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Hommage en imagesLe regard de Gilles Caron fait la netteté sur un monde troublé

Le photoreporter revit à Nyon au gré de deux expositions et d’un film subtil.

Les rues de Paris dévastées par Mai 68.
Les rues de Paris dévastées par Mai 68.
Gilles Caron / Fondation Gilles

Qu’aurait photographié Gilles Caron au temps du coronavirus? La question est oiseuse. Non pas parce que le photoreporter français, compagnon d’agence de Raymond Depardon, a disparu depuis cinquante ans lors d’une mission au Cambodge, mais plutôt parce que son nom reste attaché à une époque et à une vision du monde désormais très éloignées des nôtres. À voir la double exposition que lui consacre Focale à Nyon (l’une au Château, l’autre à la galerie et qui se termine ces jours), on est toutefois d’abord un peu irrité de devoir se reporter à des feuilles de légendes pour comprendre le sujet de ses images.

Mais ces deux expositions, modestes par le nombre de tirages proposés, ne cherchent pas à rivaliser avec des présentations plus amples – comme celles du Musée de l’Élysée en 1990 et en 2013 – en détaillant ses reportages et les informations qu’ils véhiculent. Largement enrichies par le film de Mariana Otero (lire encadré) projeté au Château, elles offrent plutôt un condensé des approches que Gilles Caron appliquait à l’actualité la plus chaude et la plus meurtrière (guerre des Six Jours, Vietnam…) mais aussi à son traitement de sujets plus légers ou glamours (le métro parisien rénové ou un portrait de Romy Schneider). Ses images trahissent un sens intuitif du point de vue, un regard clair sur les situations aussi variées soient-elles, empreint d’empathie, capable de dramatisation, mais sans excès. Le double volet nyonnais synthétise ainsi une vision plus qu’un catalogue.

Une image prise lors des manifestations catholiques de Londonderry en Irlande du Nord en 1969. La réalisatrice a retrouvé le petit garçon à l’avant-plan.
Une image prise lors des manifestations catholiques de Londonderry en Irlande du Nord en 1969. La réalisatrice a retrouvé le petit garçon à l’avant-plan.
Fondation Gilles Caron / Clermes
Yitzhak Rabin, Moshe Dayan et Uzi Narkis lors de leur entrée dans Jérusalem libérée en 1967 pendant la guerre des Six Jours, premier reportage diffusé à l’international.
Yitzhak Rabin, Moshe Dayan et Uzi Narkis lors de leur entrée dans Jérusalem libérée en 1967 pendant la guerre des Six Jours, premier reportage diffusé à l’international.
Fondation Gilles Caron / Clermes
Image signature de Gilles Caron: Daniel Cohn-Bendit complaisamment narquois devant un policier pendant Mai 68.
Image signature de Gilles Caron: Daniel Cohn-Bendit complaisamment narquois devant un policier pendant Mai 68.
Fondation Gilles Caron / Clermes
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Combat et utopie

Son travail nous rappelle que les années 60 – au-delà des clichés – s’affichent en moment d’utopie mais aussi de combat. Un humanisme d’après-guerre, mondialisé, cherche à s’imposer et l’image participe de cette lutte pour des valeurs universelles. L’engagement intensif de Gilles Carron (1939-1970), réalisant plusieurs centaines de reportages entre 1965 et 1970, date supposée de sa mort, participe de cette volonté plus ou moins générale de faire advenir un monde plus juste. Les défaites, les désillusions ne sont pas encore passées par là. Le photoreporter se démène comme un beau diable.

S’il gagne ses galons internationaux – et l’agence Gamma avec lui – par sa couverture de la guerre des Six Jours en Israël en 1967, il enchaîne avec le Vietnam la même année, puis s’envole au Biafra pour couvrir la guerre civile, se plonge dans les révoltes étudiantes de Mai 68 à Paris (ce qui lui vaut l’une de ses images les plus célèbres: Daniel Cohn-Bendit narquois devant un policier). De sa propre initiative, il part en Irlande au moment des manifestations catholiques à Belfast et Londonderry, reportage qui sera publié dans le même numéro de «Paris Match» que ses images du Printemps de Prague. Gilles Caron est partout, il ne s’arrête pas, file ensuite au Tchad où, avec trois collègues, il subit une attaque gouvernementale alors qu’il suit des rebelles et se retrouve emprisonné pendant un mois.

Prolifique et dynamique, le photographe n’en oublie pas pour autant de réfléchir à la place de son activité dans l’économie globale de l’information et il n’est pas rare de le voir laisser des collègues dans le champ pour montrer les enjeux médiatiques d’une situation. Soucieux d’éthique, très complet dans sa démarche, Gilles Caron impose une signature en quelques années seulement. Sa disparition prématurée, alors qu’il voulait jeter l’éponge (par lassitude, perte de foi ou pour se consacrer à sa famille?), l’a en tout cas empêché de voir le cynisme et l’indifférence s’imposer dans un monde pourtant plus sanglant que jamais.

Nyon, Focale (jusqu’au di 1er nov.) et Château (jusqu’au di 15 nov.). focale.ch