Passer au contenu principal

Une rétrospective mais pas seulementLe Musée Jenisch effeuille une Marguerite sauvage

L’artiste française (1872-1952) est un peu de retour chez elle à Vevey où elle a vécu et travaillé.

Marguerite Burnat-Provins à l’âge de 34ans. Elle quitte Vevey une année après cette photo prise par Jacques Thalmann
Marguerite Burnat-Provins à l’âge de 34ans. Elle quitte Vevey une année après cette photo prise par Jacques Thalmann
DR

Le temps de Marguerite Burnat-Provins (1872-1952) n’avait que faire des CV et encore moins de celui d’une… femme, artiste. Et c’est tant mieux finalement, celui de cette pasionaria se serait senti à l’étroit dans cet exercice de concision. Tant cet esprit aussi rebelle que visionnaire, qui s’est révélé doué pour le trait à l’âge de 4ans et pour la prose et les vers à 19 ans, a bourlingué. Parfumé à la polémique autant que furieusement trépidant.

«Titré «Les cancers», son article publié dans la «Gazette de Lausanne» n’est pas qu’un brûlot, c’est l’acte de naissance de la Ligue pour la Beauté»

La petite Française du Nord, née à Arras dans une famille où la culture compte, est racée. Elle est belle! Mais elle n’a pas pour elle que sa chevelure de sauvage et ses prunelles profondes. Très vite sur l’orbite de l’art, la peintre, graveur, affichiste, illustratrice qu’expose en majesté le Musée Jenisch à Vevey a beaucoup osé. Et beaucoup ouvert d’horizons.

Comme lorsqu’elle enveloppe une femme dans une feuille de courge, petit fusain et pastel à la lisière entre une gravure de mode, une énergie ornementale et un autoportrait limite ironique. Ou comme lorsqu’elle se lance comme en croisade dans un combat contre l’enlaidissement du paysage de la Riviera. Titré «Les cancers», son article publié dans la «Gazette de Lausanne» n’est pas qu’un brûlot, c’est l’acte de naissance de la Ligue pour la Beauté. Aujourd’hui, on dit Patrimoine suisse!

Plusieurs femmes en une

Marguerite Burnat-Provins, c’est encore cette épouse de l’architecte veveysan Adolphe Burnat, qui a fait vœu de liberté artistique, intellectuelle mais aussi charnelle. Une femme que le Valais fustigera en épouse infidèle – elle y suivra son ami Ernest Biéler pour peindre dans ses traits taillant les statures paysannes et y aimera d’amour fou un ingénieur. Et on le devine, c’est aussi une féministe même si elle s’en défend. Le paradoxe guette l’impulsive, elle le sait, qui écrit passionnément, qui s’exprime en public dans des conférences et qui a même tenu boutique à Vevey à l’enseigne de La cruche verte. Elle ne s’en cache pas. «Quand saurai-je combien il peut y avoir d’âmes en un même individu? écrit-elle. Cette pluralité, je la sens. Chaque jour j’en observe les effets, j’en subis les inconvénients et les angoisses.»

«Quand saurai-je combien il peut y avoir d’âmes en un même individu? Cette pluralité, je la sens. Chaque jour j’en observe les effets, j’en subis les inconvénients et les angoisses.»

Marguerite Burnat-Provins, artiste

Ce sont donc toutes ces âmes condensées en une seule que le Musée Jenisch de Vevey raconte le long d’un itinéraire encyclopédique. Des photos. Des écrits publiés ou autographes. Ses œuvres, dessins, gravures, illustrations, affiches (La Fête des Vignerons de 1905) et même une fascinante broderie qui embrasse le monde sur des points à la fois Art nouveau et symbolistes. Avec 300 pièces réparties sur deux salles, la densité sort des habitudes actuelles plutôt adeptes de l’épure, mais finalement elle ne déplaît pas. Parce qu’on se passionne très vite pour cette artiste que son temps n’a pas su véritablement voir, ni reconnaître.

«Les êtres de l’abîme, Ma Ville», en 1921. La série qui compte plus de 3000 feuilles a débuté en 1914.
«Les êtres de l’abîme, Ma Ville», en 1921. La série qui compte plus de 3000 feuilles a débuté en 1914.
Collection de l’Art Brut à Lausanne

Omniprésente et si rare

Cette femme embaume l’atmosphère veveysanne, elle est partout. En photo où elle prend si bien la pause de l’ensorceleuse comme dans ses œuvres, où elle revient, plurielle. Une fois… inspirante, égérie symboliste aux épaules dénudées. Une autre… incognito dans les traits d’une étrange créature à la coiffe d’une nonne et aux oreilles d’âne. Et puis, il y a ses doigts sans fin. Ses mains actrices aussi expressives que des ombres dans un théâtre. Marguerite Burnat-Provins s’invite dans l’exposition à la fois omniprésente et si rare: elle n’étouffe pas l’artiste, elle l’habite.

L’accrochage joue sur les multiples, il les aligne, les concentre. On lit cet amour inconditionnel pour la nature tout en croisant ces Valaisans aux contours saisis comme des instantanés de vie. Puis le regard virevolte avec ses ornements végétaux qui dansent sur la feuille, symétriques ou poétiques, avant de prendre un bain de nostalgie avec les affiches publicitaires. Véritables petits récits de vie. Le rythme de Marguerite Burnat-Provins est celui des séries avec un motif qui se régénère pour éclore à chaque fois différent.

Sandrine Pelletier (à g.) et Christine Sefolosha (à dr.) ont été invitée par le Musée Jenisch dans cette exposition. Leur travail s’y inscrit avec une force et une grandeur d’âme.
Sandrine Pelletier (à g.) et Christine Sefolosha (à dr.) ont été invitée par le Musée Jenisch dans cette exposition. Leur travail s’y inscrit avec une force et une grandeur d’âme.
DR.

La rétrospective veveysanne les cloisonne avant de laisser éclater LA série. «Ma Ville», une mythologie habitée de feux follets, de princes de la nuit, de beautés extraterrestres, d’élégances animales qui partagent un même panache, une même fierté d’être de ce peuple qui déambule sur plus de 3000 feuilles amenant l’œuvre hallucinatoire aux portes de l’art brut. On en redemande! Le Musée Jenisch semble l’avoir deviné: il a invité Christine Sefolosha et Sandrine Pelletier à laisser parler leur art contemporain qui résonne sur une même corde sensible avec celui de Marguerite Burnat-Provins. L’exposition y gagne encore une autre dimension. Grisante!

Vevey, Musée JenischJusqu’au 24 janvier, du ma au di (11h-18h), je (11h-20h)www.museejenisch.ch