Passer au contenu principal

ÉditorialLe musicien suisse n’existe pas

De la même façon qu’il met à bas les défenses immunitaires des plus faibles, le Covid-19 met à nu les faiblesses économiques des plus précaires. Déployé avec une réactivité admirable aux premiers temps de la crise, le tableau des aides fédérales et cantonales au secteur de la musique relève plus vite qu’une longue étude quelques leçons édifiantes.

L’inexistence, tout d’abord, de ce fameux «musicien suisse», devenu «acteur culturel» dans le lexique fédéral. Qui est-il? Le jazzeux zurichois ou le chanteur lausannois? Le DJ pour clubs electro ou l’interprète classique lié à de solides institutions? Le rockeur, rappeur ou tout autre artisan des si insaisissables «musiques actuelles»? Il ne possède ni statut ni régime propre, à l’inverse de la France, qui a adopté le régime des intermittents du spectacle.

«Que leurs notes cessent, et tout un écosystème s’effondrera»

Francois Barras, rubrique Culture.

Dans l’urgence et par défaut, les mesures gouvernementales ont ainsi imposé un même statut de travailleur indépendant basé sur l’outil de l’allocation perte de gain, mettant en relief l’immense fragilité d’un secteur où la débrouille, parfois la resquille fiscale, priment. La droite dira bien fait. Mais la question morale n’est pas seule en cause dans une réalité où, par exemple, 80% des musiciens lausannois confessent un revenu annuel de moins de 20’000 francs! (Source: Étude sur les musiques actuelles de la Ville de Lausanne, 2019.)

C'est là une autre leçon: le secteur «professionnel» de la musique suisse existe bel et bien, lui, au travers d’un réseau admirable de clubs, de salles, de festivals, de labels, de managers, de tourneurs, de studios d’enregistrement qui fondent leur activité économique sur l’énergie et le talent de ces semi-pros, ou semi-amateurs, qui composent la zone grise de la musique suisse. Que leurs notes cessent, et tout un écosystème s’effondrera.

Cette crise, enfin, révèle le déséquilibre mortifère entre le live, tout-puissant, et la musique enregistrée, sans valeur. En acceptant que celle-ci soit bradée, voire offerte gratuitement aux juke-box du Net (mais ont-ils le choix?), les musiciens se retrouvent doublement démunis dès lors que tout concert est interdit. La profusion des concerts de salon offerts sur le Web ne semble pas, sur ce point, augurer d’un retour à l’ancien monde.