«Pour capter nos regards, la compétition se fait de plus en plus forte»

À force de nous immerger dans nos écrans comme dans un bocal, notre attention se réduit à celle du poisson rouge. Bruno Patino publie un essai passionnant sur l’économie de l’attention qui dévore nos vies.

Pour le spécialiste des médias et du numérique Bruno Patino, «nous sommes de plus en plus absorbés par des écrans», si bien que «notre esprit tourne sur lui-même, enfermé comme un poisson rouge dans le bocal de nos smartphones».

Pour le spécialiste des médias et du numérique Bruno Patino, «nous sommes de plus en plus absorbés par des écrans», si bien que «notre esprit tourne sur lui-même, enfermé comme un poisson rouge dans le bocal de nos smartphones». Image: Getty/LMD

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Votre livre débute avec une comparaison entre la capacité d’attention du poisson rouge, qui n’excéderait pas les 8 secondes, et celle des jeunes ayant grandi avec un écran tactile dans les mains: 9 secondes seulement… Le poisson rouge, c’est l’avenir de l’homme?

Ce n’est pas un destin mais un danger. Chacun peut l’observer autour de soi ou sur son propre comportement: nous sommes de plus en plus absorbés par des écrans qui, eux-mêmes, entretiennent une forme d’inattention permanente. Sans cesse nous arrivent des alertes, des messages, des sollicitations, des rumeurs… Notre esprit tourne sur lui-même, enfermé comme un poisson rouge dans le bocal de nos smartphones. Cet attrait permanent est en train de se transformer en addiction: une chose qui nous possède plus qu’on ne la possède. Et ne croyons pas qu’il s’agisse simplement d’un problème d’apprentissage face à de nouvelles technologies qui devraient se maîtriser peu à peu. Il y a là derrière des mécanismes psychologiques qui sont sciemment sollicités afin de produire l’addiction. Cette dépendance n’est pas une conséquence indésirable; elle est au contraire un effet recherché. Car il s’agit de soutenir un modèle économique, celui de l’économie de l’attention, dans lequel il existe une compétition de plus en plus forte et des instruments toujours plus précis pour continuer à capter nos regards et notre ressource la plus précieuse: notre temps. C’est ainsi que nous devenons de moins en moins maîtres de nous-mêmes.

Créer de l’addiction n’est pas le propre de l’économie numérique: on a le même souci quand on vend des cigarettes…

En effet, beaucoup d’autres économies sont fondées sur l’addiction. Je constate toutefois qu’on n’a pas laissé ces phénomènes addictifs se déployer sans contrôle ni régulation. Ce qui vaut pour le tabac ou le jeu devrait valoir également pour l’économie de l’attention. L’addiction n’est pas inexorable: il est possible de la combattre, à la fois par des mesures personnelles et des mesures politiques au sens noble du terme. Restreindre l’impact de ces phénomènes addictifs permettrait de retrouver tous les aspects positifs que nous a amenés l’économie numérique.

Sur le plan économique, le souci de capter l’attention n’est pas non plus une préoccupation nouvelle. Qu’est-ce qui a changé avec les géants du numérique?

La grande différence est d’abord de niveau. L’économie de l’attention s’exerçait autrefois dans des espaces restreints, un magazine ou un cinéma par exemple, mais aussi dans une temporalité restreinte: en France, on ne passe pas plus de 3 h 30 par jour devant son téléviseur. Aujourd’hui ce temps n’est plus limité car on a toujours des outils numériques avec soi. Ils parviennent ainsi à conquérir du temps d’attention sur du temps qui ne leur était pas dévolu autrefois. Dans les entreprises, chacun consulte son smartphone durant les réunions. Et il en va de même dans les cours universitaires ou les repas de famille. Nos outils numériques ont franchi un cap en devenant disponibles partout et tout le temps. À cette différence de niveau s’ajoute une différence de nature liée à leur efficacité. En mettant en relation des données personnelles avec des outils de psychologie comportementale, certaines plates-formes numériques, au lieu de s’adresser à des groupes de personnes, ciblent de plus en plus un individu donné. Son efficacité est alors beaucoup plus forte. Un peu comme si on vous donnait la dose qui vous est nécessaire, à vous, et pas à votre voisin.

Vous soulignez que ce capitalisme numérique enrôle les neurosciences pour mieux assujettir notre attention. Va-t-on vers une forme de totalitarisme psychomarchand?

Je n’irais pas jusque-là. Nous connaissons pour l’instant un capitalisme numérique débridé auquel on ne fixe aucune limite, pas plus dans l’utilisation des neurosciences que dans d’autres domaines. Mais la question des limites se pose désormais. Aux États-Unis, mais aussi en France, des institutions demandent ainsi qu’on se penche sur le dark design. L’expression désigne l’ergonomie et le graphisme des interfaces conçues avec l’aide de spécialistes en neurosciences dans le but de produire de la dépendance. Ce qui est visé, c’est une forme de piratage du cerveau: le brain hacking. Le dark design résulte de cette science nouvelle qu’on appelle la «captologie». Elle est née à l’Université Stanford, au cœur de la Silicon Valley, à partir de l’observation des comportements adolescents. Et elle marie le graphisme aux neurosciences afin de tout mettre en œuvre pour capter votre attention le plus possible et vous faire cliquer encore et encore.

«J’admets qu’un certain nombre de mes illusions se sont envolées. Mais je persiste à penser que le numérique peut être un outil d’émancipation»

Ce qui pousse les gens à cliquer, c’est l’émotionnel plus que le rationnel. Cela transforme les individus et la société?

Les effets individuels et collectifs sont en effet énormes. Sur le plan personnel, il est plus facile d’attirer votre attention avec de l’émotionnel, qui induit une satisfaction immédiate, plutôt qu’avec ce qui est raisonné et qui relève d’un calcul à plus long terme. Et on s’aperçoit que le rapport aux réalités change puisque les algorithmes créent une réalité différente pour chaque individu. La prolifération des fakes news est également indissociable de cette prime à l’émotionnel. Dans l’économie de l’attention, un message outrancier, non vérifié et très émotionnel se révèle beaucoup plus efficace, économiquement parlant, qu’une information raisonnée et vérifiée. D’abord parce que c’est moins cher à produire. Ensuite parce que l’effet émotionnel rapporte plus de viralité et donc plus d’efficacité dans une économie basée sur le taux de partages. Nous sommes donc devant un phénomène de fragmentations multiples: fragmentation du temps, de l’espace public, du débat…

Ce capitalisme numérique, écrivez-vous, veut sans cesse «augmenter la productivité» du temps qu’on lui concède. Il va se heurter à des limites?

Comme le numérique nous permet de faire plusieurs choses en même temps, nos journées sont en réalité d’une trentaine d’heures, dont six ou sept consacrées au multitâche. Mais ce n’est pas extensible à l’infini. D’où le problème qui se pose à l’économie de l’attention: plus vous demandez de l’attention dans un contexte de concurrence où tout le monde se met à en demander, plus il devient difficile d’en obtenir. Il faut alors mettre en place des mécanismes de plus en plus intrusifs et addictifs pour y parvenir.

On peut échapper à cette spirale?

Aucune malédiction ne nous en empêche. Je pense qu’il faut à la fois combattre et guérir. Je propose à la fin du livre quelques outils de guérison individuelle: préserver des moments sans interactions sociales numériques, aménager des zones hors connexion à l’image des zones non-fumeur, éliminer le portable des heures de classe comme de certains moments familiaux, etc. Simultanément, sur le plan collectif, il faut combattre pour mettre un terme à la domination d’une économie de l’attention débridée. Ces temps-ci, on parle beaucoup des GAFA, de leur manque de solidarité fiscale, des distorsions de concurrence qu’ils introduisent ou des problèmes qu’ils posent dans l’utilisation des données personnelles. Mais il va aussi falloir amener dans la discussion des questions comme celles des limites à l’utilisation d’outils dérivés des neurosciences et des âges à partir desquels on pourra les mettre en œuvre. Bientôt, tout cela nous paraîtra aussi évident que de ne pas permettre à un instituteur de fumer devant ses élèves! Le questionnement sur l’économie de l’attention concerne tout le monde. Chacun devrait se dire qu’il est un peu victime de cette économie-là, mais un peu coupable aussi.

Vous avez beaucoup travaillé sur le basculement des médias dans le numérique. Vous êtes aujourd’hui un repenti?

Non, un repenti tourne le dos à ce qu’il a fait. Je ne m’exonère pas du fait d’avoir travaillé dans ce domaine où je compte d’ailleurs rester. J’admets qu’un certain nombre de mes illusions se sont envolées: ce qui se réalise est très loin de l’utopie numérique des débuts à laquelle j’avais adhéré. Mais je persiste à penser que le numérique peut être un outil d’émancipation. À condition de réguler le capitalisme numérique comme on a régulé le capitalisme industriel du XIXe siècle.

Créé: 17.04.2019, 10h06

Bruno Patino

Bruno Patino est spécialiste des médias et du numérique. Il est actuellement directeur éditorial d’Arte France et doyen de l’École de journalisme de Sciences Po

Pour le psychisme, la vie connectée n’est pas une sinécure

Dans son essai, Bruno Patino passe en revue quelques troubles de la personnalité liés aux addictions numériques:

La nomophobie (no mobile phone phobia: peur panique lorsqu’on est éloigné de son portable. Le phnubbing: consultation compulsive et ostensible de son portable en société. L’athazagoraphobie: terreur d’être oublié par ses pairs sur les réseaux sociaux quand on attend des likes qui ne viennent pas. Pour le
psychisme, la vie connectée n’est pas une sinécure.

En 2010, le geek américain Nicholas Carr a été un des premiers à susciter une large controverse sur la perte de l’attention humaine en publiant «Internet rend-il bête?». Il y raconte comment il s’est aperçu que sa capacité de concentration s’était étiolée: «C’est quand je lis que je le sens le plus fortement.» Accoutumé à avaler l’information telle que l’internet la fournit, «dans un flot rapide de particules», il ne trouvait plus en lui la force de se concentrer au-delà d’une page ou deux: «Mon vieux cerveau me manquait.»

Depuis lors, les débats autour des pertes d’attention liées aux écrans se sont multipliés. Ils touchent bien sûr l’école et la pédagogie. Mais aussi les courts de tennis: en 2017, Mats Wilander avait soutenu que les jeunes joueurs, accros aux réseaux sociaux, sont de moins en moins capables de se concentrer pleinement comme un Roger Federer. C’est toutefois sur l’épineuse question du «trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyper­activité» (TDHA) que les spécialistes se disputent le plus vigoureusement.

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