Mont-Blanc, la chasse au sommet de l’irrespect est ouverte

Pour lutter contre les abus, guides et gendarmes patrouillent cet été sur la montagne mythique. Nous avons passé une journée avec eux.

On estime que 25 000 personnes tentent chaque année l'ascension du Mont-Blanc.

On estime que 25 000 personnes tentent chaque année l'ascension du Mont-Blanc. Image: Virginie Lenk

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La tension est palpable. Le jeune Russe parlemente, gesticule, il a monté avec son amie la tente dans le pierrier mais personne ne lui a dit que c’était interdit, il ne comprend pas. Face à lui, les deux hommes de la Brigade blanche restent fermes, lui expliquent qu’il ne peut pas faire n’importe quoi en haute montagne. Finalement il s’en sort sans amende, une blague sur Poutine détend l’atmosphère, le jeune couple remercie et plie bagages. Demain, ils monteront au sommet.

Bienvenue sur le Mont-Blanc. 4809 mètres d’altitude, le toit de l’Europe. On estime que 25 000 personnes tentent chaque année son ascension. Trop, clairement, et les dérives font chaque été la une des journaux. Si bien qu’en cette saison, une nouvelle réglementation est en place. Pour monter par la voie normale, dite Voie royale, Il faut avoir réservé dans l’un des trois refuges situés sur l’itinéraire, celui du Nid d’Aigle (20 places), de Tête Rousse (72 places) et du Goûter (120 places).

La Brigade blanche, composée de guides et du Peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM), se charge des contrôles. «Nous avons payé pendant des années l’inconséquence de l’État, estime le maire de Saint-Gervais, Jean-Marc Peillex, qui œuvre depuis longtemps pour un encadrement légal. La montagne n’est pas un espace de jeu.»

Tout et n’importe quoi

Avec plusieurs centaines de Mont-Blanc à son actif, le guide Christophe Delachat a son lot d’anecdotes sur le sommet mythique. Certaines sont truculentes, comme cet Américain avec des chaussures de snowboard, cet autre qui s’était fabriqué des crampons avec des capsules de bière ou encore un Japonais dans le dangereux couloir du Goûter, taillant tranquillement des marches avec son piolet alors que les pierres tombaient autour de lui.

Le couple parlemente avec les guides de la Garde Blanche. (Photo: Virginie Lenk)

D’autres rencontres l’ont laissé sans voix. «Une fois, j’ai croisé un gamin de 9 ans dans le dôme du Goûter, seul. Son père l’avait laissé là pour finir l’ascension.»

En rejoignant avec Christophe et son collègue Philippe Godard, ancien du PGHM, le refuge de Tête Rousse, à 3200 mètres d’altitude, on se rend compte de l’ampleur de leur tâche. Sur l’étroit chemin escarpé, un trailer de l’extrême, en short et liquette, nous croise en courant. Un guide redescend lentement son client italien, mal en point. Philippe pointe du doigt le couloir en amont, où un alpiniste de 65 ans a dévissé pas plus tard que le week-end dernier. Une chute de 500 mètres, mortelle. Il n’était pas encordé.

400 personnes au sommet

Au refuge, Tsering Sherpa, le troisième homme de l’équipe contrôle un Allemand et un Anglais qui, malgré l’interdiction, ont passé la nuit dans un abri de secours. Il finit par leur trouver une place pour ce soir dans le refuge du Goûter. «On essaie de leur arranger le coup, pour l’instant on n’est pas encore dans la répression.» L’Allemand est satisfait, avoue en aparté qu’il se fiche des règles. Une arrogance qui énerve, tout comme ce groupe d’Ukrainiens qui réserve pour six mais vient à neuf et qui propose de se partager les couchages.

Pour monter par la voie normale, dite Voie royale, il faut avoir réservé dans l’un des trois refuges situés sur l’itinéraire. (Photo: Virginie Lenk)

«Les gens des pays de l’Est nous posent problème, confirme le maire de Saint-Gervais. Mais nous les faisons payer ou redescendre. En cas de refus, ils s’exposent à 30 000 euros d’amende et la facture peut monter à 300 000 euros pour camping sauvage sur un site classé.»

À Tête Rousse, cinq grandes tentes fixes offriront dans quelques jours une quarantaine de places supplémentaires pour délester les refuges. Selon nos guides, en cas de grosse affluence, avec les autres voies, notamment par l’Italie, on peut croiser en un jour 400 personnes au sommet.

«L’immense majorité des alpinistes connaît les règles et les premiers retours sont positifs», se réjouit Jean-Marc Peillex. Par ailleurs, ces limitations n’ont pas d’impact sur les 48 000 visiteurs d’un jour qu’accueille Chamonix en été, avec des pics de 70 000. «Je ne suis pas un proréglementation, mais c’est une bonne chose, constate Jean-François Coquoz, gérant d’un magasin de sport de la ville. En France, les secours sont gratuits et pour sauver des touristes inconscients, le PGHM prend parfois des risques énormes.»

Sélection technique

La plateforme de réservation doit encore gérer quelques bugs. «C’est l’émeute, comme pour réserver un billet de concert», critique ce couple d’Anglais croisés en chemin. «On a essayé pendant huit heures pour avoir des places», se plaint un guide. Les guides, justement, qui ont toujours réservé et qui se retrouvent aujourd’hui en concurrence avec les simples quidams. Pour eux, un aménagement va être mis en place. Le président des guides de Chamonix, Olivier Greber, souhaite aussi une sélection sur le niveau technique.

À Tête Rousse, la Brigade blanche contrôle les réservations et renvoie les touristes sous-équipés. (Photo: Virginie Lenk)

«Le Mont-Blanc reste une ascension sérieuse, encordée. Le matériel évolue mais les gens sont moins rustiques qu’avant. Ils veulent faire le sommet, cocher l’exploit. C’est difficile de leur dire qu’ils n’ont pas le niveau, ou pire, qu’il faut redescendre. Il m’est arrivé par mauvais temps de vider l’abri de Vallot à 4300 mètres rempli d’amateurs qui ne comprenaient pas pourquoi tous les guides avaient fait demi-tour.»

En quittant le refuge de Tête Rousse, nous croisons un jeune citadin hilare en baskets trouées sur la neige, son pull enroulé sur la tête en guise de casquette. Il n’ira pas plus haut et admet «avoir un peu sous-estimé le truc». Christophe, notre guide, le regarde redescendre, songeur: «Pour certains, il y a un bon Dieu sur cette montagne…»

À Tête Rousse, la Brigade blanche contrôle les réservations et renvoie les touristes sous-équipés. (Photo: Virginie Lenk)

Créé: 20.07.2019, 22h30

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