«On reproche au pape sa critique du capitalisme»

Un passionnant livre de Nicolas Senèze raconte comment de riches laïcs, conservateurs sur le plan moral, mais libéraux sur le plan économique, se sont imposés dans le catholicisme américain et ont voulu pousser le pape François à la démission.

Nicolas Senèze: «Je pense en effet qu’ils ont renoncé à s’attaquer à François. Ils ont compris qu’il est trop bien installé pour qu’ils parviennent à le déstabiliser.» Image: Remo Casili/Reuters

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Le 26 août 2018, le pape vient d’arriver à Dublin quand plusieurs médias en ligne publient un texte de l’archevêque Carlo Maria Viganò accusant François de couvrir les abus sexuels au sein de l’Église et demandant sa démission. Une première: si Benoît XVI avait rendu concevable l’idée qu’un pape puisse jeter l’éponge, nul ne s’était jamais aventuré à réclamer la démission du Saint-Père. Correspondant à Rome du quotidien «La Croix», Nicolas Senèze, journaliste et essayiste français, est allé explorer les coulisses de cet événement. Il en a tiré un livre aussi passionnant qu’édifiant: «Comment l’Amérique veut changer de pape».

Votre livre débute par la publication du texte de l’archevêque Viganò, qui demande la démission du pape François. Qu’est-ce qui a poussé cet ancien nonce apostolique à une telle transgression?

En 2011, Benoît XVI avait nommé Mgr Viganò à Washington, où il a occupé pendant cinq ans le poste de nonce apostolique, c’est-à-dire d’ambassadeur du pape. Il connaît donc très bien le catholicisme américain, avec lequel il a établi de nombreux liens. En particulier avec une de ses franges les plus conservatrices, qui a été longtemps très influente sur les noyaux dirigeants de l’Église américaine. Dès son élection, François s’était méfié de ces catholiques qui avaient adopté une posture de combat frontal contre Barack Obama et les démocrates en s’opposant à eux sur des questions sociétales. Notamment la question de l’avortement. De son côté, le pape François entendait renouer le dialogue avec l’administration Obama. C’était le but de son voyage aux États-Unis, en 2015, où tout s’est plutôt bien passé jusqu’à ce que Viganò lui fasse rencontrer une greffière du Kentucky connue pour avoir refusé de délivrer des licences de mariage à des couples homosexuels: les ultraconservateurs américains avaient fait d’elle une héroïne de la liberté de conscience. Bien que discrète, la rencontre a fuité. Le pape a perdu ainsi une bonne part du crédit qu’il était parvenu à accumuler pour rétablir le dialogue.

C’est ce qui a provoqué la mise à l’écart du nonce apostolique?

François n’a pas apprécié que Mgr Viganò le fasse tomber dans un piège. Arrivé à l’âge de la retraite en avril 2016, le nonce a donné sa démission et elle a été aussitôt acceptée: en règle générale, les nonces restent encore en poste quelques années après l’âge de la retraite. De retour à Rome, blessé et aigri, Mgr Viganò s’est retrouvé un peu désœuvré et aussi un peu récupéré par les milieux les plus conservateurs de l’Église. Il va alors faire le lien entre l’opposition traditionaliste au pape et les catholiques conservateurs américains qui, eux, s’opposent à lui sur d’autres sujets. Une conjonction de deux mondes s’est opérée autour de Mgr Viganò.

Photo: Remo Casili/Reuters

Vous écrivez qu’il a été «l’instrument de la tentative de coup d’État» contre le pape. Qui se trouvait derrière lui?

Une nébuleuse de riches Américains qui, depuis le début des années 2000, ont mis la main sur le catholicisme américain pour des raisons notamment financières. Confrontés à la crise des abus sexuels, les diocèses ont dû payer de lourds dommages et intérêts aux victimes. Ils se sont alors tournés vers de riches laïcs catholiques pour assurer le financement de leurs grosses œuvres caritatives: écoles, hôpitaux, formations universitaires… Ces laïcs ont accepté, mais en demandant un retour sur investissement idéologique. Ils souhaitaient que l’Église porte leurs idées, qui sont extrêmement conservatrices sur le plan moral et extrêmement libérales sur le plan économique. Ces gens-là sont emblématiques d’un catholicisme anglo-saxon et blanc qui partage le rêve américain du «Enrichissez-vous». Ce qu’ils reprochent au pape François, ce sont ses critiques contre les excès du capitalisme et du libéralisme économique. Mais aussi ses positions sur la peine de mort ou encore ses discussions avec Cuba et la Chine.

L’Église américaine est donc passée sous la coupe de ces laïcs?

En soi, ce n’est pas une mauvaise chose que les laïcs aient voix au chapitre dans l’Église. Au contraire. Le problème, en l’occurrence, c’est que le crédit moral des clercs avait été sérieusement entamé par la crise des abus sexuels et ils se sont un peu fait dicter leur conduite par ceux qui payaient. J’ai été frappé, au cours de mon enquête, par l’absence des catholiques hispaniques dans cette affaire: bien que majoritaires dans le catholicisme américain, ils n’ont pas voix au chapitre. Aux États-Unis, le facteur dollar vient souvent corriger ou amplifier le nombre: l’argent a permis à une petite partie des laïcs américains d’exercer un pouvoir démesuré.

Cette importance attribuée à l’argent implique-t-elle que les raisons morales de leur opposition au pape pèsent moins que leurs raisons économiques?

Les deux aspects sont liés. Le pape va à l’encontre de leur vision puritaine où les questions morales se ramènent aux questions familiales et sexuelles. La vision de François est beaucoup plus large. Il leur dit qu’il existe d’autres péchés que les péchés sexuels. Et quand il dénonce le dieu argent ou l’économie qui tue, cela représente aussi une remise en cause morale pour des gens qui considèrent l’homosexualité comme le pire des péchés. Mais deux hommes ou deux femmes qui s’aiment ne tuent évidemment personne. En revanche, le capitalisme connaît des excès qui peuvent tuer des gens. Le pape François pousse ainsi à une réévaluation morale très compliquée pour certains.

En incitant l’archevêque Viganò à réclamer la démission du pape, ces conservateurs américains auraient tenté un «coup d’État», un «putsch» ou un «pronunciamento». Les mots très forts que vous utilisez se justifient-ils?

Alors que le chef d’État est en voyage à l’étranger, vous avez des militaires, dans son pays, qui occupent le palais présidentiel et demandent sa démission… Toutes choses égales par ailleurs, cela relève bien d’une tentative de coup d’État dans une république bananière! Mais on peut aussi voir cela comme l’affaire de gens qui ont beaucoup investi dans l’Église et qui ne récoltent pas les retours sur investissement espérés. À leurs yeux, François est comme un PDG que les actionnaires devraient débarquer. Mais ils ont oublié que l’Église n’est ni une multinationale ni une république bananière. Ils ont surestimé leur puissance. Au Vatican, ils ont certes rencontré des gens très hostiles au pape, mais qui n’étaient pas prêts pour autant à entrer en dissidence. Cela a été un pronunciamento auquel personne ne s’est rallié.

D’où l’étape suivante: intervenir sur le conclave qui élira le prochain pape…

Je pense en effet qu’ils ont renoncé à s’attaquer à François. Ils ont compris qu’il est trop bien installé pour qu’ils parviennent à le déstabiliser. Leur objectif est donc de jouer sur le prochain conclave. Ils ont exposé leur projet dans un texte adressé à d’éventuels donateurs et intitulé «Red Hat Report». Révélé en octobre 2018, ce document expose leur volonté de monter, d’ici à 2020, un dossier sur chacun des cardinaux électeurs d’un éventuel conclave. Pour cela, ils ont mis plusieurs millions de dollars sur la table. Notamment pour financer une équipe d’une quarantaine de personnes: des chercheurs, des journalistes, mais aussi une dizaine d’anciens agents du FBI. L’idée est d’aller faire les poubelles des cardinaux afin de pouvoir sortir des dossiers au moment opportun, sans doute juste avant le conclave. Avec des rumeurs certainement plus invérifiables les unes que les autres, ils entendent décrédibiliser les cardinaux susceptibles de poursuivre la réforme lancée par François afin que le vote ne se porte pas sur eux. Leur projet n’est pas de faire élire un pape qui serait à leur main et qui porterait leurs idées; ils songent plutôt à quelqu’un de suffisamment faible et indécis pour ne pas oser poursuivre la réforme.

Existe-t-il un risque de schisme au sein de l’Église américaine?

C’est un mot que j’entendais souvent à la fin de l’année dernière. Ce risque existait alors: vous avez tout de même 25 évêques américains qui ont réagi au texte de Mgr Viganò en disant qu’il est quelqu’un de très bien et qu’il faut l’écouter! Mais il y a eu une reprise en main assez forte des évêques américains, y compris sur le plan spirituel. Début janvier, le pape les a convoqués à une retraite à Chicago et il les a forcés à s’interroger sur les dérives de l’Église américaine. Reste qu’il y a un certain nombre de catholiques pour qui le pape François n’est pas vraiment catholique et pas vraiment pape. C’est une idée qui est poussée par des médias puissants.

Le pape a-t-il connaissance de votre livre?

Il en connaissait l’existence par un article du quotidien romain «Il Messagero» publié quelques jours avant sa sortie. Comme correspondant de «La Croix», je suis l’ensemble des voyages pontificaux. Au cours des vols, il y a toujours un moment où le pape vient à l’arrière de l’avion pour y saluer les journalistes. Lors de son récent voyage en Afrique, j’en ai profité pour lui offrir le livre. Quand je lui ai dit quelques mots du contenu, il s’est marré et m’a répondu: «C’est pour moi un honneur que ces Américains m’attaquent.» C’était une façon de dire qu’il n’a nullement l’intention de caler devant eux. Puis il s’est tourné vers son collaborateur pour lui donner le livre et lui a dit: «Ça, c’est une bombe!» Sa réaction m’a surpris. Je pensais qu’il allait simplement me dire merci.

Ceux qui rêvent de virer le pape François

Créé: 19.10.2019, 22h24

À lire:

«Comment l’Amérique veut changer de pape», Nicolas Senèze, Bayard, 278 p.

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