Le boss de la cocaïne arrêté à Bâle illustre la menace des gangs balkaniques

Michael Dokovich a été piégé en mai après des mois de traque, avec 600 kilos de poudre amenés par jet privé. Retour sur un coup de filet exceptionnel.

Pain de cocaïne saisi à Bâle le 16 mai dernier.

Pain de cocaïne saisi à Bâle le 16 mai dernier. Image: DR

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C’est la plus grosse saisie de cocaïne jamais effectuée sur sol suisse. Le 16 mai dernier, trois hommes venus d’Europe de l’Est sont arrêtés dans le parking souterrain du Grand Casino, près de l’aéroport de Bâle-Mulhouse. Ils viennent de débarquer 600,4 kilos de cocaïne d’un jet privé, un Gulfstream V immatriculé M-FISH, venu d’Uruguay après une escale à Nice. La drogue embarquée dans 21 valises valait quelque 20 millions de francs.

Images de police montrant le débarquement de la cocaïne.

«La livraison était surveillée», raconte le colonel François Després, de la gendarmerie française. «Après l’atterrissage, on a laissé passer le produit côté bâlois. Cela correspondait au scénario judiciaire fixé par les autorités tchèques et croates, qui pilotaient l’enquête.» Le Français salue «une très belle opération, un tour de force, et une excellente coopération franco-suisse».

Le Casino de Bâle, lieu de la saisie. (Keystone)

Si le filet a fini par se refermer à Bâle, c’est à cause de la présence d’une puissante figure du crime organisé des Balkans, Michael Dokovich, 60 ans. Selon les enquêteurs, il est le commanditaire de la livraison de cocaïne. Et sa venue au Grand Casino a constitué une «bonne surprise» qui a précipité les arrestations.

«Le Big Boss est venu sur place, c’était une erreur de sa part, commente un policier suisse. En principe, ces gros bonnets ne mettent jamais les mains dans le cambouis. Il y a peu de gens en Europe capables d’acquérir une demi-tonne de cocaïne, donc on est dans le gratin des trafiquants européens. L’arrêter n’était pas prévu, ça a été une occasion un peu unique.»

Il a fallu un an et demi d’enquête pour arriver à ce résultat. Nous avons pu reconstituer des détails de cette traque, restés inédits en Suisse, en partenariat avec la plateforme European Investigative Collaborations (EIC).

Du cash dans une Mercedes
Selon des informations de sources croates, l’enquête, qui sera baptisée «Operation Familia», démarre fin 2017 et connaît une percée décisive l’année suivante. La compagne de Michael Dokovich est arrêtée à la frontière croato-slovène, près de Zagreb, avec un million d’euros en liquide dissimulés dans le châssis de sa Mercedes. La somme confisquée, elle repart libre, mais sous surveillance. Dans les écoutes téléphoniques, on entend Michael Dokovich se vanter d’avoir organisé des dizaines de transports d’argent similaires ces dernières années.

À l’époque, ce Monténégrin au lourd passé criminel ne se cache pas. Sur Facebook, il pose en hôtelier jovial, patron d’un établissement un peu bling-bling de Tuzi, au Monténégro, près de la frontière albanaise.

Photo montrant Michael Dokovich, publiée sur la page Facebook de son hôtel.

En réalité, selon les enquêteurs, il dirige un trafic de cocaïne depuis son appartement de Zagreb en utilisant une myriade de pseudonymes (son nom de naissance est Ilmija Frljuckic). Son gang comprend un policier croate corrompu qui lui fournit des informations et l’aide à se constituer de fausses identités.

De l’argent, Michael Dokovich en a plus qu’assez. Au tournant des années 2000, alors qu’il réside aux États-Unis, sa bande vole les identifiants bancaires de plus de 20’000 Américains grâce à des distributeurs d’argent truqués qui copient leurs numéros de cartes et leurs codes. Ses complices sont arrêtés, dont son frère. Mais lui peut s’enfuir en Europe, avec dans ses valises des millions de dollars retirés grâce aux cartes bancaires clonées.

Contacts sud-américains
Comment s’est-il ensuite reconverti en gros bonnet de la drogue? Ce n’est pas clair, mais ce qui est sûr, c’est que son organisation a le bras long. Son réseau s’étend jusqu’à Hong Kong, où la police a saisi 421 kilos de cocaïne destinés à l’Australie en avril 2019. Le bras droit de Dokovich, Petro «Pjer» Sarac, s’est aussi rendu en Amérique du Sud, et il a organisé la venue à Zagreb de criminels costariciens. Ces échanges directs avec les cartels sud-américains sont une marque de fabrique des nouveaux rois européens de la cocaïne. «Les groupes des Balkans occidentaux, comme on les appelle, essaient de faire comme les Italiens et les Nigérians avant eux, observe un policier suisse. Ils sont directement présents en Amérique du Sud, soit pour négocier, soit pour organiser le transport, on ne sait pas trop.»

Sur place, ces émissaires côtoient la 'Ndrangheta calabraise, des criminels néerlandais et marocains... Selon plusieurs enquêteurs occidentaux, les groupes balkaniques, serbes, monténégrins ou albanais sont la force montante du trafic de cocaïne. Ils ont réussi à créer des chaînes de distribution directes d’Amérique du Sud vers l’Europe, sans intermédiaires, ce qui minimise les coûts et les risques d’être repérés.

Pilotes et hôtesses de l’air
Avec les jets privés, Michael Dokovich avait choisi la méthode la plus rapide pour convoyer sa drogue. Début 2019, il a créé une compagnie d’aviation, MD Global Jet, et embauché des pilotes tchèques qui transportaient des passagers VIP, accompagnés de vraies hôtesses de l’air, pour mieux camoufler son trafic.

Le Gulfstream M-FISH dans son hangar à Bâle, après la saisie.

Nous avons analysé les mouvements du Gulfstream M-FISH qui a transporté les 600kg de cocaïne saisis en Suisse. Depuis 2016, l’appareil a beaucoup volé en Europe de l’Est et en Russie. Il est aussi passé une douzaine de fois par la Suisse. Le 10 janvier 2019, par exemple, il s’envole d’Albanie vers Bâle, via Genève. Mais surtout, l’avion a effectué 4 voyages vers l’Amérique du Sud entre octobre 2018 et mars 2019, avant d’être intercepté le 16 mai à son retour d’Uruguay. Selon un arrêt du Tribunal pénal fédéral, trois de ces vols - en octobre et décembre 2018, puis en mars 2019 - étaient destinés à transporter de la cocaïne.

La belle vie semble désormais terminée pour le faux hôtelier monténégrin. Arrêtés en Suisse, lui et ses deux complices, un pilote tchèque et un informaticien croate, doivent être livrés à la Croatie. L’informaticien a été extradé le 4 octobre. Les recours des deux autres ont été rejetés le 29 octobre par le Tribunal pénal fédéral. Michael Dokovich et son pilote ont annoncé qu'ils tenteraient de s'opposer à leur extradition devant le Tribunal fédéral.

Analyse et visualisation des données: Duc-Quang Nguyen et Titus Plattner

Cette enquête a été réalisée en partenariat avec la plateforme journalistique European Investigative Collaborations (EIC).

Créé: 11.11.2019, 11h35

Une collaboration européenne

Cette enquête a été réalisée grâce au travail commun des médias partenaires de la plateforme European Investigative Collaborations (EIC). Fondée en 2015 à l'initiative du magazine «Der Spiegel» (Allemagne), elle regroupe 15 médias de 12 pays, dont en Suisse Tamedia et la RTS.

Pour Berne, la lutte contre les stupéfiants n’est plus une priorité

Avec la saisie de 603 kilos de cocaïne, le 16 mai dernier, et l’arrestation à Bâle du «gros bonnet» Michael Dokovich, la police fédérale (Fedpol) a remporté un succès historique contre le crime organisé. Son intervention dans l’affaire a été tardive, mais décisive puisque les arrestations ont eu lieu sur sol suisse.

«Fedpol a joué un rôle-clé pour assurer un échange rapide d’informations avec les différents pays» impliqués, dont la Croatie, la Serbie et la France, assure son porte-parole Thomas Dayer. Il a fallu réagir vite, «tard un soir», aux informations fournies par les autorités croates. Elles ont conduit au démantèlement d’un réseau de trafiquants jugé particulièrement dangereux.

Pourtant, malgré ce succès, la question se pose : la Suisse est-elle vraiment équipée pour lutter contre les organisations criminelles qui contrôlent le trafic de cocaïne? La lutte contre les stupéfiants n’est plus une priorité de la politique criminelle du Conseil fédéral depuis 2015. La preuve : la stratégie 2015-2019 du Département fédéral de justice et police cite le terrorisme, les gangs de motards et même le trafic de biens culturels comme sujets prioritaires, mais ne mentionne ni la drogue, ni les stupéfiants. Le «Commissariat stupéfiants» de Fedpol a aussi disparu des documents officiels et des organigrammes. Sa mission était d’apporter «son soutien à la Confédération, aux Cantons et aux institutions étrangères» dans la lutte contre le trafic de stupéfiants.

Deux policiers qui connaissent bien Fedpol le confirment: «Depuis 4 ou 5 ans, les stups n'ont plus la même priorité, il y a eu un changement de structure qui reflète cela», dit l’un d’eux. Un enquêteur romand déplore que «le commissariat stups [ait] été dissout. Dans tous les autres États du monde, il y a une police fédérale forte qui est en charge des stups, mais pas en Suisse.» Notamment parce que la répression du trafic de drogue reste du ressort des cantons.

Tout en admettant avoir revu ses priorités ces dernières années, Fedpol conteste avoir baissé la garde en matière de stupéfiants. «Le commissariat anciennement dénommé «stupéfiants» n’a pas été dissous, affirme son porte-parole Thomas Dayer. Au contraire: il a élargi son spectre de compétences à la criminalité organisée et à la criminalité lourde.» Selon Fedpol, deux de ses commissariats, l’un chargé de la lutte contre le crime organisé et l’autre de la coordination, continuent de traiter «en majorité d’affaires en lien avec le trafic de stupéfiants».

Sylvain Besson

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