«Si 50% de l’Amazonie brûlent, le point de non-retour est franchi»

Pour le climatologue Martin Beniston, les feux de l’Amazonie, conjugués à la toundra qui se consume et à la pollution des océans, peuvent amener à un effet de seuil à même d’accélérer encore le réchauffement climatique.

Entre janvier et août de cette année, cette région amazonienne a enregistré la moitié des 71 497 incendies détectés. Image: Reuters

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Jusqu’où l’Amazonie peut-elle brûler avant que l’on n’atteigne l’irréparable?

Des études très précises ont été menées sur cette question, malheureusement je n’ai pas les chiffres exacts en tête. Disons qu’au-delà de 50%, sans reboisement, un point de non-retour serait franchi. Les sols déjà défrichés influeraient sur la forêt encore intacte, ce qui accélérerait le processus de dessèchement. Il n’est pas besoin d’en arriver là pour que les conséquences climatiques se fassent sentir.

On parle de «poumon vert». Comment fonctionne-t-il?

Un arbre en phase de croissance absorbe le CO2 pour grandir en fabriquant de la cellulose, tout en produisant de l’oxygène. Lors de la sénescence, puis une fois mort, il libère le CO2 accumulé. Mais si l’on prend la totalité du cycle amazonien, il en absorbe davantage qu’il n’en rejette. Un autre aspect crucial réside dans le fait que la végétation, et plus encore les forêts pluviales, pompe et stocke l’humidité. On le constate chez nous aussi, en période de canicule prolongée: les sols s’assèchent, la végétation se raréfie, ce qui accroît le cercle vicieux. Pour toutes ces raisons, la forêt amazonienne est un acteur clé de la chimie atmosphérique, au niveau planétaire. N’oublions pas, non plus, la menace qui plane, par effet domino, sur l’incroyable diversité de la faune et de la flore du bassin amazonien.

Il y a d’autres forêts vierges…

Qui diminuent aussi! Il suffit de survoler la Thaïlande, la Birmanie, l’Indonésie, bref, l’Asie du Sud-Est pour voir par le hublot les feux déclenchés par les défricheurs. Cette pratique n’est malheureusement pas cantonnée à l’Amazonie. Lorsque j’étais jeune, j’ai eu la chance de voir la forêt vierge de la Malaisie continentale, qui a presque disparu aujourd’hui.

Et les océans?

Vous avez raison, ce sont de grands producteurs d’oxygène. Grâce à la biomasse qui en fabrique aussi par photosynthèse. Les océans absorbent en outre énormément de dioxyde de carbone. Mais l’activité humaine et le réchauffement climatique en génèrent des quantités excessives, et, passé un certain seuil, l’eau devient acide, ce qui tue précisément la biomasse, c’est-à-dire les micro-organismes comme le plancton.

Plus au nord, la toundra brûle aussi. Comment, puisqu’il n’y a presque pas de végétation?

Il suffit d’un éclair par exemple pour déclencher un incendie dans le sol, qui s’est asséché ces dernières années sous l’effet du réchauffement climatique. Dans ce cas précis, non seulement cela dégage du CO2, comme d’ailleurs les fumées qui montent de l’Amazonie, mais en plus, comme il s’agit de tourbes, le méthane piégé dans ces matières organiques, qui ont mis des siècles, voire des millénaires à se constituer, est libéré d’un coup. Or ce gaz contribue encore plus massivement au réchauffement de l’atmosphère que le CO2.

Revenons à l’Amazonie. Il a fallu que le ciel de São Paulo soit obscurci par les fumées d’incendies déclenchés à plus de 2500 km pour que la communauté internationale s’émeuve. Mais le phénomène n’est pas nouveau?

Non, hélas. Il y a longtemps que l’Amazonie est sous pression humaine. Pour l’agriculture, les ressources minières ou le bois précieux. Il est vrai que durant les années 2000 une prise de conscience a eu lieu, qui a provoqué un ralentissement de ce phénomène, même si les défrichages sauvages n’ont jamais cessé. L’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro, qui a peu de conscience environnementale, a mis fin à cette parenthèse. On puise à nouveau dans la forêt, plus que jamais, tout ce qui peut être intéressant du point de vue économique, au mépris des aspects environnementaux et sociaux.

Avec quelles conséquences?

Le défrichage et les incendies volontaires vont poser beaucoup de problèmes à la planète entière, mais d’abord au Brésil. Car les surfaces deviennent peu à peu arides. Le sol de la forêt vierge est par ailleurs assez pauvre en nutriment. Cultiver ces terres est une entreprise à court terme, surtout en monoculture comme on le voit avec le soja par exemple, sans temps de repos pour la terre. À moins, bien sûr, de recourir massivement aux engrais chimiques… Mais ces sols vont être vite épuisés.

Comment corriger le tir?

Il n’y a guère d’autres moyens que politiques. Il faut convaincre les gouvernements centraux de faire pression sur le gouvernement brésilien pour que cessent ces pratiques. Mais Bolsonaro y est tout-puissant. Par ailleurs, la petite paysannerie défriche aussi parce qu’elle n’a aucune incitation, économique, à ne pas le faire. C’est tout un système qu’il faut repenser.

L’AELE (Norvège, Islande, Liechtenstein et Suisse) vient de signer un accord de libre – échange avec le Mercosur, dont fait partie le Brésil. Pendant ce temps, la France menace de ne pas le signer. Quelle est la meilleure attitude à adopter?

Je ne suis pas un expert en géopolitique. Néanmoins il est vrai que nous ne sommes pas exempts de paradoxes. Certes, il est tentant de brandir cette menace, qui peut faire mal aux exportations brésiliennes, mais il n’en reste pas moins que les agriculteurs d’Europe ont notamment besoin du soja brésilien comme fourrage, pour ne citer que cet exemple.

Les mauvaises nouvelles sur le climat deviennent très anxiogènes. Trop?

Il est très bon que la prise de conscience de l’urgence de ces questions se soit récemment étendue à l’ensemble de la société civile. Il serait en revanche contre-productif que cela vire à l’hystérie. On n’avance guère lorsque l’on est tétanisé par la crainte. Les récents mouvements pour le climat ont aussi eu lieu parce que les gens comprennent que la solution, loin de passer par un retour à l’âge de pierre comme le prônent certains, réside dans de nouvelles technologies, de nouveaux investissements, de nouveaux marchés, plus propres, plus verts, plus durables. Un virage est encore possible. Il y a donc, au-delà des cris d’alarme, un message positif qu’il ne faut pas occulter. Cela dit…

Cela dit?

Je redoute un effet de seuil. Les prévisions du GIEC montrent des courbes climatiques ascendantes, mais relativement lisses. Ces événements comme les incendies en Amazonie et le feu qui couve dans la toundra n’étaient pas inclus dans ces projections. En plus du CO2 émis par les activités humaines, ils vont accélérer le phénomène de l’effet de serre.


L'émotion s'est appuyée parfois sur de fausses images

Ce qui est dit: Emmanuel Macron a utilisé cette image sur les réseaux sociaux pour alerter du drame en Amazonie. «Notre maison brûle. Littéralement», a ainsi écrit le président français.

Ce qui est vrai: La photographie n’est pas datée mais est vieille d’au moins seize ans car son auteur, le photographe américain Loren McIntyre, est mort en 2003. Jair Bolsonaro en a profité pour attaquer Emmanuel Macron en l’accusant d’instrumentaliser le problème.

Ce qui est dit: Un lapin serait ressorti en partie calciné des incendies qui sévissent dans l’Amazonie. L’image, symbole de la faune détruite par l’homme, a ému les internautes du monde entier.

Ce qui est vrai: L’animal a bien été victime d’une forêt en feu, mais la photo a été prise en Californie, en novembre dernier. C’est un photographe américain, Chris Rusanowsky, qui l’a prise à Woolsey.

Ce qui est dit: Cette image est partagée pour représenter l’avancée inexorable des flammes. Un arbre seul subsiste au milieu du chaos.

Ce qui est vrai: La photo a été prise au Brésil, le 4 août 2017, par un photographe de Reuters, Bruno Kelly. Elle témoigne de l’opération «Vague verte», un incendie contrôlé de l’Institut de l’environnement et des ressources naturelles renouvelables.

Ce qui est dit: Il s’agit d’une des images les plus partagées. Un singe enlace son bébé qui serait mort brûlé dans les flammes de l’Amazone. Sur certaines images, des flammes entourrent les deux primates.

Ce qui est vrai: L’image originale, qui ne comporte pas de flammes, a été capturée par le photographe indien Avinash Lodhi à Jabalpur, au centre de l’Inde. D’après l’auteur, le bébé était juste inconscient.

Créé: 24.08.2019, 22h34

Martin Beniston, Ancien directeur de l'Institut des sciences de l'environnement de l'Université de Genève.

En chiffres

5,5: En millions de km2, la superficie de la forêt tropicale amazonienne. Seuls 2,1 millions de km2 sont des zones protégées. Le bassin amazonien (7,4 millions de km2) se répartit sur le Brésil, la Bolivie, le Pérou, l’Équateur, la Colombie, le Venezuela, le Guyana, le Surinam et la Guyane (France).

20%:Le pourcentage de la forêt amazonienne qui a disparu en cinquante ans. 2254 km2 ont été détruits le mois dernier, contre 596,6 km2 en juillet 2018.

84%: L’augmentation du nombre de foyers depuis le 1er janvier, date de l’entrée en fonction du président Jair Bolsonaro, par rapport à la même période de 2018. Soit 75 336 feux.

90: En milliards, le nombre de tonnes de CO2 absorbées par la forêt amazonienne. Un chiffre qui peut grimper jusqu’à 140 milliards de tonnes. En tous les cas, davantage qu’elle n’en produit.

Sources: AFP, WWF, INPE

Un accord conclu malgré les feux

La conclusion du pacte de libre-échange entre le Mercosur et l’AELE fait polémique. Guy Parmelin promet qu’il comporte un volet environnemental.

L’Association européenne de libre-échange (AELE), dont fait partie la Suisse, a conclu un accord avec le marché commun du Sud (Mercosur). L’annonce qui a été faite vendredi par les parties fait réagir. L’accord avec l’espace comprenant le Brésil intervient alors que les images de l’Amazonie en feu tournent en boucle dans les médias. Dans les milieux écologistes, le timing fait polémique.

«Il est choquant de voir que le processus continue sans aucune critique», reproche Adèle Thorens, candidate Verte aux États.

Le pacte va faciliter le commerce entre les deux espaces. L’importation de produits agricoles américains inquiète en Suisse. Pour les opposants à l’accord, cela va participer à aggraver la déforestation de l’Amazonie.

«La production de viande a un lien direct avec ce qui se passe en ce moment, estime Adèle Thorens. Sa production intensive réclame du soja pour nourrir les animaux. Or c’est notamment pour disposer de surfaces suffisantes pour cultiver le soja que des défrichements puis des brûlis sont effectués en Amazonie.»

L’élue des Verts reproche au gouvernement de ne pas avoir tenu compte de l’alerte environnementale. Pour elle, il devrait s’inspirer de la France, qui a menacé de ne pas ratifier un même pacte entre l’Union européenne et le Mercosur.

«On attend du Conseil fédéral qu’il s’oppose à cet accord comme on a vu Emmanuel Macron le faire, réclame Adèle Thorens. C’est un bon levier pour faire pression sur le Brésil.» Elle annonce déjà que son parti s’opposera au texte quand il sera soumis au parlement.

À l’inverse, les partisans de l’accord saluent sa conclusion. «C’est une excellente chose pour la Suisse et pour son économie», clame le conseiller national Christian Lüscher (PLR/GE). Pour ce dernier, il est tout à fait normal que les négociations n’aient pas été impactées par la polémique. «La déforestation est un sujet complètement indépendant, juge-t-il. L’accord a été initié il y a de nombreux mois et ne concerne pas la situation actuelle.»

Christian Lüscher reconnaît toutefois que la préservation de l’environnement devra être prise en compte. «Nous devons être attentifs sur la question de la durabilité de la production agricole. Mais je crois que des garde-fous ont été prévus. La philosophie est de favoriser la reforestation et une agriculture sensible à son environnement.»

Adèle Thorens croit peu à de telles dispositions. «Il est toujours difficile de faire appliquer les critères imposés par un tel accord, indique-t-elle. Cela dépend beaucoup de la volonté du pays concerné et on sait que le Brésil est actuellement tout sauf collaborant en matière sociale ou environnementale.»

Le Département fédéral de l’économie confirme qu’un chapitre «prévoit un dialogue sur une filière agroalimentaire durable et contient des dispositions relatives à la protection du climat et à l’utilisation durable des ressources forestières». Lors d’une courte conférence de presse, le conseiller fédéral Guy Parmelin a précisé que «tous les accords de ce type signés par la Suisse comportent un tel chapitre mais celui-ci va encore plus loin».

Julien Culet

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