«S’il vous plaît, recommencez à nous donner du pain!»

Des scientifiques anglais invitent les promeneurs à nourrir à nouveau canards et cygnes dans les parcs. Pourquoi pense-t-on si souvent que le pain est dangereux pour les volatiles?

Lorsqu’une épaisse couche de neige recouvre le sol, le pain distribué par les promeneurs aide canards et cygnes à passer le cap durant quelques jours.

Lorsqu’une épaisse couche de neige recouvre le sol, le pain distribué par les promeneurs aide canards et cygnes à passer le cap durant quelques jours. Image: Miguel Sotomayor/Getty

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Shocking, la mortalité des canards et des cygnes britanniques est en hausse. Si le phénomène préoccupe les spécialistes, le coupable est cependant bien identifié selon eux. Une maladie redoutable? Un prédateur en surnombre? Un environnement bouleversé? Cherchez plus simple: c’est tout simplement parce que les passants ont arrêté de leur donner du pain.

Depuis que des associations ont lancé la campagne Bin The Bread (Jetez le pain à la poubelle) pour décourager le nourrissage par les promeneurs, ces espèces connaissent une véritable famine. Protecteurs des animaux et responsables des parcs cherchent désormais à renverser la vapeur, installant des panneaux qui incitent à redonner du pain aux volatiles concernés.

Non «dommageable pour leur santé»

«S’il vous plaît, recommencez à nous donner du pain! clame ainsi l’un des écriteaux présentés par la presse anglaise. Les gens ont arrêté de nous nourrir car ils pensaient à tort que c’était mauvais pour notre santé, mais certains d’entre nous meurent de faim. Ce n’est certes pas l’aliment le plus naturel pour nous, mais avoir le ventre vide nous tue!»

Allant dans le sens de ces messages, la prestigieuse Royal Society for the Protection of Birds (RSPB) a d’ailleurs informé le public que donner du pain à manger aux canards et aux cygnes «était admis» et non «dommageable pour leur santé». «Les recommandations en provenance de la RSPB peuvent généralement être prises au sérieux, car les Anglais sont très pointus sur le sujet des oiseaux», éclaire le biologiste Laurent Vallotton, adjoint scientifique en ornithologie au Muséum d’histoire naturelle de la Ville de Genève.

Même David Barber, le soigneur officiel des cygnes de la reine, a affirmé dans les médias qu’il n’existait «aucune bonne raison» d’interdire leur nourrissage, précisant que, depuis des siècles, ces animaux consomment le pain qu’on leur donne sans présenter de pathologies s’y rapportant.

Plus digeste qu’on l’imagine

Est-ce donc la fin d’une légende urbaine tenace sur la nocivité du pain pour ces animaux? «En Suisse en effet, on entend souvent dire que cela est très mauvais pour eux, que le pain les tue ou les rend aveugle, on se fait même parfois engueuler si l’on est surpris en train de leur en donner, mais en réalité aucune étude de fond ne prouve que cet aliment est à proscrire absolument pour ces volatiles», explique le biologiste genevois.

À l’origine, les craintes s’appuient sur des faits scientifiques, rappelle François Turrian, directeur romand de Bird­Life Suisse. «Le pain ne fait logiquement pas partie de leur alimentation normale, puisque les canards et les cygnes sont végétariens. Il peut en outre s’avérer trop salé pour eux. Certes, les études ne démontrent pour l’instant pas d’effets problématiques à moyen terme du pain sur eux, mais il ne suffira pas à leur amener les éléments nutritifs nécessaires à leur bonne santé. On préfère alors se montrer assez restrictifs envers le nourrissage par ce type d’aliment.»

Exit, donc, l’idée reçue selon laquelle le pain ferait exploser l’estomac des oiseaux en gonflant sous l’effet de l’humidité. Ce serait même l’inverse, avance l’auteur d’une étude anglaise sur les cygnes de la Tamise qui écrivait, en 1989 déjà, que ces animaux semblent justement «sélectionner le pain pour sa haute digestibilité».

Un bonus mais pas un besoin

D’autant plus qu’en hiver, les ressources se raréfient et les conditions peuvent compliquer leur accès. «En cas de période de disette, par exemple avec une épaisse couche de neige sur le sol, il est certain que le pain distribué par les promeneurs aidera ces oiseaux à passer le cap durant quelques jours, même si cela ne constitue pas la nourriture idéale», souligne Alexandre Roulin, professeur ordinaire en ornithologie à l’Université de Lausanne (UNIL). Ou quand l’environnement est très urbanisé, à l’instar du contexte dans lequel évoluent parfois les canards et cygnes britanniques.

«L’interdiction de donner du pain paraît d’ailleurs assez ridicule, puisque les goélands, par exemple, vont beaucoup puiser leur nourriture dans les décharges, face à quoi les spécialistes un peu radicaux font bien moins la fine bouche», sourit Laurent Vallotton.

Reste que, la plupart du temps, le pain n’est pas une nécessité vitale pour la faune aviaire lacustre, surtout en Suisse, informe le biologiste genevois. «Ils sont censés pouvoir vivre sans ça, notamment dans nos régions où les lacs constituent de larges réservoirs de nourriture. Sous nos contrées, leur donner du pain ne leur rendra pas de service particulier.» Un constat qui, aux yeux de certains protecteurs de la nature, ne justifie pas le nourrissage qui peut générer des effets collatéraux indésirables. «On évoque souvent les risques de contagion facilitée de maladies entre les oiseaux, lorsque ceux-ci se massent de manière artificielle autour des gens lançant du pain», fait savoir François Turrian. Peut-être. Même si, tempère Laurent Vallotton, «ces volatiles sont par nature grégaires et passent déjà beaucoup de leur temps ensemble».

Garder un lien productif

Mais il y a également la question sanitaire, qui motive notamment des villes comme Annecy, en Haute-Savoie voisine, à interdire strictement le nourrissage des canards et des cygnes du lac avec du pain. Le but serait d’éviter de souiller l’eau avec les morceaux non consommés par les oiseaux, mais pas perdus pour tout le monde puisqu’ils doperaient la population de rats sur les rives, «un vrai problème à considérer», pointe François Turrian. Aux yeux des autorités, proscrire les distributions de pain permettrait en outre de combattre la propagation des puces de canards. Au fond, le nourrissage des oiseaux est probablement plus enrichissant pour les humains que pour la faune, comme le remarque le biologiste genevois.

«Leur donner du pain permet aussi d’entretenir le lien avec les animaux, ce qui est primordial pour nous. Cette affinité est importante pour la didactique, la connaissance, la pédagogie et, à plus long terme, pour le respect des oiseaux et leur protection. Sans parler de l’opportunité que constitue cette tradition du nourrissage pour les scientifiques, puisqu’ils peuvent plus facilement observer les bagues portées par certains d’entre eux, et donc mieux étudier leurs populations. Tant que le pain est donné avec bon sens et parcimonie, de préférence découpé en petits morceaux et surtout pas moisi, il n’y a pas de quoi s’offusquer. De l’avoine ou de la laitue serait évidemment plus adapté, mais cela est moins courant dans la poche des passants.»

Créé: 13.11.2019, 11h11

Et pour les petits oiseaux?

On peut continuer à donner, avec modération, du pain aux canards et aux cygnes, mais la question demeure délicate du côté de leurs cousins de format plus léger. «Il est vraiment préférable d’éviter de nourrir les petits oiseaux avec des restes de repas comme le pain, à cause du sel qui sera davantage problématique pour eux, explique François Turrian. Les boules de graisse ne sont pas non plus souhaitables, des études récentes prouvant notamment que ces produits affectent le taux de reproduction des mésanges.»

L’idéal, si l’on souhaite proposer des aliments aux passereaux, est plutôt de s’orienter vers les graines. Mais encore faut-il le faire dans des conditions adaptées. «On les disposera dans une mangeoire suffisamment protectrice pour éviter tout contact avec de l’eau, détaille Laurent Vallotton. Des graines humides risquent de fermenter puis de dégager des substances toxiques, voire de transmettre des infections graves comme la salmonelle. Il faut aussi veiller à ne pas installer la mangeoire trop bas ou trop près d’un buisson où des prédateurs peuvent se cacher.»

Une façon d’entretenir un lien avec les oiseaux, mais aussi de veiller sur eux. «Les canards et les cygnes n’ont pas besoin d’être nourris, en revanche il est démontré qu’apporter une telle source de graines a un impact positif sur le taux de mortalité des passereaux entre novembre et février, relève Laurent Vallotton. Durant la période hivernale, il est conseillé de ne pas arrêter cette source de nourriture, car les oiseaux vont s’y habituer et compter sur elle. Toutefois, au printemps et en été, mieux vaut stopper les graines car beaucoup de ces oiseaux deviennent alors insectivores.» Et François Turrian de rappeler qu’il existe un autre moyen d’en prendre soin toute l’année, sans pour autant leur offrir à manger: «Si l’on possède un jardin, on peut décider d’en faire un habitat accueillant, par exemple en conservant les vieux arbres et en plantant des buissons indigènes à baies et attractifs pour les insectes. De quoi offrir aux oiseaux le refuge et le couvert de manière naturelle.»

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 7

Paru le 12 décembre 2019
(Image: Bénédicte) Plus...