À Chamoson, la montagne est tombée sur le président

Peut-on se préparer à cela? La lave dévastatrice de Chamoson (VS) a transformé le président Claude Crittin en chef de crise. Refusant l’émotionnel, il raconte.

Claude Crittin (à dr.), tient à souligner l’important travail d’équipe qui dure depuis deux semaines pour retrouver les victimes.

Claude Crittin (à dr.), tient à souligner l’important travail d’équipe qui dure depuis deux semaines pour retrouver les victimes. Image: Yvain Genevay

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«On ne peut pas gérer 32 millions de mètres cubes de nature, mais on ne se prépare jamais à ça.» En nous montrant des poutrelles de plusieurs centaines de kilos d’acier enroulés comme de vulgaires spaghettis, Claude Crittin reste encore effaré par la violence de l’événement qui a frappé Chamoson (VS) il y a deux semaines.

Pourtant, l’homme sait aussi profondément ce qu’il doit à la terre du village qu’il préside. Chamoson est bâti sur un immense cône alluvial dont on devine qu’il est le reste d’écroulements successifs de l’austère et torturée falaise du Haut-De-Cry qui surplombe le hameau. Un terroir sur lequel la vigne s’épanouit et dont le nectar fait la fierté des locaux. Le président en sait quelque chose, lui qui dirige une cave dans le privé. Mais cette nature qui a offert aux Chamosards le sang de la terre exige parfois une lourde rançon.

Il y a deux semaines, blessée par un orage monstrueux, la montagne a été prise d’une violente hémorragie, lâchant dans le torrent de la Losentse une lave dévastatrice faites de blocs gros comme des maisons qui éclataient sous la pression. Sur son passage, elle a emporté les vies d’un Genevois de 37 ans et d’une fillette française de 6 ans, sous les yeux d’une maman désespérée.

À proximité d’un écopoint situé au bord de la rivière en furie, la voiture dans laquelle ils se trouvaient a disparu dans les flots. Depuis deux semaines, on recherche les victimes dans des dizaines de milliers de mètres cubes de boues et le président se retrouve au front. Et ça ne s’apprend pas.

L’action comme rempart à l’angoisse

Mais là où d’autres tressailliraient, emportés par l’émotion, lui parvient à évoquer les événements sans trembler. «Je rentrais de Provence et j’ai vu le mur d’eau s’abattre sur le village. Je reçois les premières alertes, me rends sur les lieux et je tombe sur la maman qui cherchait sa fille, moins de vingt minutes après les faits. C’est le seul moment où j’ai été pris par l’angoisse mais très vite, l’action se met en place et j’arrive à ne penser qu’aux choses à faire.»

Presque mécaniquement, le président de 53 ans récite la montée en puissance, le moment où les sauveteurs quittent les lieux, faute d’avoir pu sauver des vies. La mise en place de la structure en cas de catastrophe naturelle et la lancée des recherches. «Là, je sais que ça va être long.» Il souligne les rencontres avec la famille, avec qui il est le plus transparent possible dès le début; de l’espoir devant une telle masse, il n’y en a pas.

Sincère et franc, il gagne la confiance, indispensable dans une telle situation. L’homme gère, analyse et décide. Il est, dit-il, «heureusement» en vacances et n’a pas la tête à son entreprise lui qui estime d’ordinaire son temps consacré à sa commune de 4000 habitants à 22 heures par semaine.

Précis dans les mots comme dans les décisions, cet ancien capitaine à l’armée et commandant d’une compagnie d’infanterie de montagne, Claude Crittin estime «savoir faire face.» Avec 150 sauts en parachute à son actif, il a fait de la peur une alliée plus qu’une ennemie.

«Lorsque vous apprivoisez l’idée de vous jeter dans le vide d’un avion en vol, votre relation à l’angoisse devient saine», assure-t-il. Depuis deux semaines, il assure «pouvoir dormir», certain de prendre les bonnes décisions. «À l’armée comme à la commune, je considère que ma mission est de servir et je ressens de la satisfaction à le faire.» Esprit de corps oblige, il martèle à chaque occasion le travail d’équipe. «Tout le conseil s’est mobilisé, dans l’état-major de catastrophe, certains ont mis entre parenthèses leur entreprise. Cet esprit, c’était intense à sentir.»

Les catastrophes font «partie de la vie»

Reste que le drame auquel il fait face n’a rien de commun. Il faut remonter à la dévastation du village de Gondo (VS) à l’automne 2000 pour retrouver une catastrophe naturelle mortelle en Valais. La gravité des faits touche l’homme mais n’ébranle pas l’élu.

«Si vous voulez arriver à avancer, vous devez être dans l’action. Pour le reste, je vis dans un monde où je ne me fais pas d’illusion, la catastrophe est possible. Je me suis fait à cette idée.» Et de raconter, changeant subitement de ton, la douleur d’avoir vu son frère sérieusement touché dans son corps après un grave accident de ski. Et son autre frère, qui officiait comme militaire professionnel et délégué du CICR au Rwanda, notamment.

Impossible de renoncer

En dix ans de carrière politique, il évoque ainsi avoir ressenti plus de stress lorsque sa commune a été prise dans la tourmente suite à une affaire de construction et à l’ouverture d’un centre de requérants d’asile. «Je suis toujours convaincu d’agir dans l’intérêt des gens, mais parfois vous ne maîtrisez pas l’interprétation qu’on peut en faire. Face à une catastrophe, les choses sont plus évidentes.»

C’est ce qui le motive aujourd’hui à poursuivre les recherches. Il ne s’imagine pas abandonner avant d’avoir exploré à fond toutes les pistes. «J’aime profondément les gens. Alors quand vous pouvez lire sur le visage des proches un peu de soulagement quand vous découvrez un morceau du véhicule ou un vêtement, ça vous pousse à continuer.»

Les polémiques autour des coûts non pris en charge, chiffrés à 25 000 francs par jour, l’embêtent car aucune décision n’a été prise à ce jour. «On trouvera des solutions. Pour preuve, une commune voisine vient de nous offrir les frais d’intervention des pompiers. Et pas plus tard qu’hier (ndlr: mercredi), nous avons reçu spontanément 1000 francs. La solidarité villageoise est forte et les citoyens sont habitués à voir plusieurs centaines de milliers de francs consacrés à ces cours d’eau chaque année.»

Mais comme dans tout drame, il y a là aussi des questions de responsabilité qui se soulèvent. Les dégâts étaient-ils prévisibles? Fallait-il installer un écopoint à cet endroit? La sécurisation avait-elle été effectuée? Si Claude Crittin entend les questions, il balaie d’emblée les esprits colériques des réseaux sociaux. «Les réseaux, c’est le bistrot, et je ne les écoute pas. Et ceux qui me rencontrent sont surtout reconnaissants. Ceux-là me font du bien car je sais qu’un jour viendra, quand tout ça sera retombé, où on demandera des comptes.»

Une enquête étant en cours, il ne peut commenter tous les détails mais se dit «certain que la commune n’est pas en tort. Il n’y a pas de place de parc à cet endroit, et le drame n’est pas survenu sur l’écopoint.» Les yeux bleus et vifs ne se troublent pas, le ton est ferme.

Mais Claude Crittin est inquiet. Car des laves, il y en aura d’autres. Et avec elles, un phénomène affligeant; ceux qui se pressent sur les ponts et aux abords du cours d’eau pour filmer l’événement. Pour une fois, le président laisse parler ses sentiments. «Tous les jours depuis le drame j’ai vu des gens au bord de la rivière, sur des terrains instables. Parfois même avec des enfants. C’est à devenir fou.» Même l’idée d’un système d’alerte l’inquiète. «Ça attirera les gens au bord plus que ça les repoussera.»

Père lui aussi, il évoque spontanément ses enfants âgés de 14 à 18 ans. «Si je leur parle de cette triste histoire, c’est surtout pour faire passer ce message.» Et servir, plutôt que souffrir.

Créé: 24.08.2019, 22h33

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