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Le Musée national a connu un accouchement difficile

Le Château de Prangins en chantier, en 1994. La grue occupe ce qui deviendra le potager à l'ancienne.
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Le 18 juin 1998, les autorités fédérales arrivent en grande pompe au Château de Prangins pour inaugurer le siège romand du Musée national suisse. La cheffe du Département de l'intérieur, Ruth Dreifuss, descend d'un train spécial avec presque tout le parlement, alors que le directeur du Musée national, Andres Furger, qui a préféré les petites routes depuis Zurich, débarque de la diligence du Gothard. C'était il y a vingt ans et sans conteste le plus beau jour de la vie de Chantal de Schoulepnikoff. Car la première directrice du musée pouvait enfin célébrer la naissance d'une institution dont l'accouchement, parsemé de crises financières et politiques, aura duré vingt-cinq ans…

C'est dans l'idée de créer des ponts entre Suisse alémanique et Suisse romande que le Musée national suisse de Zurich cherche une demeure de prestige pour ouvrir une antenne francophone. En 1973, une commission fédérale approuve le choix du Château de Prangins, écartant quinze autres propositions, dont celle du château de Lucens. Mais la Confédération n'a pas les moyens de payer les 2,5 millions de francs réclamés pour ce magnifique domaine de 43 000 m2, vide depuis une trentaine d'années. Son dernier propriétaire, le financier et play-boy Bernie Cornfeld, l'avait acheté trois semaines avant la faillite de son empire Investors Overseas Services (IOS). Vu l'enjeu, les cantons de Vaud et de Genève décident de l'acquérir en 1974, pour l'offrir l'année suivante à la Confédération afin qu'il restaure et transforme l'édifice, reconstruit dès 1732 par le banquier Louis Guiguer en musée. On espère une ouverture en 1979.

Longtemps au frigo

Mais ce beau geste se révèle vite un cadeau empoisonné. Car la crise du pétrole a vidé les caisses fédérales et le projet de créer dans le château douze grandes salles d'exposition, un restaurant et une salle de conférences, pour y présenter l'histoire suisse des XVIIIe et XIXe siècle, doit attendre. L'architecte engagé pour estimer et réaliser les travaux, le Lausannois Pierre Margot, ronge son frein. En 1981, il peut reprendre le dossier alors que le Musée national engage l'historienne Chantal de Schoulepnikoff comme cheffe de projet. «L'annonce parlait d'un poste «hors du commun». Je ne pensais pas qu'il le serait à ce point!» s'exclame celle qui aura été pendant 17 ans conservatrice d'un musée fantôme. Sa première mission: établir les besoins du futur musée pour permettre aux architectes de faire un devis. On espère une ouverture en 1984.

Chantal de Schoulepnikoff en 2003 dans le salon de réception du musée. Elle a dû attendre dix-sept ans avant d'en prendre la direction. Photo: PHILIPPE MAEDER

Mais ce n'est qu'en septembre de cette année-là que les Chambres fédérales accordent enfin un crédit de réalisation de 19,8 millions de francs. «Avec Pierre Margot, on avait un projet plus ambitieux, mais le secrétaire général du Département de l'intérieur, Eduard Marthaler, avait décidé de le comprimer en dessous de la barre psychologique des 20 millions. Il a fallu faire avec», se souvient l'ex-directrice. Mais pendant quatre ans, les travaux n'avancent guère, alors qu'un tiers du budget est dépensé. En fait, le bâtiment, attaqué par la mérule, un champignon redoutable qui ronge le bois, est en piteux état. Et entre les partenaires fédéraux et cantonaux, on se dispute sur des options stratégiques. Sans compter qu'à cette époque, tous les directeurs changent aussi bien à la tête du Musée national qu'au département et offices fédéraux. Celui des constructions prend l'architecte en grippe et lui adjoint, sans rien lui demander, un collègue de la région nyonnaise, qui n'a pas d'expérience dans la rénovation de monument. De son côté, la cheffe de projet doit batailler ferme contre l'office des constructions fédérales plus habitué à réaliser des ambassades et des places d'armes qu'un musée.

De la 2 CV à la Rolls

En 1987, le conseiller fédéral Flavio Cotti se rend à Prangins et ce qu'il voit le pousse à stopper les travaux. Pierre Margot est écarté. «On l'a humilié, alors qu'il n'avait jamais pu obtenir des crédits pour effectuer des sondages», se rappelle Chantal de Schoulepnikoff. S'il a reçu en 1992 des dédommagements pour tort moral, l'architecte lausannois ne s'en est jamais remis. La Confédération donne alors le mandat de la restauration à l'architecte genevois Antoine Galeras, qui exige neuf mois et 2 millions de francs pour tout reprendre à zéro. Son projet, une rénovation à l'ancienne consistant à excaver l'aile et la cour d'honneur du château, à remettre à neuf une annexe pour des expositions temporaires et à réhabiliter le jardin potager, aboutit à une demande de crédit supplémentaire de 55 millions de francs. Flavio Cotti en tombe de sa chaise. Le parlement crie au scandale mais n'a d'autre choix que d'accepter la rallonge. On accuse alors le premier architecte d'avoir mal évalué le délabrement de l'édifice, le directeur des constructions fédérales de ne pas avoir bien suivi le chantier et le département d'avoir trop attendu avant de redresser la barre. En 1991, les travaux recommencent. On espère une ouverture en 1998.

En 1992, l'architecte Antoine Galeras présente le nouveau toit du château, l'ancien ayant été détruit par un champignon, la mérule. Photo : A/ALAIN ROUÈCHE

Durant le chantier, Chantal de Schoulepnikoff, toujours châtelaine sans domaine, est la vestale de service. «Je devais entretenir la flamme pour ce projet en faisant des conférences, tout en suivant le chantier et le concept muséographique établi par le conservateur François de Capitani, engagé dès 1991». Expliquer que le musée ne se contentera pas de rapatrier les objets romands de Zurich, mais traitera de l'histoire nationale de la Suisse contemporaine jusqu'en 1918, limite imposée par le Musée national de Zurich, qui voulait garder le XXe siècle.

Après l'ouverture, l'aspect austère du musée, dû aux boiseries grises, aux volets fermés, aux espaces sobres voulus par l'architecte, ajoutés à la volonté de Capitani de mettre en valeur de beaux objets dans un décor neutre, a surpris, pour ne pas dire déçu. «Pour nous, il n'était pas question de faire de la reconstitution, car nous n'avions pas les pièces d'origine», explique Chantal de Schoulepnikoff, qui, malgré un accident de santé, a développé le musée pendant huit ans avant de prendre une préretraite en 2006. Si ses successeures, Nicole Minder et Helen Bieri Thompson, ont opté en 2012 pour la reconstitution des salons XVIIIe du baron de Guiguer «tels qu'ils auraient pu être», elle est aujourd'hui très heureuse du rayonnement du Château de Prangins.