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Exotisme en Suisse (23/41)Le tour du monde en 1700 plantes sur le lac Majeur

La plus grande des îles de Brissago abrite le Jardin botanique du Tessin, où se côtoient des essences venues des quatre coins du monde.

Les îles de Brissago sont composées d’une grande île, Saint-Pancrace, et d’une petite, Saint-Apollinaire.
Les îles de Brissago sont composées d’une grande île, Saint-Pancrace, et d’une petite, Saint-Apollinaire.
KEYSTONE

On a tous rêvé de se téléporter d’un continent à l’autre en un claquement de doigts. De pérégriner dans les fynbos d’Afrique du Sud puis d’arpenter les Andes et les côtes d’Amérique du Sud et de crapahuter dans le bush australien, en quelque pas, en quelques minutes. Sans escales ni jetlag. Nul besoin d’attendre qu’un savant fou ne fabrique le téléporteur de «Star Trek», le baron et la baronne Fleming de Saint Leger nous embarquent dans leur tour du monde botanique en moins d’une heure. Joyaux posés sur le lac Majeur, les îles de Brissago ont tous les atours du jardin d’Éden. Plus de 1700 plantes issues des zones de climats méditerranéen et subtropical se côtoient dans ce petit coin de paradis créé à la fin du XIXe siècle.

Yannick Michel

Une toile de Monet

Depuis Locarno, un bateau nous emmène jusqu’à la plus grande des deux îles, Saint-Pancrace, déployée sur 2,5 hectares. Passé le tourniquet de l’entrée, on se dirige tout à l’est où nous attendent des goélands qui jacassent allégrement. On s’élance sur une étroite passerelle en bois et on se faufile entre les belles plantes méditerranéennes. Les vêtements s’accrochent aux buissons épineux, les (petites) araignées raccommodent minutieusement leurs toiles abîmées et, en contrebas, les eaux du lac lèchent les rochers. On profite du point de vue pour admirer la végétation indigène de Saint-Apollinaire, la petite sœur de Saint-Pancrace, inhabitée. Puis on se dirige vers le bain romain, havre de paix invitant à la rêverie. Plus loin, un petit bassin parsemé de centaines de nénuphars abrite les amours des cistudes et des batraciens. On se croirait face à une toile de Monet.

L’étang parsemé de nénuphars, devant la Villa Emden.
L’étang parsemé de nénuphars, devant la Villa Emden.
Natacha Rossel

Une légère pente nous amène devant la somptueuse villa bâtie à la fin des années 1920 par le baron Max Emden, riche marchant de Hambourg, aujourd’hui transformée en hôtel. Il est temps de faire une petite pause afin de raconter brièvement l’histoire de ces îles. En 1885, Richard et Antoinette Fleming de Saint Léger achètent ces deux petites terres situées au large de Brissago, à l’abandon depuis des lustres. Sur Saint-Pancrace, le couple transforme les vestiges d’un couvent en maison et Madame crée un immense et luxuriant jardin. Le climat favorable leur permet de planter des essences subtropicales. Les Fleming coulent des jours paisibles sur leur île, jusqu’au jour où le baron abandonne les lieux et sa femme pour partir s’installer à Naples. Après la Première Guerre mondiale, la baronne croule sous les dettes. En 1927, ruinée, elle vend ses biens et part à Ascona puis à Intragna, où elle vit à la charge de l’assistance publique jusqu’à sa mort. C’est là qu’entre en scène le baron Emden. Il rachète les îles et fait ériger son opulente villa. Il y donne des fêtes fastueuses qui attirent tout le gratin allemand d’après-guerre. À sa mort, en 1940, les héritiers Emden cèdent les lieux au Canton du Tessin, aux Communes riveraines d’Ascona, de Brissago et de Ronco-sur-Ascona, à Patrimoine Suisse et à ProNatura. Le parc botanique ouvre ses portes au public le 2 avril 1950.

Le baron Max Emden a fait bâtir une somptueuse villa sur l’île Saint-Pancrace.
Le baron Max Emden a fait bâtir une somptueuse villa sur l’île Saint-Pancrace.
KEYSTONE

Reprenons notre promenade exotique. En cette journée ensoleillée (et caniculaire), les palmiers se muent en parasols et, dans la pénombre de leur forêt, les immenses bambous semblent nous murmurer des contes du Japon ancestral. Quelque pas encore et nous voici en Afrique australe. Les fleurs aux couleurs chatoyantes exhalent des senteurs sucrées, épicées ou boisées. On s’arrête devant de drôles de spécimens: les uns ressemblent à des mandalas, d’autres s’entortillent étrangement, d’autres encore semblent être suspendus à un ressort. Tout au bout de l’île, en balayant le lac Majeur du regard, on aperçoit une femelle goéland perchée sur une balise, avec son petit qui gazouille. En revenant sur nos pas, on surprend du coin de l’œil une foulque qui couve à l’abri des regards près de la darse aménagée par le baron Emden. Un panneau nous enjoint d’ailleurs de ne pas déranger les oiseaux qui nichent dans ce havre de paix.

Hôtes privilégiés

Une légère brise se lève, la journée touche à sa fin. Les derniers visiteurs se pressent vers le bateau qui les ramènera à Brissago, Ascona ou Locarno. Et c’est là qu’on se sent chanceux, hôte privilégié d’un lieu enchanteur. L’île appartient désormais aux clients de la Villa Emden. On prend l’apéritif sur l’élégante terrasse de l’hôtel, avec vue sur l’étang paré de nénuphars où les grenouilles ont entonné leur chant vespéral. Après un copieux repas savouré dans les grandes salles du restaurant, une balade digestive nous emmène une fois encore aux quatre coins du monde. Au coucher du soleil, l’île est encore plus belle.

Plus de 1700 plantes sont cultivées sur l’île Saint-Pancrace.
Plus de 1700 plantes sont cultivées sur l’île Saint-Pancrace.
KEYSTONE

Au petit matin, le clapotis des eaux réveille les clients au sommeil léger. Vite, un dernier tour de l’île avant que la première navette ne déverse une foule de touristes. Les reflets vifs du soir ont laissé la place aux couleurs pastel de l’aube. Des libellules aux ailes luminescentes virevoltent près de l’embarcadère. Le bateau accoste, il est temps de céder notre place dans ce jardin d’Éden.