Le cannabis se tourne vers le médical

BilanL’utilisation thérapeutique du cannabis légal, non reconnue officiellement, pourrait redynamiser un marché saturé.

Le nombre de producteurs de cannabis légal en Suisse est passé de 5 à 490 en un an.

Le nombre de producteurs de cannabis légal en Suisse est passé de 5 à 490 en un an. Image: Olivier Maire

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Elle fait partie de ces entrepreneurs qui ont bâti leur succès sur l’engouement pour le cannabidiol (CBD), soit le cannabis légal, dont le marché, quasi inexistant début 2017, aurait atteint 70 à 80 millions de francs en Suisse à la fin de l’année. La société Avalon, basée à Epalinges (VD), distribue ses produits dans 4000 points de vente pour un chiffre d’affaires de deux millions l’an passé. La marque n’est toutefois pas épargnée par la saturation que connaît le marché depuis l’automne 2017. De 5 producteurs au début de l’année, l’Administration fédérale en recensait 490 fin décembre, auxquels s’ajoutent les centaines de marques apparues, comme le relève Alan Wicht, CEO d’Avalon: «La fin d’année a été difficile pour toute la profession. Trois marques que je connais ont cessé leur activité ces dernières semaines, même les marchés à l’export comme l’Autriche sont déjà saturés. Le pivot depuis le récréatif vers l’usage médical et paramédical représente l’avenir de la profession. Nous visons 30% de notre activité sur les produits dérivés d’ici à fin 2018.»

Linda Bapst, docteur en neurosciences et CTO d’Avalon.

Un second souffle

A la suite d’une première levée de fonds, la société vient d’investir 80 000 francs dans un laboratoire, pour tester la matière première et produire huiles, sprays et autres produits dérivés. Installé discrètement dans une zone industrielle en Valais, le bâtiment en travaux sent encore le plâtre frais. Dans le laboratoire, la hotte à flux laminaire est installée. Une minicentrifugeuse autorise les analyses bactériologiques pour la recherche de contaminants. Une autre machine doit permettre génétiquement d’isoler les molécules recherchées en fonction de l’application médicale, comme le détaille Linda Bapst, docteur en neurosciences et CTO d’Avalon: «Il y a plus de 90 cannabinoïdes dans la plante, et les potentialités sont très larges. Le but est de poser une patente de recherche pour un usage précis auprès de Swissmedic. En attendant, les produits pourront déjà être commercialisés, notamment comme compléments alimentaires.» Avalon prévoit deux nouvelles levées de fonds pour un processus d’accréditation qui peut prendre deux à quatre ans et coûter plus de 500 000 francs, en incluant les essais cliniques.

Le nombre de producteurs de cannabis légal en Suisse est passé de 5 à 490 en un an.

Avalon n’est pas seule sur le créneau. La société Pharmotech, à Genève, a obtenu en décembre 2017 une patente auprès de Swissmedic pour une crème au CBD utilisable en salle blanche pour son potentiel antibactérien, en désinfection et prévention de maladies nosocomiales. Pour Rodin Aeschbach, CEO, la démarche vise à se différencier dans le créneau des produits dérivés: «Il y a trop de spéculation sur le marché du CBD et pas assez de qualité. Nous n’avons pas choisi le nom Pharmotech au hasard. Nous effectuons des contrôles serrés, en particulier sur les métaux lourds, présents dans les engrais utilisés par la majorité des producteurs. La plupart des pharmaciens ont besoin de garanties et sont réticents à vendre dans la zone grise du complément alimentaire.»

A l'heure actuelle, il n'existe qu'un seul médicament basé sur le cannabis, reconnu et inscrit au compendium suisse.

A l’heure actuelle, un seul médicament basé sur le cannabis est reconnu et inscrit au compendium suisse, le Sativex (49% CBD, 51% THC), prescrit pour le traitement de la sclérose en plaques, et qui peut faire l’objet d’un remboursement, sous certaines conditions, par les assurances. Cependant, les potentialités du CBD font l’objet d’un intérêt croissant de la communauté scientifique. Près de 300 publications sur le sujet ont vu le jour en 2017, contre une quinzaine seulement en 2000.

Pour le docteur Alberto Forte, psychiatre et psychothérapeute à Lausanne avec un bagage en neurosciences, une large palette d’effets bénéfiques ressort de l’observation: «On ne peut pas affirmer que le CBD guérisse des maladies. Pour autant, des résultats intéressants ont été constatés pour soulager des symptômes et améliorer la qualité de vie des patients. En particulier, on relève des effets antalgiques, anti-inflammatoires et favorisant la relaxation musculaire. D’après la littérature, la substance permettrait également de réduire les symptômes dans le cas de certaines maladies nerveuses. L’avantage est que la substance induirait moins d’effets secondaires.»

Une «zone grise» thérapeutique

Le docteur Alberto Forte a rejoint le conseil scientifique de la marque Blossom, startup lausannoise qui commercialise, en plus des fleurs de CBD, plusieurs produits dérivés dont une huile concentrée à 8%. Obtenue par extraction à spectre complet, elle est vendue 6 à 8 fois moins cher que le Sativex. Managing director et cofondateur, Victor Mathis revendique une orientation paramédicale et bien-être: «Nous visons 40 à 50% de notre chiffre d’affaires de 2018 sur ce créneau. Nous mettons d’ailleurs à disposition des scientifiques qui le souhaitent nos produits pour de futures études sur les applications du CBD.»

En l’état actuel des choses, impossible pour Blossom de vanter directement les vertus thérapeutiques de ses produits: «L’usage thérapeutique se répand, mais il est interdit en termes légaux de promouvoir une application médicale pour notre produit, tout comme conseiller un mode d’administration ou une posologie, vu qu’ils ne sont pas considérés comme des médicaments.»

En Suisse, on estime à 100 000 le nombre de personnes qui se soignent en toute illégalité à partir du cannabis THC. Le CBD peut constituer dans certains cas une alternative. La chaîne Green Colibri, présente à Genève, Montreux et Neuchâtel et spécialisée dans le bien-être par les plantes, réalise désormais 50% de son chiffre d’affaires avec le CBD. Son fondateur Alexis Hirschhorn a constaté une évolution claire dans la clientèle et la demande depuis début 2017: «Il y avait un phénomène de curiosité pour la fleur d’une clientèle jeune, à but récréatif au début de l’année. Désormais, la clientèle est majoritairement féminine entre 40 et 70 ans et est souvent envoyée par des médecins, des pharmaciens ou des hôpitaux. Les patients sont atteints de maladies inflammatoires comme la maladie de Crohn, de fibromyalgie notamment, ainsi qu’un grand nombre d’autres pathologies. On leur propose des gouttes, sprays, ou encore de l’inhalation. Bien sûr, on ne peut pas leur indiquer de modalité d’utilisation ni de posologie, les produits étant assimilés à de l’aromathérapie, ce qui pose parfois problème.»

La zone grise rebute encore une majorité de pharmaciens. Toutefois, certains ont franchi le pas, à l’image de Simon Reboh, PhD, pharmacien titulaire et expert en phytothérapie et micronutrition, qui gère la pharmacie Sen’su, à Lausanne: «Cela fait plusieurs années que je travaille avec du CBD, et je collabore étroitement avec un laboratoire afin de proposer des produits de qualité pharmaceutique. En tant que pharmacien, on a plus d’autorité en la matière. Aujourd’hui, les vertus du CBD sont avérées, notamment pour ses qualités anti-inflammatoires, avec un intérêt en oncologie également, tout en étant non addictif et non psychoactif.» Simon Reboh regrette toutefois une régulation restrictive, qui pourrait servir à protéger les intérêts industriels pharmaceutiques: «Bien sûr que le cannabis reste encore une zone grise médicale. On vit dans un pays de lobbying intense, où l’industrie pharmaceutique occupe une place centrale. Mais on est à l’aube d’une révolution du curatif vers le préventif, où les cannabinoïdes auront une place importante. A terme, même les industriels vont se pencher sur la question car la tendance est nette.»

Retrouvez plus d'articles Bilan sur www.bilan.ch (24 heures)

Créé: 13.04.2018, 10h07

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