BD historiqueDeux «Guignols» dans les tréfonds du traité de Lausanne
Trois historiens et un dessinateur offrent un regard drolatique et sérieux sur les négociations qui ont modelé le Moyen-Orient.

Raconter les négociations du traité de Lausanne à travers les yeux de deux marionnettes est la dernière publication de The Lausanne Project (lire encadré). Une publication historique aussi drôle que bien documentée qui raconte en BD les dessous des pourparlers qui visaient à pacifier les restes de l’Empire ottoman alors qu’un premier traité, celui de Sèvres en 1920, avait été mis à mal par les troupes nationalistes de Mustafa Kemal Atatürk.
Voici donc Hacivat et Karagöz, les deux héros traditionnels du théâtre d’ombres moyen-oriental, qui s’échappent de leur cabane pour revendiquer la liberté pour leur ville d’Erzin. Les deux marionnettes devenues humaines, après avoir passé par Izmir, vont débarquer à Lausanne où siègent toutes les délégations.
Car il y en a beaucoup, attirées par les divers territoires de cet ancien empire où se mélangent les nationalités et les religions. En sous-main, des entreprises pétrolières comme la Royal Dutch-Shell visent aussi la manne de l’or noir.
Vulgarisation réussie
Avec Hacivat, cultivé et intelligent, les trois auteurs, tous professeurs d’histoire, peuvent glisser leurs explications dans un dialogue vulgarisé à destination de Karagöz, l’illettré homme du peuple. Nos deux marionnettes vont être aidées dans leur quête par les journalistes Clare Sheridan et Ernest Hemingway (oui, l’écrivain!) et par les caricaturistes hongrois Kelèn et Deszö. Ces derniers, qui s’étaient rencontrés au bar du Lausanne Palace, avaient eux-mêmes sorti un recueil intitulé «Guignol à Lausanne».

C’est bien un jeu diplomatique qui se tient dans les divers hôtels de Lausanne et au Palais de Rumine. Français, Italiens, Britanniques ou Japonais espèrent garder leur influence tandis que les voisins grecs, roumains, serbes, croates, slovènes ou bulgares sont concernés par les échanges de population forcés par le traité, les chrétiens devant quitter la Turquie et les musulmans regagner ce pays. Sans parler de la Russie communiste qui commence (déjà) à jouer en sous-main.
Forcément, on adore retrouver les paysages lausannois dessinés par Gökçe Erverdi même s’il fait arriver le train sur une hypothétique voie 9 de la gare de la capitale. Avec un style très enjoué, il représente les hôtels Savoy, Cecil, Beau-Rivage ou Palace, le Palais de Rumine, le Casino de Montbenon, le Léman dans ce qui était «un petit village de pêcheurs mais maintenant…» Le dessinateur turc s’amuse à glisser un déguisement de Lucky Luke dans le bal costumé qui réunit les délégations.

Mais au final, laissons la conclusion à Hacivat revenu dans son théâtre raconter leur aventure: «Qu’avons-nous vu à Lausanne? Des pantins à la tête d’États pantins!» Qui sont parvenus à un accord de paix terrible qui a provoqué la mort de centaines de milliers de personnes et le déplacement de millions d’autres.
«De la lumière à l’ombre», J. Conlin, O. Özavci, J. Secklehner, G. Erverdi, Éd. Antipodes, 104 p.
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