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ÉditorialLe syndrome de la demi-page blanche


«
Parlons peu, parlons de moi». C’était le titre d’une chronique du désopilant Jackie Berroyer dans un journal musical qui est mort, le vibrant «Vibrations». Parlons peu, parlons de nous. Ce jeudi, à la salle du Conseil communal de Lausanne, «24 heures» était l’un des invités des Assises de l’enseignement de l’histoire. Le thème? «Quel rôle attribuer à l’éducation aux médias?»

D’abord, puisque l’on est dans l’histoire, l’occasion de rappeler que ce journal a 258 ans d’existence, qu’il a été créé pour s’opposer à un éditeur bernois, qu’il doit son surnom de Julie au prénom de l’une de ses porteuses, que sa «neutralité» ne l’a pas empêché de s’en prendre aux «collabos» du gouvernement français pendant la Seconde Guerre mondiale, que sa première rubrique «enquête» date de 1972 et que «La Feuille» en profite alors pour changer de nom et sa charte «à tendance gouvernementale et radicalisante».

Dans une présentation assez éclairante, le professeur fribourgeois Alain Clavien a réexpliqué à ceux qui avaient tendance à l’oublier comment la presse écrite s’est lentement dépolitisée dans le sillage du Watergate pour aller vers l’investigation; avant un retour de bâton politico-judiciaire (l’introduction de la notion d’atteinte à la personnalité) qui est allé, le 5 octobre 1985, jusqu’à la publication d’une demi-page blanche barrée d’un «censuré/24 heures vous le dira quand même» pour répondre aux mesures provisionnelles exigées par un juge avant la publication d’une enquête sur une étrange entreprise genevoise, la SARPI.

Le chercheur conclut que cette lutte pouvoir/contre-pouvoir n’est aujourd’hui pas terminée avec «les récentes plaintes déposées par MM. Broulis, Maudet, Paulsen, Hoesli (ndlr: à l’encontre de notre titre et de notre éditeur) accompagnées évidemment par les grandes déclarations de leurs avocats assurant que leur client n’a rien contre la liberté de la presse, précisions qui apparaissent plus inquiétantes que rassurantes…»

«Le débat sur l’aide à la presse se fourvoie dans un grand «qui veut gagner (ou ne pas perdre) des millions»

Mais, me direz-vous, ce n’est pas parce qu’on a des racines qu’on a forcément de l’avenir. Dans l’univers des médias, les nouvelles seraient mauvaises d’où qu’elles viennent. Les éditeurs privés annoncent des plans d’économies pour des dizaines de millions et la SSR vient d’en faire de même. Même si quelques «pure players» se lancent ou se sont lancés. L’Office fédéral de la communication, lui, révèle que l’influence des réseaux sociaux sur l’opinion nationale (13%), si elle reste loin derrière la télévision (28%), la radio (22%) et la presse écrite (20%), formerait celle de 45% des jeunes Romands.

Alors que le débat sur l’aide à la presse se fourvoie dans un grand «qui veut gagner (ou ne pas perdre) des millions» avec des décisions politiques qui sont sans cesse reportées, il y a là matière à mieux faire. Non pas pour éloigner les 15-29 ans de ces plateformes ou les diaboliser, mais pour leur démontrer que le gratuit n’est pas toujours le meilleur ami de la vérité, qu’il faut multiplier ses sources plutôt que de s’enfermer dans une prison d’intérêts communautaristes étriquée gérée par des algorithmes. Cela tombe bien, dans les écoles, la semaine des médias débute le mois prochain.

11 commentaires
    Nicole Ruttimann

    En temps de crise, les journalistes et le journalisme sont un pilier de notre société. D’une importance tellement primordiale que ce sont les premiers à être muselés. Le débat et les divergences de point de vue sont justement « la liberté d’opinion et d’expression »... ça faudrait peut-être l’enseigner à l’école...