«Les marchés se disloquent avec le coronavirus»

Les marchés financiers se retrouvent dans la tempête. L’épidémie de coronavirus fait craindre le pire pour l’économie mondiale. Le point avec Burkhard Varnholt, responsable de l’investissement de Credit Suisse.

Pour Burkhard Varnholt, responsable de l’investissement du Credit Suisse, «sauf catastrophe, une prudente reprise devrait survenir dès l’été».

Pour Burkhard Varnholt, responsable de l’investissement du Credit Suisse, «sauf catastrophe, une prudente reprise devrait survenir dès l’été». Image: Valeriano Di Domenico

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Les investisseurs doutent. L’épidémie de coronavirus menace de faire dérailler une économie mondiale déjà fragile et fortement endettée. En réaction, Les marchés boursiers plongent massivement. En parallèle, l’industrie suisse tourne au ralenti et le franc se renforce. Une menace pour les exportateurs du pays et le tourisme, qui perdent en compétitivité. Pour ne rien arranger, le cours du pétrole a plongé suite à la décision de l’Arabie saoudite d’écouler son brut à bas prix, fragilisant davantage les bourses.

Quelles sont les entreprises suisses qui risquent le plus de souffrir ces prochains mois? Des faillites sont-elles à attendre?

Je mangeais à midi dans un petit restaurant zurichois. Il n’y avait que quatre tables de prises, c’est inquiétant. L’hôtellerie, la restauration et le tourisme souffrent beaucoup. Les PME industrielles exportatrices du pays sont aussi sous pression.

Avec la récession annoncée en ce début d’année, faut-il craindre une déflation en Suisse?

Oui, c’est à craindre au premier semestre. Mais cette déflation liée à un environnement récessionniste restera temporaire, car les ménages suisses gardent le moral. Dès que la situation se normalisera, ils vont rapidement recommencer à consommer, ce qui soutiendra l’économie. Sauf catastrophe, une prudente reprise devrait survenir dès l’été.

Estimez-vous, dès lors, que les marchés actions sont proches d’un plancher?

Les marchés se disloquent avec le coronavirus. Le prix des actions s’est effondré, tout comme celui du pétrole, alors que les rendements obligataires ont plongé. Une récession mondiale est aujourd’hui incluse dans les cours. L’industrie du pétrole de schiste américaine se retrouve par ailleurs en difficulté avec la guerre des prix déclenchée par l’Arabie saoudite, en réponse à la Russie qui refusait de réduire sa production. Mais je pense que la situation en Chine et en Corée du Sud, où les décès et le nombre de personnes infectés reculent fortement, constitue un motif d’espoir. Là-bas, les usines recommencent à tourner.

Mais a-t-on vu le point bas sur les Bourses?

Les marchés actions vont rester très volatils ces prochaines semaines. De violentes phases de baisses seront suivies de vives hausses. Les niveaux planchers seront testés plusieurs fois avant que la tendance haussière ne reprenne le dessus.

L’épidémie de coronavirus n’a-t-elle pas mis définitivement fin à l’envolée des marchés actions?

La situation est complexe avec le coronavirus. Nous sommes confrontés à un choc de l’offre, avec des entreprises qui ont cessé de produire en Chine, puis en Italie. Qui seront les prochains pays à entrer en quarantaine? En parallèle, nous sommes aussi touchés par un choc de la demande, caractérisé par des consommateurs ne voyageant plus et n’achetant plus rien. Mais un recul durable des Bourses n’est pas mon scénario favori.

Pourquoi?

Je dirais qu’il y a deux tiers de chances que la situation se stabilise assez rapidement, comme on l’observe actuellement en Asie. Il n’y aura pas forcément de thérapies ou de vaccins dans l’immédiat, mais les gens vont apprendre à vivre avec le virus d’ici deux à trois mois. Cette phase de normalisation durera deux à trois mois et ressemblera à ce que les marchés ont vécu avec la crise asiatique, en 1997. Dans ce cas, les marchés pourraient retrouver leurs sommets d’ici à douze mois et l’on sortirait rapidement de la récession.

Aucun risque de récession prolongée?

J’estime qu’il y a un tiers de chances que la situation soit moins favorable que prévu, avec une mise en quarantaine permanente des États-Unis et de l’Europe, qui pourrait engendrer une profonde récession mondiale. Nous sommes toutefois globalement beaucoup mieux préparés qu’en 2009, notamment grâce à la force du système financier.

Vous n’imaginez donc pas que les marchés actions puissent s’effondrer de 50% depuis les sommets atteints ces dernières semaines?

Non, c’est improbable. Il faudrait que l’économie soit profondément déstabilisée pour que les Bourses plongent de la sorte. Je n’y crois pas.

Le cours du pétrole plonge. Une bonne nouvelle pour les automobilistes?

Oui, c’est une aubaine pour les ménages et les entreprises, se chiffrant à 500 milliards de dollars. Cela va même alléger, à terme, la facture de fuel des compagnies d’aviation, qui se retrouvent aujourd’hui sous pression.

Les banques suisses et allemandes sont très pénalisées par les taux d’intérêt négatifs; cela peut-il, par ricochet, détériorer la capacité des entreprises à emprunter?

Davantage que les taux négatifs, c’est la détérioration du climat des affaires, liée au coronavirus, qui pèse sur la capacité des banques à prêter. Il y a un effet domino: plus les quarantaines vont durer en Europe, plus les entreprises vont se retrouver en difficulté, et moins les banques seront enclines à accorder des prêts.

Quelles sont les mesures que peuvent prendre la Confédération et les Cantons pour soutenir les entreprises?

Il est urgent que les autorités formulent des plans de relance budgétaire, tant au niveau fédéral que cantonal. Dans ce cadre, il est positif que la décision ait été prise de faciliter le chômage partiel. C’est essentiel pour éviter les faillites de PME à court terme. Il faudra ensuite imaginer une solution pour que les prêts aux entreprises puissent se faire plus facilement. On peut penser à un système où l’État se porterait caution auprès des banques. En dernier recours, les autorités pourraient utiliser la stratégie de «la monnaie hélicoptère», soit la distribution d’argent à tous les ménages pour doper la consommation.

La Suisse risque-t-elle de voir son taux de chômage grimper avec le coronavirus?

Probablement. Il faut signaler que le taux de chômage en Suisse et dans les pays occidentaux se trouve à son plus bas niveau des cinquante dernières années. Si la crise du coronavirus est réglée d’ici deux à trois mois, la hausse restera modérée. Dans l’hypothèse où le monde serait profondément déstabilisé, cela serait bien entendu différent et le taux de chômage grimperait fortement. Mais il s’agit d’un scénario catastrophe que je n’imagine pas.

Le coronavirus va-t-il favoriser un retour vers la production locale pour éviter de futurs problèmes sanitaires? Le doute va-t-il s’installer sur la Chine et inciter les investisseurs à rediriger leurs investissements vers d’autres zones?

Clairement, oui. Davantage local que global devient le nouvel adage économique. La crise du coronavirus constitue le second choc après celui créé par la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, qui pousse déjà les entreprises à revoir leur chaîne d’approvisionnement. Mais ce n’est pas tout. Avec la robotisation et l’économie digitale, beaucoup de biens peuvent être produits à des coûts attractifs à proximité des consommateurs finaux. Cela change aussi la donne. Pour finir, les gens demandent de plus en plus de connaître l’empreinte écologique des biens qu’ils consomment.


«On a beaucoup construit d’immobilier dans les campagnes»

Quels sont vos thèmes d’investissement préférés? Restent-ils d’actualité avec le coronavirus?

La digitalisation de l’économie est l’un de mes thèmes préférés. Ce dernier va ressortir renforcé de la crise actuelle. Prenez le secteur de la santé, où les hôpitaux risquent la saturation avec le coronavirus. Avec un simple smartphone, la médecine en ligne permettra, demain, de poser un diagnostic en s’appuyant sur les bases de données à disposition. C’est aussi les cas pour l’enseignement. Les cours dans les universités chinoises et américaines qui déjà sont donnés sur la Toile. L’automation et la robotique, ainsi que le travail à domicile, vont également demander une plus grande digitalisation de l’économie.

N’y a-t-il pas un risque de bulle sur l’immobilier qui risque d’exploser avec la crise du coronavirus?

En périphérie, dans les campagnes, il y a probablement un risque, car l’on construit beaucoup. Mais pour ce qui est des centres urbains, les appartements se vendent très bien. De plus, le prix des locaux commerciaux a commencé à se corriger gentiment ces dernières années, ce qui limite les risques de krach. La baisse des taux d’intérêt soutient plutôt le prix de l’immobilier.

La Banque nationale suisse ne joue-t-elle pas sa crédibilité, car elle risque d’enregistrer d’énormes pertes sur ses placements en actions étrangères, créées pour limiter la hausse du franc?

Absolument pas. Les gains ou pertes à court terme sur les investissements de la BNS n’ont aucun impact sur sa crédibilité. C’est la stabilité du pays et la capacité de la Confédération à générer des impôts et à gérer son budget qui est la clé. À cet égard, le franc suisse reste la valeur favorite des investisseurs lorsque les marchés se retrouvent dans la tourmente. Ce n’est pas un hasard.

Les dépenses gouvernementales vont grimper pour répondre au coronavirus. Ne risque-t-on pas de subir une nouvelle crise de la dette étatique, comme on l’a vécu en Europe en 2010-2013?

Je ne le pense pas. Dans l’Union européenne, la dette globale des pays avoisine 75% du PIB, ce qui n’est pas dramatique. En vérité, le service de la dette n’a jamais été aussi bas depuis trente ans, car les taux d’intérêt sur les emprunts gouvernementaux se sont effondrés.

Les banques centrales réduisent leurs taux, notamment la Fed américaine. Est-ce que cela peut réellement relancer l’économie, alors que nous sommes confrontés à une épidémie? Les consommateurs ne vont-ils pas recommencer à dépenser naturellement une fois la quarantaine terminée et les gens guéris?

On ne combat effectivement pas une épidémie avec des baisses de taux. Mais c’est la seule chose à faire face la crise financière. Il faut utiliser l’arme monétaire pour juguler le stress dans les marchés financiers. Un tel stress fait en effet grimper le coût de financement des entreprises, ce qui risque de les mettre en faillite.

Cette crise va-t-elle retarder les investissements dans les technologies vertes?

La question se pose avec un pétrole qui flirte avec les 30 dollars après son récent plongeon, car cela pourrait freiner la recherche d’alternatives. Mais je pense que les gouvernements ne vont pas changer leur fusil d’épaule face à l’urgence climatique. On va continuer de décarboner l’économie. Le moteur à combustion va être progressivement remplacé par la propulsion électrique. C’est inéluctable.

Les taux sont négatifs en Suisse et les actions piquent du nez. Les caisses de pension vont-elles se retrouver en difficulté?

Les marchés actions vont retrouver la faveur des investisseurs institutionnels lorsque la confiance sera revenue, ce qui va soutenir les cours. Car il s’agit des seuls placements offrant de solides perspectives de rendements.

Vraiment?

Il faut prendre un peu de recul en matière de prévoyance. En la matière, le problème central est que les familles ont moins d’enfants depuis quarante ans et que l’espérance de vie ne cesse de grimper en Occident. À cela vient s’ajouter le fait que les taux d’intérêt baissent structurellement aux États-Unis, en Europe et au Japon, depuis une trentaine d’années. Cela est notamment lié au fait que l’épargne accumulée pour les retraites pèse sur les rendements obligataires. Dès lors, seules les actions offrent des rendements intéressants aujourd’hui.

Créé: 14.03.2020, 23h00

«Je n’ai jamais acheté d’or, à part la bague de ma femme»

La période est délicate. Comment va le moral?

Nous nous trouvons dans une phase de panique des marchés, où la peur domine. Mais comme le disait Roosevelt, la seule chose que nous devrions craindre, c’est la peur elle-même.

Que vous dites-vous le matin lorsque vous vous rasez?

Je n’ai jamais réfléchi à cela. Tiens, ce matin, je me disais que les crises ne durent pas pour toujours, que les temps sont fous, mais qu’il ne faut pas céder à la panique. Mais généralement, je pense rarement aux marchés financiers et à l’économie en me rasant.

Craignez-vous pour la vie de vos proches, notamment les plus âgés, avec le coronavirus?

Non, je n’ai pas ressenti une telle crainte à ce stade.

Avez-vous changé vos habitudes avec le coronavirus?

Je me lave beaucoup plus les mains, mais je n’ai rien changé d’autre. Je ne crois pas être quelqu’un qui a facilement peur.

Avez-vous acheté de l’or pour protéger votre épargne?

Je n’ai jamais acheté d’or de toute ma vie, à part la bague de mariage de ma femme. Je crois beaucoup plus aux vertus du franc suisse comme valeur refuge qu’à celle du métal jaune.

Où partirez-vous en vacances cet été? Irez-vous en Chine ou en Italie?

J’étais en Chine l’été dernier. Mais je prépare cette année un tour à vélo au Benelux avec toute ma famille. Ce sera fin juillet, début août, et j’ai bon espoir que la situation sanitaire soit revenue à la normale à cette échéance.

En dates

2003: Burkhard Varnholt crée l’ONG Kids of Africa, qui s’occupe d’un orphelinat en Ouganda.

2006: Il est chef de l’investissement de la Banque J. Safra Sarasin, puis de Julius Baer, dès 2014.

2017: Il devient directeur des investissements de CS (Switzerland).

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