«Si j’avais pris un jour de congé en 16 mois, j’étais viré»

L’ex-ouvrier agricole exploité par deux agriculteurs neuchâtelois revient sur son labeur d’esclave qui s’est conclu par un grave accident.

Le Kosovar a été jugé crédible par le tribunal de La Chaux-de-Fonds, notamment grâce à deux photos selfies que le clandestin avait prises devant la ferme de la honte, trois et neuf mois avant son accident de travail.

Le Kosovar a été jugé crédible par le tribunal de La Chaux-de-Fonds, notamment grâce à deux photos selfies que le clandestin avait prises devant la ferme de la honte, trois et neuf mois avant son accident de travail. Image: Yvain Genevay

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Qualifiée il y a deux mois de «particulièrement grave» par le Département neuchâtelois de l’économie et de l’action sociale, l’affaire des paysans usuriers des Brenets – un père de 59 ans et son fils de 28 ans, qui nient les faits – sera rejugée en appel, a appris «Le Matin Dimanche».

Le Tribunal cantonal pourrait également être saisi par le Parquet, les deux hommes ayant écopé de 8 et 6 mois de prison avec sursis (assortis d’une amende immédiate de 2000 fr. chacun, ainsi que de peines pécuniaires avec sursis de 3600 et 9000 fr.). Soit trois fois moins que les durées requises par la procureure, Sarah Weingart, qui avait fustigé un système d’«esclavagisme moderne».

Car en plus d’avoir littéralement exploité un Kosovar au noir durant seize mois, les agriculteurs ont été reconnus coupables de lésions corporelles graves par négligence, omission de prêter secours et contrainte à l’encontre de leur homme à tout faire. Le clandestin de 43 ans, qui n’a pas été interrogé cet été lors du procès de ses ex-patrons, a accepté de nous raconter dans le détail ses seize mois de forçat.

Dix kilos perdus en un an

«Peu après mon arrivée à l’automne 2015, l’ex-femme du père m’avait dit que les ouvriers qui viennent travailler chez eux perdent beaucoup de poids… ça voulait dire qu’il allait y avoir beaucoup de boulot.» Dans les faits, en un peu plus d’une année sur ce domaine de 50 hectares pour 180 têtes de bétail, Ilir* aura perdu 10 kilos.

Pourtant, des conditions difficiles, le quadragénaire en avait vu d’autres. Devenu orphelin de sa mère très jeune, puis de son père (aussi paysan) à 19 ans, le plaignant avait été mobilisé dans son pays lors de la guerre du Kosovo, à la fin des années 90. Avant de galérer comme maraîcher aux côtés de ses deux frères.

«J'avais l'interdiction de m'absenter»

Venu en Suisse pour trouver du travail et envoyer de l’argent à la mère de ses deux enfants, Ilir est mis en contact avec des éleveurs bovins basés aux Brenets (NE). «Je me suis entretenu avec le père. On a fixé le salaire – environ 2000 fr., nourri logé –, et parlé assurance accidents: j’avais compris qu’il la paierait…»

Très vite, l’ouvrier agricole réalise que les journées avoisinent les quatorze heures de labeur. Et surtout, que les congés promis un week-end sur deux n’arrivent jamais. Si bien que sa rémunération a plongé à 5 fr. l’heure.

«J’avais l’interdiction de m’absenter ne serait-ce qu’un jour: ils me disaient que si je partais, je perdais ma place», reprend le Kosovar. «Même à Nouvel-An, je n’ai pas pu rentrer au pays voir ma famille. Comme je n’avais pas réussi à trouver un emploi ailleurs, j’avais compris que j’allais être obligé de travailler comme un chien…»

Dès l’aube, avant d’avoir droit à un peu de pain de la veille, l’homme devait s’occuper de changer la paille à la vingtaine de veaux, et de leur donner du lait à la pipette. «C’étaient des bébés; je devais vraiment bien m’en occuper parce que s’ils tombaient malades, avec des diarrhées par exemple, ça me retombait dessus.» La tâche devait être répétée à midi, à 16 h et le soir.

Le reste du temps était consacré aux nombreuses vaches et génisses, qu’il fallait nettoyer, nourrir, soigner et sortir: «Je ne dînais jamais avant 13 h: les bêtes passaient avant.» Sans oublier de sortir le fumier, laver les grilles de l’écurie, et couper le bois l’hiver. Le fils du quinquagénaire s’en chargeait à l’aide d’une tronçonneuse. Lui, à la hache…

Le vendredi en fin de journée, la cuisinière brésilienne engagée par les agriculteurs rentrait chez elle. «Si bien que le week-end je me débrouillais pour me réchauffer quelque chose à manger, après quatorze heures de travail…», témoigne Ilir.

Deux vertèbres fracturées

La tension est montée d’un cran lorsque le quadragénaire s’est blessé une première fois, en tombant d’une échelle. «Le patron m’avait dit que la dernière fois qu’un ouvrier s’était cassé la jambe, il avait perdu sa place de travail. Depuis ce jour j’ai vraiment eu l’impression d’être un esclave, ça m’a complètement démotivé: j’ai perdu à la fois le moral et la confiance…»

Tout s’est précipité le 31 mars 2017, vers midi. Alors qu’il s’affairait dans la grange, le Kosovar a fait une chute de plus de 2 m en tombant à travers une trappe laissée constamment ouverte à des fins d’aération. «De la paille avait recouvert l’ouverture. La chance de ma vie a été que la fourche est restée bloquée en travers de la trappe.»

En atterrissant sur une dalle en béton, le malheureux s’est fracturé deux vertèbres et a perdu connaissance. «Le fils n’a pas tenu compte de mes lésions à la colonne vertébrale: il m’a relevé pour m’amener jusqu’à la cuisine, où son père m’a fait asseoir.

J’ai demandé à voir un médecin mais il m’a dit qu’il ne pouvait pas m’y emmener parce que je n’étais pas assuré…» Sans l’intervention d’un cousin éloigné venu de Genève, une ambulance n’aurait jamais été envoyée sur ce domaine agricole isolé, à plus de 1100 m d’altitude.

Menaces sur le lit d'hôpital

Le patriarche aurait ensuite visité Ilir sur son lit d’hôpital, pour le menacer de le congédier s’il ne modifiait pas ses déclarations faites à la police. En affirmant mensongèrement qu’il n’aurait été hébergé que depuis dix jours, et qu’il se serait blessé en tombant d’une table.

«À ce moment-là j’ai dit que cette fois c’était fini avec lui: que je ne dirais que la vérité aux autorités», nous confie le quadragénaire. Cet épisode est le seul qui n’a pas été retenu par la juge unique du tribunal de La Chaux-de-Fonds, Muriel Barrelet, faute de preuve.

La magistrate a en revanche suivi la procureure Weingart sur la question du séjour et travail illégal du clandestin: les infractions ont été classées, le Kosovar ayant été «suffisamment puni» par son grave accident survenu dans la grange des Neuchâtelois.

Deux ans et demi plus tard, Ilir se déplace toujours à l’aide de béquilles. En incapacité de travail à 100%, l’ex-«esclave» souffre de douleurs permanentes entre le bassin et le milieu du dos, en plus de problèmes de mémoire et d’un stress post-traumatique.

Désormais au bénéfice d’un permis L (autorisation de séjour très provisoire) et de l’aide sociale, l’homme s’endette pour payer ses frais médicaux, qui ont dépassé les 100'000 fr.

* Prénom d’emprunt

Créé: 12.10.2019, 23h01

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