Les bébés fauves sont à la mode et leur trafic illégal s’amplifie

Très lucratif et peu risqué, le business des espèces protégées est en pleine croissance. Les découvertes de nombreux petits lions dans les grandes villes françaises en témoignent.

<i>Simba </i> et <i>Nala </i> ont été déposés le 31 décembre devant un parc animalier des environs de Marseille. La police a ouvert une enquête pour détention d’animaux protégés.

Simba et Nala ont été déposés le 31 décembre devant un parc animalier des environs de Marseille. La police a ouvert une enquête pour détention d’animaux protégés. Image: MaxPPP / Cyril Sollier

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On connaissait les «boîtes à bébés» qui sont destinées à recueillir les petits d’hommes qu’on abandonne. Il faudra désormais compter avec la variante interlope utilisée par l’inconnu qui s’est débarrassé de jeunes fauves devenus encombrants dans les environs de Marseille.

Le 31 décembre dernier, un convoyeur discret a ainsi déposé deux lionceaux devant l’entrée du parc animalier Roarr de Trets, un endroit connu pour accueillir de vieux félins en fin de carrière.

Simba et Nala sont âgés de quelques mois et ils ont été bien traités. Le duo a été placé dans des cages pour chats, avec une serviette de couleur, bleue pour le mâle et rose pour la femelle. Ils ne sont pas les seuls à témoigner de la dernière mode en matière de trafic d’espèces protégées.

À la fin 2019, un autre lionceau baptisé Poutine a pu trouver une place dans un avion reliant la France à l’Afrique du Sud, pour aller poursuivre son existence dans une réserve. Le petit félin avait été confisqué sur les Champs-Élysées en octobre 2018, quand des policiers l’ont découvert. Alors âgé de 2 mois, Poutine était installé sur le siège passager d’une Lamborghini verte, dont le propriétaire organisait une séance de selfies qu’il facturait à des touristes.

Ces deux affaires parmi des dizaines d’autres ont poussé les douanes et l’Office français de la biodiversité à créer une brigade dédiée à la détection des trafics d’animaux sauvages. L’organisme, baptisé «la brigade bébé tigre» par «Le Parisien», a été déployé le 1er janvier 2020. À charge pour ses enquêteurs de débusquer les petits fauves qui circulent clandestinement dans le pays, et plus particulièrement en Île de France. Car le phénomène «ne touche pas seulement les lions, mais aussi les bébés tigres et les panthères, comme on les appelle, mais qui sont plutôt des léopards, explique Charlotte Nithart, de l’ONG Robin des Bois qui a cosigné un récent «Atlas du business des espèces menacées».

Au moment d’expliquer cet intérêt pour les bébés fauves, elle évoque notamment «des histoires de rappeurs». On découvre en effet des lions, des tigres ou des panthères dans de nombreux clips tournés outre-Atlantique, mais pas seulement. En novembre dernier, le rappeur Français Booba se faisait épingler par l’association 30 Millions d’Amis pour avoir publié une vidéo montrant un lionceau endormi sur le tableau de bord d’une voiture.

La Suisse reste épargnée

Si les cités françaises, notamment Paris et Marseille, mais également Lyon, sont désormais placées sous surveillance, la Suisse n’a pas encore été touchée par le phénomène. «À notre connaissance, il n’y a jamais eu de lion vivant découvert sans les papiers nécessaires à sa possession, précise Eva van Beek, à la communication de l’Office fédéral des affaires vétérinaires. Plus largement, il est très rare que des parties de lions soient saisies en Suisse. Généralement, il s’agit de quelques crocs ou quelques griffes, voire d’un os sculpté.»

À l’exception d’une rumeur signalant la présence d’une «panthère noire» dans les forêts de Soleure et de Berne en mai 2012, la Suisse n’a pas non plus connu ces apparitions de grands fauves dans des décors incongrus, comme on l’a vu, «l’an dernier, dans le nord de la France, où une jeune panthère noire a été saisie chez un particulier. Elle a été repérée sur un toit d’Armentières, et elle a été revolée la nuit suivante dans le refuge où elle avait été placée, parce que ces animaux valent énormément d’argent», rappelle Charlotte Nithart.

Pour la militante de Robin des Bois, cette mode des bébés fauves est l’un des exemples les plus visibles «de la contrebande d’animaux sauvages, un trafic en forte croissance ces dernières décennies. Elle se pratique aujourd’hui à l’échelle industrielle, parce qu’elle est devenue le passager clandestin du commerce mondial.»

Ce business ne concerne pas seulement les espèces «dont on parle tout le temps, comme les fauves ou les rhinocéros, mais également des tarentules, des pangolins, des concombres de mers et des escargots cubains» (lire ci-contre). L’importance de ce commerce illégal est confirmée par plusieurs études, comme celle du WWF qui l’évalue à 19 milliards de dollars par année. L’ordre de grandeur est confirmé par un récent article paru dans la revue «Science», qui situe ce business dans une fourchette entre 7 et 23 milliards de dollars.

Le commerce prend de l’amplitude

«Ce commerce a encore pris de l’amplitude au cours des deux dernières décennies, d’une part parce qu’il y a de plus en plus de consommateurs, et parce qu’internet est un facteur de publicité et un facilitateur de commercialisation, observe Charlotte Nithart. Il faut ajouter à cela l’intensification des transports internationaux, notamment via des conteneurs qui sont des vecteurs de contrebande très importants.»

La militante de Robin des Bois estime enfin que les réseaux criminels ont compris que le trafic d’espèces protégées permet des gains aussi importants que le trafic de stupéfiants, mais en prenant beaucoup moins de risques.

Ce qui est sûr, selon la CITES, c’est que le commerce d’espèces protégées est devenu le quatrième trafic le plus lucratif, après la drogue, les armes et la traite d’humains. «Une économie souterraine est en marche», confirme Charlotte Nithart. Et ce n’est pas l’émotion provoquée par les mésaventures de Simba, Nala et Poutine qui va l’arrêter.

Le footballeur français Karim Benzema s'est aussi fait attaquer sur les réseaux sociaux après avoir publié une photo de ses enfants avec un bébé tigre dans un salon.

Créé: 16.01.2020, 11h37

10 000

euros. C’était le prix de vente d’un bébé lion, fixé par un habitant du Val-de-Marne, en France, courant 2018.

3000

euros d’amende et 1 an de prison avec sursis ont été infligés à un garagiste marseillais en 2018. Il avait
acquis un lionceau de 3 semaines.

Qui en veut aux espèces protégées?

Les lionceaux ne sont de loin pas les seules espèces protégées qui font l’objet d’un trafic. Car plusieurs marchés s’intéressent à ces animaux qui se font rares.

Le pangolin, par exemple, arrive au premier rang mondial des mammifères sauvages menacés qui sont victimes de trafics. Il est recherché pour des raisons culinaires et apothicaires. En Asie, on prête à sa chair des vertus anticoagulantes et détoxifiantes. Le pangolin fraîchement tué et le riz frit avec son sang sont encore à la carte de restaurants chinois, à côté des ailerons de requins et du cobra royal.

Les escargots polymites de Cuba sont réputés les plus beaux du monde, mais leur commerce a été interdit depuis 2017. En vain. Le business légal s’est transformé en trafic. Ces escargots intéressent les bijoutiers, les artisans et les touristes. Ils se retrouvent sous forme de colliers, de pendentifs, de boucles d’oreilles et abat-jours.

Comme les poissons-clowns après le film «Nemo», et les chouettes harfangs après «Harry Potter», de nombreuses espèces deviennent, pour leur malheur, des «nouveaux animaux de compagnie». Même sans film hollywoodien, des tarentules, les chardonnerets élégants, des geckos ou les poissons-cardinaux de Banggaï génèrent des trafics. À lui seul, le marché international des poissons marins ornementaux pèse plus de 1,4 milliard d’euros par an.

À lire «Atlas du business des espècesmenacées», Robin des Bois, Arthaud, oct. 2019.

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