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Exotisme en Suisse (4/41)Le «vieux Fang» ressurgit à l’ombre des frênes et des chênes

Grâce à Yvonne Jollien, le site médiéval de Tiébagette pourrait nous en apprendre beaucoup sur nos ancêtres de moyenne montagne. Une équipe de l’UNIL planche sur la question. En plus il fait bon s’y balader!

En tout, c’est une douzaine de bâtisses que les premières fouilles ont permis de mettre en évidence. Une rareté archéologique en moyenne montagne.
En tout, c’est une douzaine de bâtisses que les premières fouilles ont permis de mettre en évidence. Une rareté archéologique en moyenne montagne.
Chantal Dervey

À chacune de ses virées dans le val d’Anniviers, votre serviteur n’a jamais manqué d’être intrigué par le panneau «Fang», qui invite à bifurquer en contrebas de la route principale peu avant Vissoie. Jusqu’ici, il n’avait toutefois jamais poussé jusqu’à s’aventurer dans la succession de virages serrés qui lui aurait permis de résoudre une part de l’énigme posée par ce toponyme à consonance asiatique.

Les différents hameaux de Fang valent à eux seuls d’enchaîner les quelques virages qui mènent de la route principale aux habitations de Fang-d’en haut (photos), Fang du milieu et Fang d’en bas.
Les différents hameaux de Fang valent à eux seuls d’enchaîner les quelques virages qui mènent de la route principale aux habitations de Fang-d’en haut (photos), Fang du milieu et Fang d’en bas.
Chantal Dervey
Fang, le 2 juillet 2020. Village de Fang d'en haut, le moulin, dans le Val d'Anniviers. 24HEURES/Chantal Dervey
Fang, le 2 juillet 2020. Village de Fang d'en haut, le moulin, dans le Val d'Anniviers. 24HEURES/Chantal Dervey
Chantal Dervey
Fang, le 2 juillet 2020. Village de Fang d'en haut en direction du  moulin,  dans le Val d'Anniviers. 24HEURES/Chantal Dervey
Fang, le 2 juillet 2020. Village de Fang d'en haut en direction du moulin, dans le Val d'Anniviers. 24HEURES/Chantal Dervey
Chantal Dervey
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Sauf que le «g» ne se prononce pas. Cela atténue peut-être le degré d’exotisme, mais pas le plaisir de faire la connaissance de cet authentique et discret village divisé en trois quartiers: Fang d’en haut, le plus pittoresque, Fang du milieu et ses raccards remis au goût du jour, et le délicat Fang d’en bas, jardins soignés, venelles ombragées, pelouses impeccables et des habitants parfois de Lausanne, de Genève ou du Tessin.

O.H.

C’est là, tout en bas du village, que réside Yvonne Jollien, native du hameau où elle a vécu une jeunesse faite de «beaucoup de travail et très peu de vacances», avec pour seule loi celle de la nature. «Heureusement, il y avait la religion et la paroisse», ajoute-t-elle.

«Juste des tas de cailloux, qu’on me disait»

Sur ses terres d’origine, celle qui est devenue Saviésianne par mariage cultive depuis deux décennies sa passion de l’histoire de Fang. Qui fut, se plaît-elle à rappeler, «le carrefour de la vallée, un passage obligé» jusqu’en 1856, année de la construction de la route principale.

«C’est devenu ma drogue de creuser encore et encore au fond de la mine.» D’abord dans les archives – pour preuve son «Fang au val d’Anniviers» paru en 2002 –, puis au sens premier: dans la terre de ses ancêtres. En effet, une quatrième fraction de village, probablement la plus ancienne, a été ramenée à la surface au lieu dit Tiébagette, à cinq minutes à pied, dans la fraîcheur des frênes et des chênes, bercée par le chant de la rivière. «Quand viennent les grosses chaleurs, c’est impeccable, ici», ajoute-t-elle d’ailleurs.

Grâce à son abnégation, puis à l’intérêt et au travail d’archéologues de l’Université de Lausanne, un site médiéval rare en zone de moyenne montagne tend ainsi à revivre. «Tiébagette, ce n’était que du bouche à oreille, reprend l’intarissable Valaisanne. Juste des tas de cailloux, dont beaucoup ont dû finir dans les eaux de la Navizence. Mais pour moi c’était «le vieux Fang», comme disaient mes parents.»

Là où certains locaux ne voient plus que de «vieux tas de pierres», Yvonne Jollien a retrouvé le vieux Fang qu’évoquaient ses parents.
Là où certains locaux ne voient plus que de «vieux tas de pierres», Yvonne Jollien a retrouvé le vieux Fang qu’évoquaient ses parents.
Chantal Dervey

L’aventure de Tiébagette débute véritablement en l’an 2000 quand Victor Zufferey veut vendre. Yvonne n’hésite pas. Pour 1000 francs, elle fait sienne la parcelle, avec son raccard d’époque et, de surcroît, ces vieux cailloux emplis d’histoire.

Un site rare

«C’était la brousse», lance-t-elle en évoquant les heures passées à éclaircir la zone avec son mari et ses petits-enfants. Propre en ordre, Tiébagette laisse alors entrevoir des espaces bâtis bien délimités. «J’ai monté un petit dossier pour le Service d’archéologie du Valais. Après deux visites en 2001, on m’a dit qu’il y avait un intérêt certain, mais pas d’argent. Pourtant il y a de quoi continuer à creuser. Ah, ça, il y a de quoi s’amuser!»

«J’ai appris l’existence de ce site en 2013, et j’ai été séduit par l’état de conservation, le tout dans un cadre forestier magnifique et une nature riche»

Cédric Cramatte, de l’Institut d’archéologie et des sciences de l’Antiquité de l’Université de Lausanne

Cédric Cramatte, de l’Institut d’archéologie et des sciences de l’Antiquité de l’Université de Lausanne, ne demande que ça. «J’ai appris l’existence de ce site en 2013, explique-t-il, et j’ai été séduit par l’état de conservation, le tout dans un cadre forestier magnifique et une nature riche.»

Les premières fouilles de 2014 confirment l’intérêt archéologique des lieux: «Une douzaine de bâtisses datant du XVe siècle. Or on connaît très peu de sites ruraux de ce type en moyenne montagne.» En 2016, l’Association recherches archéologiques val d’Anniviers (ARAVA) est créée.

Tiébagette, c’est avant tout un coin de nature aussi magnifique que rafraîchissant où les chênes et les frênes, bercés par le chant de l’eau de la Navizence toute proche, règnent en maîtres.
Tiébagette, c’est avant tout un coin de nature aussi magnifique que rafraîchissant où les chênes et les frênes, bercés par le chant de l’eau de la Navizence toute proche, règnent en maîtres.
Chantal Dervey

Des trouvailles multiples

Sur le plan archéozoologique, de nombreux ossements constituent autant d’indices sur la faune d’élevage (moutons, chèvres, bœufs) et le mode de vie des habitants. «La concentration d’ossements et une fosse pour déchets carnés laissent apparaître une activité de boucherie intense, qui est le signe d’une occupation permanente et non simplement saisonnière. Pour l’anecdote, nous y avons trouvé les os d’un chat, le plus ancien observé en Valais.»

Pierres ollaires, tessons de céramiques, une clé et un fragment de boucle de ceinture complètent le butin. «On suppose également que certaines pièces de bois retrouvées dans des habitations de Fang ont pu être récupérées à Tiébagette», ajoute Cédric Cramatte.

Un projet de fouilles complémentaires

La suite? Un projet de fouilles complémentaires plus profondes, un travail de conservation et de consolidation des maçonneries et une mise en valeur du site avec des panneaux explicatifs. Le tout a été proposé au Canton du Valais et à la Commune d’Anniviers. «Mais, pour cela, il faut réunir plusieurs centaines de milliers de francs», espère l’archéologue.

Yvonne Jollien veut y croire, raison pour laquelle elle a fait don, l’an dernier, de ses terrains à l’association et à ses membres, «sans lesquels je n’aurais jamais réussi». Un legs aux allures d’héritage pour la septuagénaire: «Avec l’âge que j’ai, je ne pense pas que je verrai le résultat final. Mais, ma part, je l’ai faite en confiant le bébé aux archéologues et en n’abandonnant jamais, même quand j’ai vu quelle brousse c’était au départ!»

Visite prévue le 13 septembre à 13 h 30 dans le cadre des Journées du patrimoine. Sinon, à la demande auprès de lOffice du tourisme de Vissoie (027 476 16 00) ou auprès d’Yvonne Jollien (079 548 41 74). Pour des informations détaillées sur Tiébagette: archeologie-anniviers.ch.