Que lisait-on sur une étiquette en 1960? Et en 2019?

En 60 ans, les indications sur les étiquettes alimentaires sont passées du prix à un jungle d'informations. La FRC réclame un message plus clair.

Rien qu'entre 1962 et 1971, on voit que les emballages de la marque de cacao en poudre «Ovomaltine» ont beaucoup évolué.

Rien qu'entre 1962 et 1971, on voit que les emballages de la marque de cacao en poudre «Ovomaltine» ont beaucoup évolué. Image: DR

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Ingrédients, informations nutritionnelles, date de péremption et de vente limite, allergènes, description précise du produit, provenance… sans compter les nombreux messages publicitaires: aujourd’hui l’emballage alimentaire type, en Suisse comme ailleurs, contient une véritable jungle d’informations, dont l’essentiel reste souvent difficile à dénicher.

Il y a soixante ans, l’étiquette était des plus minimaliste. Le prix, et un petit texte vantant les qualités du produit, tout au plus. En 1959, on ne trouve pas d’indications sur la composition sur les emballages, pas même le poids net! «À l’époque de la naissance de la FRC, de nombreux sigles de qualité fleurissaient, sigles que les fabricants se décernaient à eux-mêmes, sans que les consommateurs puissent savoir selon quels critères ils étaient attribués», écrit l’une des pionnières de la FRC Ariane Schmitt dans le cahier spécial fêtant les 20 ans de l’association. «Cela n’a guère changé aujourd’hui!» tacle en riant Barbara Pfenniger, spécialiste alimentation de la FRC.

Le marketing règne en maître

Le combat pour des étiquettes claires et informatives dure depuis plusieurs décennies et est encore loin d’être gagné, estime la FRC. Barbara Pfenniger en fait la démonstration avec un énorme carton de céréales fictives, bariolés de couleurs, dessins et autre écritures criardes. La militante en sort un deuxième, même format mais quasi blanc – seules quelques petites informations sur les ingrédients et les valeurs nutritives se baladent sur les côtés. «Sur la deuxième boîte, nous avons ôté tout ce qui relevait uniquement du marketing, explique-t-elle. Les emballages d’aujourd’hui semblent très fournis, mais en réalité il ne s’agit pratiquement que de publicité.»

En Suisse, le fabricant n’est soumis qu’à très peu de directives contraignantes en ce qui concerne les étiquettes, les informations qui figurent sur les produits restent pour la plupart à bien plaire. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé. En 1960, les militantes de la FRC adressent une requête à la Commission fédérale de l’alimentation, réclamant une indication claire de la date de fabrication des produits dont la conservation est très limitée ainsi que la durée normale de conservation, la mention «coloré artificiellement» pour les produits colorés chimiquement, enfin la liste des ingrédients sur tous les produits alimentaires précuisinés et prêts à l’emploi. La commission n’a jamais accusé réception.

Et pourtant, la demande est bien là. «Il y avait une véritable inquiétude, se rappelle l’ancienne rédactrice en chef de «J’achète mieux» Françoise Michel. L’information est lacunaire et la composition des produits, dont le contenu est inscrit en tout petits caractères, est incompréhensible. Elle utilise des termes techniques inconnus et des codes notamment pour les additifs et les colorants qui ne manquent pas d’inquiéter les consommatrices. Il faut sans cesse aider à les décrypter et traquer les composants indésirables ou nuisibles à la santé.»

Les brochures de la FRC tentent effectivement tant bien que mal de combler les lacunes d’informations. Au cours des années 60, l’association gagnant en visibilité, le nombre des lecteurs du journal de la FRC augmente et les récriminations avec lui. Mais les fabricants restent la plupart du temps de marbre.

Une loi lacunaire

En 1967 par exemple, une lectrice s’étonne de voir figurer sur des emballages de biscuits un descriptif de la composition du produit rédigé uniquement en anglais et en italien. Le fabricant répond qu’il s’agit des mêmes emballages que ceux exportés en Italie et aux États-Unis. Or ces deux derniers pays exigent une indication de la composition du produit sur les emballages. Pas la Suisse. La marque, qui n’y est pas contrainte, ne voit ainsi pas l’intérêt d’y rajouter ces informations en français.

«Lors d’une prochaine édition de ces emballages, nous supprimerons d’ailleurs cette information, car nous ne sommes pas intéressés par la publication de notre recette, répond par écrit le fabricant de biscuits. Ceci nous obligera naturellement à coller des papillons sur les paquets destinés à l’étranger» commercialisés en Suisse. Malgré tout, la pression populaire incite les fabricants à faire un effort. Mais rien, ou peu, n’est inscrit dans la loi.

En 1979, la FRC fait un premier bilan. «Désormais, les garanties bidon ont cédé la place à des informations précises mais qui, dans la plupart des cas, demeurent volontaires», indique Ariane Schmitt dans le journal du jubilé. La situation commence à s’améliorer dans les années 80, grâce à la révision de la loi sur le commerce des denrées alimentaires et grâce à l’introduction, en 1986, de la loi sur la concurrence déloyale.

Avec cette dernière, des étiquettes contenant des informations claires et honnêtes deviennent obligatoires.

«Auparavant, les entreprises étaient attaquables lorsqu’elles donnaient des informations erronées sur leurs produits, mais ce uniquement vis-à-vis de leurs concurrents et de leurs fournisseurs, raconte Barbara Pfenniger. Rien ne mentionnait le consommateur. La loi de 1986 interdit les méthodes de vente trompeuses. Cela implique également les informations contenues dans les étiquettes.»

Ce sera l’une des plus grandes avancées. Dans les années qui suivent, la FRC constate un retour en arrière constant. «En Suisse, on reste principalement sur une base volontaire du fabricant», résume Barbara Pfenniger.


1960, le néant ou presque

Le prix se trouve bien seul sur les étiquettes. Même le poids des conserves de légumes n’est pas indiqué. Cela permet d’ailleurs certaines largesses. La FRC découvre qu’une boîte d’un kilo de haricots ne contient en réalité que 440 grammes de légumes… À l’époque, les fabricants rétorquent qu’il est «impossible» de connaître et par conséquent d’indiquer le poids exact du légume entrant dans une boîte. Les arguments des fabricants pour éviter cette contrainte se sont multipliés pendant des années: inutile, trop compliqué, trop cher. «Les consommateurs n’ont pas intérêt à avoir des exigences trop poussées», a-t-on répété à ces dames de la FRC.


1967, naissance du «Migros data»

Cela a l’air d’aller aujourd’hui de soi, mais les étiquettes d’alors n’indiquaient même pas de date limite de consommation, tant pour les cosmétiques que les aliments. Le géant Migros fait figure de pionnier en créant, en 1967 déjà, le Migros-data. Aujourd’hui, l’obligation d’une date limite de péremption est désormais inscrite dans la loi. Les aliments très périssables devant être conservés au frigo sont en outre soumis à une date limite de consommation. Depuis plusieurs années, la FRC milite pour qu’elles soient plus réalistes afin de limiter le gaspillage alimentaire. En l’attente du changement, la FRC encourage le consommateur à «faire preuve de bon sens en utilisant ses sens: observer, sentir, goûter».


1970-78, première évolution

Les années 70 marquent le début d’une petite évolution: une ordonnance oblige les fabricants dès 1970 à indiquer le poids exact du légume en boîte, mais également sur de nombreux produits cosmétiques et de nettoyage. Cette nouveauté facilite les comparaisons de prix. En 1972, la loi fédérale sur les produits toxiques entre en vigueur, exigeant que ces derniers soient répartis en classes de toxicité, facilement reconnaissables par leur étiquette aux bandes de couleurs différentes. En 1978, une ordonnance fédérale serre la vis sur l’indication des prix. L’ordonnance veille désormais à ce que l’indication des prix soit claire, permettant de les comparer et d’éviter que l’acheteur ne soit induit en erreur.


1986, une loi importante

En 1986, la loi sur la concurrence déloyale représente un réel changement. Auparavant, seul un fabricant pouvait attaquer un autre pour concurrence déloyale. Le consommateur n’avait, quant à lui, aucun levier légal pour faire valoir ses droits. La nouvelle loi prévoit désormais que le consommateur peut se retourner contre celui qui donne des indications inexactes ou fallacieuses sur un produit. Une publicité prétendant qu’un produit est vendu au prix le plus bas de Suisse alors qu’il est démontré qu’un autre concurrent pratique un prix plus bas est aussi considéré comme déloyal, de même qu’annoncer des vertus que le produit ne contient pas.


1999-2000, déclaration d'origine plus claire

En 1999, l’ordonnance d’application de la loi sur les denrées alimentaires impose que tous les produits qui contiennent des organismes génétiquement modifiés (OGM) en portent la mention. La Suisse emboîte le pas à l’UE, qui a instauré cette règle en 1997. S’ensuit, dès 1998, l’obligation de déclaration de provenance. Cette exigence d’indiquer l’origine des ingrédients est née en partie des scandales de la viande séchée des Grisons à base de bœuf argentin et du kirsch de Zoug à base de cerises étrangères. Mais il faudra attendre 2002 et l’introduction des appellations officielles AOP et IGP pour que les appellations d’origine se fassent plus strictes. Un assaisonnement ou une marinade ne suffisent pas pour justifier l’indication «produit en Suisse».


2002, les allergiques mieux informés

Nouvelle foison de révisions de la législation sur les denrées alimentaires. Parmi les nouvelles règles, l’exigence d’étiquettes plus simples et plus précises. On met de l’ordre dans la désignation des viandes et des produits à base de viande. La simple description «pizza au jambon» ou «yogourt aux fraises» ne suffit plus, désormais la quantité exacte des ingrédients mis en avant est annoncée. L’emballage ne doit plus être trompeur: interdit, par exemple, de vendre des œufs de poules élevées en batterie dans un carton décoré d’une jolie ferme. Les étiquettes des produits doivent aussi obligatoirement indiquer les ingrédients appartenant aux dix familles d’allergènes les plus importants.


2012, le retour des pattes de mouche

En 2004, les chimistes cantonaux ont exigé que les caractères des étiquettes soient imprimés dans une taille minimale lisible. Mais en 2012, lors d’une révision de loi cette obligation n’a pas été inscrite dans la loi, et les directives des chimistes cantonaux n’ont pas de valeur contraignante. Les informations écrites en pattes de mouche sont donc légion sur les emballages. En Europe, une hauteur minimale a été fixée en 2014. Le contraste et les couleurs font partie des revendications de la FRC: le bleu clair choisi pour les inscriptions des bouteilles d’eau d’une grande marque n’est par exemple pas la couleur la plus adaptée à la lisibilité… L’obligation d’indiquer «contient x% d’alcool» sur les alcopops, souvent confondus avec des boissons de type limonade, a pu être maintenue de justesse. La révision en cours risque toutefois de la supprimer.


2017, frontières élargies

a nouvelle loi sur les denrées alimentaires, présentée comme destinée à améliorer l’étiquetage, entraîne la révision de 27 ordonnances. Entrées en vigueur entre 2016 et 2017, les modifications sont fortement critiquées par les défenseurs des consommateurs. «Le droit des consommateurs a été sacrifié aux intérêts de l’industrie», estime L’Alliance des organisations de consommateurs. Les régions de provenance deviennent très vastes: une denrée alimentaire peut provenir d’«EMEA», pour «Europe-Middle East – Africa». L’origine des matières premières composant un aliment devient, quant à elle, obligatoire uniquement si «la présentation du produit suggère une provenance qui n’est pas conforme à la vérité». Les défenseurs des consommateurs demandaient une indication systématique, comme pour le reste de l’Union européenne.


2019, des applications pour mieux s'y retrouver

La FRC lance son application permettant de déchiffrer la composition de plus de 120 000 produits cosmétiques. Grâce au scan du code-barres, le consommateur apprend si sa crème de jour contient perturbateurs endocriniens ou autres substances nocives. Quelques jours plus tard, une autre application développée en France, Yuka, fait son apparition en Suisse. Le principe est le même, mais permet également de passer au crible les produits alimentaires. En France, l’application a été téléchargée par 9 millions d’utilisateurs.


Aujourd'hui, à quand le «nutri-score»?

Le «nutri-score», réclamé depuis des années par la FRC n’est toujours pas introduit, au contraire de nombreux pays européens. Cette demande est également soutenue par l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV) et est recommandée depuis 2005 par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). La Stratégie alimentaire suisse 2013-2016 réclame également une étiquette plus claire sur les aliments, permettant des choix nutritionnels éclairés. La FRC plaide pour le système français, composé de feux allant du vert au rouge indiquant cinq catégories de qualité nutritionnelle. «Il ne s’agit pas d’interdictions, mais d’indications, explique Barbara Pfenniger. La Suisse en est encore malheureusement loin, même si certains fabricants jouent le jeu.»

(Le Matin Dimanche)

Créé: 25.05.2019, 10h12

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