Coronavirus: en une semaine, la vie des familles s’est transformée

Vendredi, le monde s’est comme arrêté de tourner. La Suisse affronte une situation jamais vue dans son histoire récente. Dans les familles, tout bascule. Reportage chez l’une d’elles.

Image: Yvain Genevay

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Sur la table de la cuisine de la famille May à Réchy (VS), le bol de cacahuètes ne fait envie à personne. La distance est plus élevée que d’habitude. Sur la table, les enfants ont dessiné ce qu’ils croient être le virus.

Émilie, la cadette, l’a enfermé dans une petite boîte en plastique. Elle lui a fait des yeux et là-dedans, il ne nous voit plus. Loïc, 11 ans, a déjà le trait scientifique et précis. La molécule et ses vastes tentacules ne nous font pas envie. Quelques minutes plus tôt ce vendredi, ils ont appris qu’ils ne retourneraient plus à l’école avant le 30 avril. Beaucoup de camarades ont pleuré. Il y a l’idée de ne plus voir les amis mais aussi de se jeter dans l’inconnu.

La fille: Émilie May, 7 ans
«J’avais ma toute première semaine de ski avec l’école et elle est annulée, comme mon spectacle»
Émilie est en 3H. Et quand on lui demande si elle en a beaucoup entendu sur le virus à l’école, elle nous dit surtout qu’on lui a dit de tousser dans son coude, de se laver régulièrement les mains et de faire attention. Et forcément, à sept ans, difficile de saisir tous les enjeux d’une crise sans précédent. Mais tout de même, n’allez pas lui dire que de s’éviter l’école un bon mois et demi soit une bonne nouvelle. «C’est nul, en plus je devais faire mon premier camp de ski la semaine prochaine avec l’école et tout est annulé.» Elle devait aussi bientôt présenter un spectacle de danse qui devra attendre plusieurs semaines. Tout cela paraît encore un peu soudain et l’avenir un peu flou. Le souci immédiat, c’était surtout d’obtenir le droit de regarder un dessin animé.

Car du coronavirus, on ne parle ici que de ça, ou presque. Et les jours à venir ressemblent à un chemin qu’on n’a jamais emprunté. Cette histoire, c’est la vôtre. La mienne. Celle de votre voisine de palier. De vos copains de foot. De votre collègue du bureau d’à côté. De vos parents, vos grands-parents pour qui on s’inquiète. C’est leur histoire, eux qui espèrent que les consignes seront entendues. Pour eux et pour nous.

Il y a dans ce salon familial les mêmes questions que celles qu’on pose aux hotlines surchargées. Pourquoi ne fait-on pas de test alors que j’ai des symptômes? Combien de temps dois-je m’isoler si j’ai été en contact avec une personne qui tousse? À qui vais-je confier les enfants? Mes parents peuvent-ils venir nous voir? Est-ce que je peux être contagieux sans avoir de symptômes? La liste est sans fin.

La maman: Nicole May
«L’empilement de toutes les annulations a prouvé qu’on fait vraiment face à quelque chose de sérieux»
Nicole n’est pas trop inquiète pour les semaines à venir. Il faudra bien sûr s’organiser mais elle se sait bien entourée. «Et puis les enfants sont déjà plus grands, on peut leur faire confiance sur passablement d’aspects.» Il faut surtout trouver les bons mots pour leur expliquer les choses. «On peut montrer qu’avec des gestes assez simples, on peut réduire énormément le risque. On doit les sensibiliser, les informer mais sans leur faire peur.» Pour autant, lorsque tout tourne autour de ce sujet, la limite est parfois délicate à trouver. Alors que les choses allaient crescendo durant la semaine en cours, c’est la rapidité avec laquelle elles se sont enchaînées ce vendredi soir qui l’a particulièrement marquée. «Dans la foulée de l’annonce de la fermeture des écoles et des nouvelles mesures, tout a été annulé. Cet empilement fait vraiment prendre conscience qu’on vit quelque chose de très sérieux.»

Dans la famille de Samuel et Nicole, on a bien conscience de vivre un moment complètement anormal. «La situation est exceptionnelle et c’est complètement logique qu’on prenne ces mesures. Il n’y a pas à se poser trop de questions.»

Le temps s’est ralenti

Depuis des jours déjà, on se lave beaucoup plus les mains, on fait attention à moins se toucher le visage. Mais on a aussi refusé de sacrifier l’anniversaire des deux enfants, dimanche dernier. L’une est née en février, l’autre en avril, on a voulu réunir la famille. Les grands-parents étaient là. «On y a pensé, forcément, glisse Nicole. Mais on s’est assuré que tout le monde allait bien.» «Et puis il faut se rappeler qu’on n’en était pas encore là, on ne parlait que de l’interdiction des manifestations de 1000 personnes. C’est bien différent, désormais», ajoute Elisabeth, la maman de Nicole. On a l’impression d’évoquer un temps lointain. C’était il y a tout juste une semaine. L’anniversaire de Loïc avec ses copains attendra. Déjà philosophe, il n’en fera pas toute une affaire. En mai, il fera plus chaud.

Le fils: Loïc May, 11 ans
«Je trouve dommage qu’on parle moins de tous les gens qui ont guéri de la maladie»
Loïc, l’aîné, en fait la preuve. «Je ne peux pas dire que j’ai peur c’est dommage qu’on ne parle pas ou presque pas de tous les gens qui guérissent. On entend surtout parler de tous les cas graves et des morts.» N’allez pas croire qu’il minimise l’impact du coronavirus. Il s’agit surtout d’être optimiste. Les prochaines semaines, à en croire le poids de son sac à dos, vont être malgré tout passablement occupées par l’école. Et pour le reste, la prudence prime. «Je sais que c’est moins dangereux pour les enfants mais on peut facilement transmettre le virus à d’autres gens plus fragiles alors on va faire attention.»

Personne ici ne veut parler de peur. On utilise le mot psychose mais pas pour sous-entendre qu’on en ferait trop. «On a surtout le sentiment d’être dans une autre dimension», souligne Samuel. En rentrant de l’école, Loïc a vu des voitures chargées de provisions. Étrange sentiment. Ils n’iront pas jusque-là, conscients qu’il faut faire face avec sérieux, sans tomber dans la panique. «Les enfants posent beaucoup de questions, on essaie d’y répondre avec un juste milieu, sans les bombarder d’informations. Ils en font déjà assez entre eux.»

L’incertitude du mois à venir

Exit le karaté, la danse, la piscine. Sur son téléphone, Nicole voit s’empiler les mails qui annoncent les annulations. Il faudra composer sans ça. «On retrouvera aussi d’autres manières de s'occuper», concède Samuel. Devant leur maison, ils ont la chance de pouvoir compter sur un vaste jardin. Les beaux jours attendus devraient aider à passer le temps. Pour l’organisation familiale, il faudra attendre encore en peu. Travaillant tous les deux dans l’éducation, ils attendent les directives qui préciseront l’organisation des semaines à venir.

Les enfants le savent, ce n’est pas des vacances et ils s’attendent à des devoirs. Comment? Quand? Tout cela est encore un peu flou. Elisabeth, la grand-maman, tient à être présente. «Ils étaient encore chez moi à midi pour dîner. Tant qu’ils ont l’air bien, je ne m’inquiète pas trop. Mais je m’interdis hélas quelques gestes de tendresse.» Les parents, eux, sont plus craintifs, forcément.

Les vacances attendront

Elisabeth a dû, logiquement, laisser tomber un week-end à Rome avec des contemporains. Le reste de la famille n’avait rien vu prévu de spécial pour Pâques. Quant à l’été prochain, ils avaient planifié un tour de Suisse. «On verra d’ici là et, au pire, on ira s’isoler au chalet. Mais dans tous les cas, si on avait eu un voyage de prévu, on l’aurait annulé. Il s’agit d’être cohérent», assure encore le papa.

Le père: Samuel May
«Si ce virus doit nous apprendre une chose, c’est de réapprendre à être solidaires»
Le mot revient presque sans cesse dans sa bouche. «Si ce virus doit nous enseigner quelque chose, c’est de réapprendre à être vraiment solidaire.» Et même si tout cela paraît encore irréel tant les mesures annoncées sont fortes, Samuel est convaincu de leur bien-fondé. «La seule chose qui doit vraiment compter c’est de protéger les personnes les plus vulnérables. Le reste, s’il faut repousser des choses, revoir toute l’organisation familiale, composer avec d’autres solutions, c’est sans doute compliqué mais pas bien grave en comparaison.» Il pense, comme beaucoup sans doute, notamment à ses parents et à leur entourage. Il aurait même tendance à être un peu plus prudent qu’eux. «Je n’ai pas pu m’empêcher d’être inquiet lorsque j’ai su qu’ils allaient à un enterrement jeudi dernier.»

Sur la table, le bol de cacahuètes est vide. Les mains des enfants sont passées par là entre les mots inquiets des adultes. Une insouciance qui déclenche quelques rires. Et au milieu de toutes les interrogations, il y en a une seule qui leur importe. «Jusqu’à quand tout cela va-t-il durer?» La réponse, encore abstraite, dépend aussi d’eux, de nous.


Les grands-parents

Après avoir vu en direct la conférence de presse d’Alain Berset, elle a tenu à nous rappeler. Marie-Jeanne, la maman de Samuel, souligne à quel point le message l’avait touché. «Je trouve que c’est vraiment beau et à la fois touchant que la société soit capable de prendre des mesures si fortes pour protéger les personnes les plus fragiles dont nous faisons partie. Il faut espérer qu’elles soient largement entendues», assure-t-elle. Elle et son mari Nestor vivent dans le val de Bagnes, dans un petit village de montagne. Cet éloignement a pour l’heure tendance à les rassurer. «Ici, les choses sont plus tranquilles.»

Son époux doit toutefois se rendre une fois par semaine au centre médical de la région pour des contrôles de santé. «On n’a pas le choix mais, forcément, on prend le maximum de mesures pour éviter les contacts inutiles.» Quant à la garde éventuelle des enfants, par prudence, ils y renonceront ces prochains temps et de toute façon, dit Marie-Jeanne, «nos enfants ne nous le demanderaient pas.» Plus récemment, ils se sont fait tirer un peu les oreilles par les enfants et petits-enfants pour s’être rendus à un ensevelissement alors que la menace du virus continuait de grandir.

C’est très beau et touchant que la société soit capable de prendre de telles mesures pour nous protéger

Les célébrations et offices religieux sont d’ailleurs majoritairement annulés depuis vendredi. Quant aux sépultures, elles devront se faire dans l’intimité. Tout cela inquiète un peu Elisabeth, la maman de Nicole, sans discuter de la nécessité de la mesure. «Ce sera difficile pour beaucoup de familles pour qui il est important de se sentir soutenues par des proches dans ces moments-là.» De son côté, elle comprend parfaitement que la société locale de chant dont elle fait partie ait annulé les prochaines rencontres.

Et d’observer à quel point l’ensemble de notre société est fragile. «Au fond le monde n’allait-il pas un peu trop vite?» Samedi matin, Nestor et Marie-Jeanna étaient frappés par le calme qui régnait. «Il n’y a guère plus que les oiseaux qui chantent», lâche Nestor.

Créé: 14.03.2020, 23h01

La plus grande garderie de la Suisse est fermée

Si les heures de baby-sittings des grands-parents étaient converties en salaires, cela représenterait plus de 8 milliards de francs suisses.

Ce ne sont pas seulement les écoles qui ont été fermées vendredi. Le Conseil fédéral a aussi fortement déconseillé de confier la garde des enfants libérés des préaux à leurs grands-parents, à cause du risque de coronavirus. Ce faisant, le gouvernent a donc fermé «la plus grande garderie de suisse», selon la formule inventée il y a longtemps par Pierre-Yves Maillard, lors d’un débat sur l’élévation de l’âge de la retraite avec Pascal Couchepin.

L’intuition de l’actuel conseiller national socialiste a été confirmée depuis par plusieurs études de l’Office fédéral de la statistique (OFS).

Les aînés jouent bien un rôle central dans la garde des plus jeunes membres de la famille, a calculé l’OFS en 2018. «70% des grands-mères et 62% des grands-pères ont des contacts hebdomadaires avec un ou plusieurs de leurs petits-enfants», relève l’étude. Qui précise que 40% des seniors gardent un junior au moins une fois par semaine, et qu’ils sont 14% à récupérer les enfants pour les vacances.

Un soutien très important

Il s’agit souvent d’un engagement conséquent, puisque l’on compte près de 20% des retraités qui consacrent plus de vingt heures hebdomadaires à cette tâche, alors que 52% y consacrent entre 1 et 9 heures par semaine. Dans la majorité des cas (60%), cette garde s’effectue au domicile des aînés, ce qui est désormais fortement déconseillé à cause du risque de transmission du coronavirus.
Pour un quart des ménages suisses, les grands-parents sont la seule solution de garde utilisée. Et 16% des d’entre eux combinent une aide familiale avec une autre solution de garde pour leurs enfants.

Dans le détail, on observe que, parmi les familles qui se font aider, ce sont les Tessinois qui sollicitent le plus souvent les grands-parents (48%), devant les Alémaniques (43%). Les Romands ne sont que 36% à confier leurs enfants aux grands-parents, parce qu’ils sont de plus grands utilisateurs des crèches. Et les seniors sont davantage mis à contribution pour des tâches de baby-sitting dans les zones rurales que dans les grandes villes.

Enfin, s’il fallait chiffrer l’importance économique de cette aide apportée par les grands-parents, elle représenterait un total de 160 millions d’heures de garde par année, a calculé l’OFS dans une autre étude publiée en 2016.

Quand on transforme ces heures de baby-sitting en salaire, «cela représente plus de 8 milliards de francs, si ce travail avait été payé». Voilà qui confirme que «les prestations fournies au sein de la famille représentent une contribution essentielle pour la société», dit encore l’OFS.

Il faudra pourtant y renoncer, si ce n’est déjà fait, puisque les personnes de plus de 65 ans font partie des personnes les plus vulnérables face au coronavirus. Au vu de leur implication dans ce secteur, on imagine les défis qui vont se poser ces prochains jours et semaines aux parents.

Jocelyn Rochat

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