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L’invitéLe tableau quotidien de la réalité diminuée

Daniel Cornu analyse le fonctionnement des médias par temps de crise sanitaire et économique.

Les téléspectateurs qui s’en souviennent sont entrés dans la catégorie des personnes à risque, pour raison d’âge. Ou ne sont pas loin de la rallier. Il y a quelques décennies, un présentateur du journal télévisé de Suisse romande, Pierre-Pascal Rossi, concluait chaque soir son bulletin par la formule rituelle: «Telle a été la journée en Suisse et dans le monde à notre connaissance.» Une manière d’attester la relativité du tableau proposé des principaux événements de l’actualité.

Il s’est en effet passé ce jour-là, en Suisse et dans le monde, d’innombrables faits dont la rédaction du journal télévisé n’a pas la moindre idée. Ou qui, même portés à sa connaissance par les agences de presse, ne peuvent y trouver place. Depuis toujours, les médias opèrent des choix. La sélection repose sur quatre critères principaux: l’actualité de la nouvelle, son intelligibilité, sa signification et, enfin, sa proximité, soit sa capacité de retenir l’attention de leur public particulier.

«Comment rendre intelligible un phénomène bourré d’incertitudes et traversé par des hypothèses diverses et parfois contradictoires?»

L’objectif est d’offrir une vision aussi complète et équilibrée que possible de l’actualité du jour. Or, voilà que la crise du Covid-19 produit une forte distorsion dans la mécanique. Pendant une période de quelque six semaines, l’actualité «ordinaire» s’appauvrit tant qu’elle en devient évanescente. Les institutions tournent au ralenti, les activités économiques, sociales, culturelles sont pour la plupart suspendues, le sport de compétition est à l’arrêt, les vies humaines se confinent. Le tableau quotidien offert par les médias est celui d’une réalité diminuée. Il n’existe plus qu’un seul thème d’actualité: ce satané virus. Dans tous les médias, dans toutes les rubriques, on informe aligné couvert.

Comment rendre intelligible un phénomène bourré d’incertitudes et traversé par des hypothèses diverses et parfois contradictoires? Quel sens donner à l’évolution de la pandémie et aux décisions des autorités sanitaires, dans un souci d’intérêt public? Par quels apports journalistiques satisfaire le besoin d’information des populations sur les incidences locales et pratiques?

Monoculture et péripéties

Les médias se vouent ainsi pour l’essentiel à la monoculture. Émergent çà et là quelques faits divers ou affaires judiciaires, comme des herbes folles. Omniprésente dans nos médias pendant plusieurs mois, Greta disparaît. Certaines péripéties avant l’élection présidentielle aux États-Unis, il est vrai, sont simplement trop encombrantes pour être évacuées d’un coup.

Du coup, le flot continu des nouvelles sur le Covid-19 devient un peu, selon le mot de l’écrivain américain Douglas Kennedy, «comme la roue d’un hamster dans votre tête»? L’annonce et l’entrée en vigueur prudente des premières mesures de déconfinement s’accompagnent d’une réouverture du champ de l’actualité. «Telle a été cette journée…». Enfin? La relativité aussi est porteuse de quelques bienfaits.