout de l’évidence. Les grands groupes l’ont bien compris, à voir le nombre de programmes de reboisement mis en avant pour compenser la pollution de leur activité.

Easyjet se présentait mardi 26 novembre comme la «première grande compagnie compensant les émissions de carbone provenant du carburant de chaque vol», en «investissant» notamment dans «la plantation d’arbres et la lutte contre la déforestation». Total investit 100 millions d’euros dans la forêt tandis que Volkswagen vise la «neutralité carbone». Et si elle n’a pas pour objectif direct la compensation carbone, la Banque Syz propose un produit de placement incluant la plantation d’un arbre pour chaque tranche de 1000 euros investis, l’établissement genevois s’engageant à en planter un second.

Version moderne des «indulgences»?

À la veille de l’ouverture du sommet de la COP25 à Madrid, l’efficacité de ces campagnes fait pourtant l’objet d’un débat acharné, certains y voyant un retour des «indulgences» médiévales. Tout est parti d’une étude retentissante de l’équipe de Thomas Crowther, écologiste vedette de l’EPFZ: faire pousser 1200 milliards d’arbres permettrait d’effacer l’équivalent d’une décennie de rejet de CO2. Planète sauvée! Sauf que ces conclusions ont été depuis étrillées dans la revue «Science» par des spécialistes du climat les qualifiant de «scientifiquement erronées et dangereusement trompeuses». Fermez le ban.

«Le GIEC (ndlr: Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) fixe de manière conventionnelle le temps de résidence dans l’atmosphère du CO2 à cent ans, mais certains spécialistes estiment qu’il y persistera plusieurs centaines d’années en raison de sa concentration croissante», rappelle Alain Karsenty, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), à Montpellier. «Si vous couvrez les pays en développement d’espèces à croissance rapide – eucalyptus ou acacias, destinés à finir en pâte à papier – afin d’empocher des crédits carbone, le CO2 stocké par ces arbres repartira dans l’atmosphère lors de leur abattage dans sept à huit ans», prévient-il. Une étude publiée dans la revue «Nature» estime que près de la moitié des nouvelles forêts promises par les campagnes gouvernementales sont constituées de telles plantations.

«On trompe le public avec ce terme reforestation; le défi reste de reconstituer les forêts avec des essences natives, diversifiées et leurs autres fonctions écologiques, comme le cycle de l’eau.»

Alain Karensty, chercheur au Cirad

Problème, le rythme lent d’une telle reconstitution ne colle pas avec le calendrier de la compensation carbone de grands groupes, surtout s’ils redoutent de nouvelles taxes, par exemple sur le kérosène.

La reforestation est devenue «un marché»

Une partie du problème vient donc de la validation du stockage de carbone associée à ces projets de plantations. «Un temps confiée aux Nations Unies, elle relève aujourd’hui surtout de certificateurs privés, qui touchent une commission sur les crédits carbone qu’ils valident», pointe Alain Karsenty. Quant aux projets de protection de la forêt, par exemple en Amazonie, «leur nombre de crédit carbone reste calculé sur la base d’hypothèses invérifiables sur la déforestation évitée – la tentation étant forte de prévoir le pire pour prétendre, plus tard, l’avoir évité», ajoute l’économiste du Cirad.

«La reforestation est devenue un véritable marché, qui donne lieu à des dérives», concède en écho Stéphane Hallaire, fondateur de Reforest’Action, société française qui monte depuis six ans des opérations de reboisement n’ayant rien à voir avec des rangées d’eucalyptus dans la savane. Elle orchestre notamment les projets de restauration de la forêt en Espagne, au Portugal, à Madagascar ou à Sumatra abondés par les souscripteurs du produit de la Banque Syz. «L’arbre a une dimension émotionnelle qu’il est facile d’exploiter», note celui qui dit se tenir à l’écart «d’une simple logique carbone». Au point que ce pionnier conseille désormais les entreprises sur la façon dont elles présentent les projets forestiers, afin «d’éviter leur instrumentalisation».

Créé: 04.12.2019, 07h58

«Compenser le CO2? Un moyen de transition»

Les agences chargées des programmes de compensation carbone en Europe ne nient pas les limites des projets de reforestation dont elles revendent souvent les crédits carbone. «La compensation reste un outil de transition, visant les émissions les plus difficiles et coûteuses à éviter», rappelle ainsi Jochen Gassner, patron de First Climate, société qui pilote le programme d’Easyjet.

La partie forestière de cet effort ne comprend qu’une seule plantation, la majorité du CO2 compensé provenant de la préservation de la forêt ou du reboisement. «Reboiser dans les pays en développement reste, pour nos clients, l’un des moyens le plus abordables pour compenser leurs émissions», poursuit-il. L’alternative serait, à l’évidence, de prendre moins l’avion. Le message ne viendra pas des compagnies. Et, quoi qu’on en dise, il reste difficile à intégrer par tous ceux qui se sont habitués à rejoindre Barcelone en 1 h 30, pour moins 20 francs.

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