«On assiste à l’enterrement du mythe de Juan Carlos»

L’historien Sébastien Farré nous explique la chute de l’ancien roi d’Espagne, sur fond de centaine de millions cachés en Suisse par le monarque.

Les révélations s’accumulent sur Juan Carlos (ici en 2003). À tel point que l’actuel roi a renoncé à son héritage.

Les révélations s’accumulent sur Juan Carlos (ici en 2003). À tel point que l’actuel roi a renoncé à son héritage. Image: Carlos Alvarez/Getty Images

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Depuis que la «Tribune de Genève» a dévoilé que Juan Carlos avait caché 100 millions en Suisse, les révélations se succèdent. L’impact est tel que l’actuel roi Felipe VI a annoncé il y a une semaine qu’il renonçait à tout héritage de son père et lui retirait sa rente. Sébastien Farré, historien à la Maison de l’histoire (Université de Genève) et spécialiste de l’Espagne, décrypte cette situation inédite.

Les diverses révélations sur l’argent caché de Juan Carlos vous ont-elles étonné?

L’implication de la figure de l’ex-roi dans des affaires financières douteuses et d’évasion fiscale, pas vraiment. En revanche, l’enchaînement médiatique, ses répercussions internationales et la rupture entre l’ex-roi et son héritier étaient moins prévisibles.

Le fait qu’il cache de l’argent en Suisse était-il connu?

Il faut savoir que l’évasion fiscale est une pratique courante de l’élite économique et de la noblesse espagnoles depuis les années 30. Lorsque le grand-père de Juan Carlos, Alfonso XIII, a quitté l’Espagne en 1931, il s’est notamment réfugié en Suisse et y a placé une partie de sa fortune. Et cette tendance s’est probablement renforcée par la suite.

Que sait-on des affaires que le roi émérite menait à côté de sa charge royale?

Il y a toujours eu une grande opacité autour de l’argent, des revenus et des activités de la famille royale. Sa fortune est un mystère. On sait qu’Alfonso XIII avait beaucoup investi dans l’industrie et était très actif dans les affaires. Il est difficile de savoir ce qu’il a perdu en quittant le trône, ce qu’il a conservé et ce qu’il a légué à ses enfants. Ces questions n’ont jamais été totalement éclaircies.

Comment décririez-vous la manière de fonctionner de Juan Carlos?

Il a un double héritage. Celui du franquisme, où la frontière entre les affaires publiques et privées était floue. On le voit encore aujourd’hui avec la famille de Franco dont on connaît mal l’étendue du patrimoine et son origine. Depuis son accession au trône, voire déjà avant, Juan Carlos a été lié à ces jeux d’influence où la politique et l’économie étaient étroitement liées. Le deuxième héritage est celui des années 1999-2007, durant lesquelles la relation entre les affaires et la politique s’est encore accentuée.

Pourquoi?

L’Espagne vivait une véritable explosion économique. La corruption est arrivée à son apogée. Dans ce contexte, et jusqu’au milieu de l’année 2010, Juan Carlos avait une sorte de carte blanche. Par ailleurs, il bénéficiait d’une immunité totale liée à sa fonction. Il pouvait avoir ses affaires amoureuses et économiques sans être surveillé ou questionné par les différents partis politiques.

Avait-il conscience, selon vous, que ces affaires n’étaient pas forcément légales?

C’est difficile de connaître l’intimité de sa pensée, mais l’action judiciaire menée dès 2011 contre son beau-fils Iñaki Urdangarin aurait dû lui faire prendre conscience que le contexte politique et judiciaire qui a longtemps protégé la couronne changeait progressivement. Or il reste un homme d’un autre temps, et l’aura dont il a bénéficié durant une grande partie de son parcours royal explique probablement sa difficulté à répondre aux nouvelles exigences de la société espagnole.

Quelles sont ces nouvelles exigences?

En 2008, la crise est arrivée, et cette relation entre la politique et l’économie est devenue insupportable pour beaucoup d’Espagnols. Podemos et les autres formations de la gauche plus radicale ont commencé à questionner la position de la famille royale et à demander des explications sur ce qui appartient au domaine public et au domaine privé. Aujourd’hui encore, il y a des divergences entre Podemos et le Parti socialiste sur la question de l’ouverture d’une commission parlementaire suite aux récentes révélations concernant ses fondations cachées en Suisse.

Pourquoi certains partis ne veulent pas exiger plus de transparence?

Il y a toujours eu une résistance du parti populaire et du Parti socialiste, les deux grandes formations politiques qui ont construit l’Espagne démocratique depuis les années 80. Elles n’ont jamais voulu qu’on se penche de manière critique sur ce que faisaient la maison royale et le roi en particulier.

Pourquoi était-il si important d’épargner l’image de ce roi?

L’ex-roi est perçu par beaucoup comme le personnage clé de la transition après le franquisme. Il incarne la consolidation de la démocratie en Espagne et le système constitutionnel actuel. Tout était toujours présenté autour de lui comme quelque chose d’exceptionnel. Ce mythe a rassemblé et uni les Espagnols jusqu’aux affaires qui ont amené à son renoncement à la couronne.

Vous parlez notamment du voyage au Botswana avec son ancienne maîtresse en 2012?

Oui. Pendant longtemps, cette image de séducteur, de roi volage, a fait naître de nombreuses rumeurs et légendes urbaines, alors que les médias officiels présentaient une famille unie et modèle. Cette dichotomie ne posait pas de problème, et cette image «secrète» d’un roi entouré de maîtresses alimentait la représentation d’un homme charismatique et humain, proche des Espagnols. En 2012, la vision de ce roi âgé chassant l’éléphant avec son ancienne maîtresse n’a plus été acceptée.

Les révélations de ces nouvelles affaires cachées risquent-elles de ternir encore davantage son image?

Oui. On assiste à un enterrement de sa représentation mythique. Cette affaire cristallise la décomposition de la monarchie, mais aussi celle du système constitutionnel actuel. Le tabou médiatique et politique est tombé.

Qu’est-ce qui a changé?

Ces affaires ne sont désormais plus des affaires internes espagnoles. Elles mobilisent également la justice suisse et sont donc devenues internationales. C’est désormais plus difficile de considérer les activités du roi émérite comme des affaires mineures ou marginales.

Créé: 21.03.2020, 22h57

Sébastien Farré, historien, spécialiste de l’Espagne (Image: Salvatore Di Nalfi/Keystone)

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