Le bob est un monument national en péril

SportLongtemps discipline fétiche du sport suisse, le bob semble péricliter. Comme toujours, l’espoir réside dans la jeunesse.

Image: Clive Mason/ Getty Images

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

C’est un peu comme si les Nord-Coréens venaient nous mettre la pâtée en hornuss. Ou comme si un Nord-Coréen devenait roi de la lutte à la culotte aux nez appenzellois et aux barbes bernoises. Le bobsleigh helvétique, haut fournisseur de gloire patriotique à travers les âges (lire le chiffre), patine au creux de la vague. Aucun des deux équipages alignés cette saison en Coupe du monde n’a signé le moindre classement parmi les dix premiers. Et le fait que l’un d’eux, Pius Meyerhans, ait 51 ans ne favorise pas l’idée de lendemains radieux. Monument national en péril? Oui, depuis un moment.

«Il y a du souci à se faire»

«En 2010 déjà, lorsque j’ai pris ma retraite et alors qu’on était au top depuis des années, on sentait bien qu’il n’y avait aucune relève derrière, explique Cédric Grand, médaillé de bronze aux JO de Turin 2006. On a tiré le signal d’alarme auprès de Swiss Olympic et de la fédération, qui arrivait en fin de contrat avec des sponsors comme Adidas ou Audi. Ils étaient prévenus et ils n’ont rien fait. Il y a eu une négligence complète de la part des instances, en termes de formation, de développement. Ils se sont endormis sur leurs lauriers alors que les autres, eux, continuaient à bosser.»

Ivo Rüegg, champion du monde de bob à 2 en 2009 et membre du Comité central élu à la fédération en 2015, ne cherche pas à nier les erreurs du passé, ni même à cacher la somnolence généralisée qui sévissait durement. «Le réveil avait déjà sonné depuis longtemps, puisque nous n’avions ramené aucune médaille de Vancouver en 2010, reconnaît le Saint-Gallois. Mais quand il a de nouveau sonné l’hiver dernier à PyeongChang (ndlr: zéro pointé aux Jeux olympiques de 2018), il était minuit moins une et il fallait réagir. S’occuper de la relève était devenu indispensable.»

Comme souvent, nécessité fait loi. «On a toujours le même problème, en Suisse, vous verrez quand Federer et Wawrinka arrêteront le tennis», soupire Cédric Grand. Le paysage, soudain vidé par les retraites quasi simultanées de Beat Hefti, Nico Peter et Clemens Bracher, sonne creux.

«De mon temps, il n’y avait déjà pas de sous. On investissait notre pognon, nos vacances, et on donnait tout pour que ça joue. Parce qu’on voulait gagner.»
Silvio Giobellina, médaillé de bronze aux Jeux 1984

«Quand on voit ces résultats, cette dégringolade, il y a du souci à se faire, s’inquiète le vétéran Silvio Giobellina. Ce déclin m’attriste beaucoup. De mon temps, il n’y avait déjà pas de sous. On investissait notre pognon, nos vacances, et on donnait tout pour que ça joue. Parce qu’on voulait gagner. Il y avait quelque 70 pilotes en Suisse, qui concouraient dans trois divisions. Aujourd’hui, ils sont à peine une quinzaine. Je ne suis plus dedans mais, d’après ce que je vois, il y a moins de passion, d’émulation. Pour Sarajevo 84, nous étions cinq champions du monde en concurrence pour décrocher l’une des deux places. Moi, le lutin de la bande, je peux vous dire que j’ai dû me battre.» Le bronze lui avait rapporté 500 francs.

«On était les meilleurs de l’Ouest»

Sur le plan technologique aussi, la Suisse avait l’habitude d’exceller: «Quand on a sorti, en 1978, notre bob complètement fermé avec l’arrière en fibre de verre, on était des pionniers, les meilleurs de l’Ouest, rigole Silvio Giobellina. Quinze jours plus tard, les Allemands de l’Est avaient les mêmes.» Autres temps, autres standards.

«Notre problème principal, c’est que nos différents équipages doivent s’organiser eux-mêmes alors que chez les grandes nations comme l’Allemagne, tout passe par la fédération, le staff, la préparation, etc.», dit Ivo Rüegg. Swiss Sidling, lui-même financé en partie par Swiss Olympic, a un budget annuel de 2 millions de francs, que le bobsleigh doit partager avec ses cousins(e)s de la luge et du skeleton. Dépression? «À force d’être focalisés sur l’élite, ils ont peut-être oublié la base, estime Silvio Giobellina. La luge ou même le traîneau ont réussi à rester dans le coup, à inventer des trucs plus ludiques pour attirer les gens. La luge Davos, ils ont des millions de descentes par année. Nous, on n’a rien fait.»

La mythique piste naturelle de Saint-Moritz, sur laquelle les Anglais ont inventé la discipline dans les années 1920, a de la peine à survivre malgré son haut pouvoir d’attraction touristique. «Le bob est un sport magnifique, spectaculaire, c’est la Formule 1 des glaces, et pourtant il a dû mal à se vendre au niveau du public et des médias, déplore encore Cédric Grand. En Suisse, malgré les médailles, malgré les succès, on a laissé cette discipline de côté.»

Des lueurs d’espoir à l’horizon

Définitivement? Non! «Comme cela arrive dans tous les sports et dans tous les pays, nous connaissons un trou, concède Thomas Lamparter, médaillé de bronze à Turin 2006 et qui a quitté l’été passé son poste de directeur technique à la fédération. Nous ne devons pas oublier que nous avons été très gâtés pendant longtemps et que la concurrence internationale s’est intensifiée. Mais je garde dans le fond un bon sentiment pour le futur. Des jeunes arrivent, le potentiel est là, il faut juste leur laisser le temps d’éclore.»

Parmi ces espoirs, on trouve le Chaux-de-Fonnier Yann Moulinier, 25 ans. Repéré comme pousseur par Beat Hefti lors d’une journée de recrutement en 2015, il a lâché son job de dessinateur en bâtiment fin 2016, afin de se lancer pleinement dans l’aventure. «En Suisse, je crois être le seul à avoir mis ma vie professionnelle complètement entre parenthèses. Ce trou qu’il y a dans le bob suisse, en un sens, c’est hyperboostant, positive le jeune homme ultramotivé. Et puis le bon côté des choses, c’est que maintenant la jeunesse est vraiment soutenue, moralement comme financièrement.»

Yann Moulinier, passé pilote cette saison, évolue pour l’instant en Coupe d’Europe, la 2e division, en compagnie de plusieurs compatriotes – Simon Friedli, 27 ans, y a fêté son premier podium jeudi à Innsbruck. «C’est très motivant de travailler avec ces jeunes talents ambitieux et déterminés, exhorte Ivo Rüegg. D’ici à deux trois ans, nos chances sont bonnes d’avoir de nouveau des athlètes au sommet. La situation n’est pas aussi mauvaise qu’elle en a l’air.» (Le Matin Dimanche)

Créé: 14.01.2019, 10h10

31

Comme le nombre de médailles olympiques (dix en or, dix en argent, onze en bronze) décrochées par la Suisse en bobsleigh depuis les premiers JO d’hiver à Chamonix en 1924. Voilà qui représente plus de 20% de la moisson totale (153 pièces). S’il demeure loin de l’intouchable ski alpin (66 breloques), le bob, bon deuxième du classement des meilleurs élèves, devance de loin les jeunes snowboard (alpin et freestyle réunis, treize médailles) ou curling (sept).

Articles en relation

Combien gagnent les footballeurs?

Sport Le Matin Dimanche Pour suivre la logique des mouvements liés au mercato, plongée dans les rémunérations des joueurs en 2018. La Premier League anglaise et Barcelone cassent la tirelire. Plus...

Galère dans le foot business

Football Leaks Le Matin Dimanche À 16 ans, Boubacar Traoré crevait l'écran au Mondial U17. Il était l'une de ces pépites que les clubs et les agents se disputaient. Mais la violence du milieu l'a plongé en enfer. Récit Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.