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ÉditorialLe papier, un canard boiteux dans le bistrot

Lausanne, le 21 novembre 2014. Claude Ansermoz. (24heures/Odile Meylan)
Lausanne, le 21 novembre 2014. Claude Ansermoz. (24heures/Odile Meylan)
VQH

Vous ne lirez pas cet édito. En tout cas pas au bistrot, en feuilletant les pages de votre «24 heures». À moins que vous n’ayez pris votre tablette ou votre smartphone - avec la nouvelle présentation sur nos plateformes numériques - pour siroter votre petit noir au comptoir de votre café favori qui a enfin rouvert ses portes. Berne a décidé, au nom de la lutte contre le coronavirus: les canards en papier sont «non grata» à l’auberge du Léman ou au restaurant des Flots-Bleus. À Genève, l’inspection du travail veille au grain et a déjà sévi. Sur les réseaux, un rédacteur en chef et un responsable de la branche de la restauration s’écharpent pour savoir si cette mesure est véritablement une interdiction ou une recommandation.

Comme avec beaucoup de surfaces susceptibles de transporter le Covid-19, il n’y a pas de certitudes scientifiques. L’Organisation mondiale de la santé a décrété que le contact entre la peau et un journal était sûr. En tout cas aussi sûr que de payer l’addition au cafetier en cash ou de laisser traîner ses mains sur la nappe en plastique. Un virologiste a même spécifié que le processus d’impression des journaux les rendait passablement stériles. En ce qui concerne les matières qu’il ne faudrait pas toucher sous peine d’être potentiellement infectés, on avance encore à tâtons.

La corporation des journalistes ou des éditeurs n’a pas à être plus ou moins protégée que celle des coiffeurs, des barbiers, des bars ou des petits commerces. Ce d’autant plus qu’il est difficile d’affubler votre «Julie» d’un masque ou d’une visière avant de lire les articles qui pourraient vous sauter au visage. «Et si quelqu’un avait postillonné en s’égosillant sur la page 3 avant qu’un autre ne la consulte?» s’émeut même un collègue. Certains supermarchés ont aussi un temps cessé de vendre vos journaux. Même les neufs.

Sur le terrain, j’ai constaté que les bibliothèques étaient de vrais camps retranchés où on ne furète plus entre les rayons, où les documents sont mis en quarantaine après désinfection. Que mon bouquiniste laisse ses livres à ciel ouvert avec la possibilité de se désinfecter les mains avec un fameux gel hydroalcoolique valaisan à la williamine. Et que ceux-ci passaient de main en main comme avant et si de rien n’était chez mon libraire. Le déconfinement est un fil d’équilibriste entre le principe de précaution et le test in vivo du risque zéro. Il est dommage que la presse sur papier soit moins bien traitée qu’un légume ou une conserve en grande surface, que l’on palperait à foison en finissant par les laisser sur l’étalage. Quelques jours après la énième mort d’un confrère romandLe Régional»), qu’elle soit tombée du mauvais côté du fossé alors qu’elle est déjà si fragile.

«Il est difficile d’affubler votre «Julie» d’un masque ou d’une visière avant de lire les articles qui pourraient vous sauter au visage»