Le Covid-19 donne le blues aux supporters

Leur vie tourne autour du sport. Fans absolus, pratiquants invétérés ou les deux, ils traversent comme ils peuvent le grand désert émotionnel.

Les supporters doivent prendre leur mal en patience.

Les supporters doivent prendre leur mal en patience. Image: Alamy

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Bien sûr, il y a plus important que ça. Certes, le sport et ses palabres peuvent paraître dérisoires, lorsque la mort fait mine de toquer à la porte. Mais la peine n’en est pas moins lourde. En Suisse dès la fin du mois de février, puis un peu partout ailleurs dans le monde, les championnats de football et hockey sur glace ont été suspendus ou annulés. Puis tout le reste a suivi: matches de tennis, courses cyclistes, meetings d’athlétisme ou réunions de boxe. «No sport», comme disait Winston Churchill afin d’expliquer le secret de sa forme légendaire. Mais en l’occurrence, l’abstinence est tout sauf délibérée.

Pour beaucoup, le sport, c’est la vie; ou tout du moins un pan essentiel de l’existence. Parmi les foules des stades et des patinoires, on en trouve même pour qui tout tourne autour du puck ou du ballon. La passion au quotidien, le tissu social, le sentiment d’appartenance, la fibre identitaire. Privés de tout cela, les supporters affrontent, en plus du virus, un vide abyssal.

Un manque à vibrer qui les touche avec la même implacabilité, qu’ils aient le Dragon de Gottéron dans la peau, Neuchâtel Xamax ou le FC Sion chevillé au corps, le Servette FC dans les tripes ou le Lausanne-Sport pour seul horizon.

Les témoignages recueillis le montrent bien. André, Jonas, Lionel, Jean-Marc et Nico ne perdent pas de vue l’essentiel. Eux aussi pensent à leur santé, ainsi qu’à celle de leurs proches. Eux aussi espèrent que la planète sortira de cette mauvaise passe le plus vite possible.

Mais ils n’ont pas peur de rappeler cette vérité, d’ailleurs plus forte qu’eux, partagée par des millions et des millions de gens à travers le monde: sans sport, rien n’est pareil. Les fans, qu’ils fussent dans l’attente fébrile d’un glorieux printemps ou sous le joug d’une relégation possible, ont tout dû mettre entre parenthèses. Pas le choix.

Chants étranglés, banderoles repliées et rêves au placard. Dans ce désert émotionnel, impossible de s’en remettre à un ami, sinon via les réseaux sociaux. Impossible, aussi, de compenser en allant se défouler avec son équipe de 4e ligue – les entraînements sont suspendus jusqu’à nouvel avis. Impossible, enfin, de remplacer le stade par la télévision, puisque cette dernière n’a plus de matches à diffuser. En plein confinement, il aurait été si bon de pouvoir tuer le temps à pousser les Bleus, encourager les Rouges ou soutenir les Grenats. Mais l’écran, jusqu’à nouvel avis, restera noir.


«J’avais pris toutes mes vacances pour les play-off»

André Schultheiss, 58 ans, employé aux CFF et président du Fanclub Sense

«La situation dépasse de loin le sport et le hockey. Maintenant, c’est sûr que sans ces matches, il manque quelque chose. Après les huis clos, j’ai voulu y croire encore, mais voilà… Cela donne un grand vide. Comme chaque année, j’avais pris mes quatre semaines de vacances pour pouvoir suivre tous les play-off. Même si la raison doit l’emporter, même si la santé du peuple est une priorité, c’est dur à digérer.

Ce n’est pas seulement le match qui manque. C’est l’avant, l’après, les déplacements en car, les amis. J’ai tellement de contacts à la patinoire et, tout d’un coup, ça coupe. Après une saison difficile avec beaucoup de déceptions, Gottéron avait réussi à accrocher les play-off. La lumière était revenue et voilà que tout s’éteint. C’est dur à comprendre, on n’a jamais connu ça. J’en ai vu avec les larmes aux yeux, c’est un petit drame. On avait tout planifié, on en rêvait et puis plus rien.

Moi, je vis pour le hockey, je suis le club depuis toujours. Mais avec les années, j’arrive peut-être mieux à accepter la situation. Au fond, on se dit que mieux vaut rien que de jouer dans des patinoires vides, sans émotions. Et puisqu’il n’y aura pas de Mondiaux non plus, on se réjouit déjà du mois de septembre. Cela dit, tous les mardis, tous les jeudis et samedis, je ne peux m’empêcher de penser que c’est une date de match, que je devrais être à Zoug ou à Saint-Léonard.

Je n’oublierai tout ça que lorsqu’on aura passé le 24 avril, qui aurait été le jour d’un éventuel septième match en finale. On aurait pu sortir après quatre matches, mais on aurait aussi pu être en finale. Je crois qu’on était prêt à créer la surprise.»


«Il n’y a plus rien, alors on s’occupe comme on peut»

Jonas Dorsaz, 30 ans, gérant d’un magasin de sport, fan du FC Sion

«On peut parler d’un grand vide. D’habitude, je vais voir tous les matches à Tourbillon et je me déplace pas mal aussi pour suivre l’équipe – même si ces derniers temps, ce n’était pas folichon. Outre le FC Sion, mon autre club de cœur c’est le Bayern. Je m’étais prévu une virée à Munich, comme je le fais deux ou trois fois par année, pour le match du 11 avril contre Fortuna Düsseldorf. On peut dire que c’est cuit.

Je suis le foot, mais je me passionne de sport en général. J’aime tout, je regarde tout à la télé: ski, hockey, tennis. Si c’est du curling qui passe, je regarde le curling. Je vais régulièrement voir les matches de Gottéron et, quand Daniel Yule a gagné le slalom à Adelboden, j’y étais. Là, il n’y a plus rien. Alors on s’occupe comme on peut.

Pour moi, c’est la double peine, parce qu’on aurait dû recommencer le championnat samedi passé avec mon équipe de 4e ligue, le FC Villars-le-Terroir. On ne peut même plus s’entraîner. Rester confiné en ressassant sa nostalgie sur Instagram, c’est une chose. Mais au bout d’un moment, il faut évacuer la frustration. Alors je mets mes chaussures et je vais courir un moment.

Heureusement, il y a encore un court, pas loin de chez moi, où je peux aller me défouler en jouant au tennis. Le reste du temps, ça va, je peux bosser depuis la maison sur des offres, pour le magasin. Et cela me rappelle qu’il y a des soucis beaucoup plus sérieux qui se profilent.»


«Si on devait recommencer à zéro, ce serait une tragédie»

Lionel Henchoz, 37 ans, employé chez Swisscom, abonné du LS et du LHC

«Je m’intéresse à tous les sports – ski, vélo, Formule 1, etc. – mais je suis avant tout fan des deux clubs de ma ville, le Lausanne Hockey Club et le Lausanne-Sport. Je suis debout à la Vaudoise aréna et à la Pontaise, j’appartiens à la Confrérie du LS. Davantage que les matches en eux-mêmes, c’est le côté social avec les amis qui manque. Les verres qu’on boit avant le match, après surtout, c’est fini. Alors on se téléphone beaucoup avec les potes, on ne parle plus de sport mais de reports. On fait des théories sur Roland-Garros en octobre, on parle des transferts avec un peu d’avance.

Au hockey, on nous a enlevé le dessert en supprimant les play-off. C’est là où toute la passion sort, où toute la saison se joue. Avec notre changement d’entraîneur et la jeunesse de Davos, je me disais qu’on avait nos chances. Chacun est rentré chez soi la mort dans l’âme, même si je préfère cela plutôt que des matches à huis clos, sans ambiance.

Du côté du foot, évidemment, on vit mal la situation. On commence à entendre des bruits dans tous les sens, y compris celui d’une saison blanche qui nous priverait d’une promotion quasi acquise.

Revoir le LS en Super League et dans son nouveau stade, c’était un rêve. Là, on en vient à se demander si on ne va pas devoir retourner à la Pontaise en Challenge League, au cas où les travaux traînent à la Tuilière. On en parle beaucoup entre nous, les supporters, parce que ça nous ferait tellement chier. Si on devait recommencer à zéro, ce serait une tragédie.»


«J’ai demandé qu’on diffuse d’anciens matches»

Jean-Marc Strahm, 41 ans, entrepreneur, supporter de Neuchâtel Xamax

«Il faut prendre les choses avec philosophie, on est tous dans le même bateau. Mais cette absence de foot, c’est vraiment emmerdant. On avait à peine repris après une longue pause et voilà que ça s’arrête. Plus de matches ni de potes à voir, plus de stade, c’est terriblement frustrant.

Je le dis en tant que supporter de Neuchâtel Xamax et en tant que directeur technique du FC Béroche. J’aime être au bord des terrains, m’énerver un peu, vivre l’adrénaline. Là, nous n’avons même pas pu reprendre le championnat et les entraînements ont été annulés.

Alors on essaie de compenser. J’ai demandé au club s’ils ne pouvaient pas diffuser d’anciens matches sur les réseaux sociaux – mais rien ne bouge. Je ne suis pas un ultra, mais j’aime le foot, boire des bières avec des potes, refaire le monde huit fois. Avec l’association de supporters que nous avons créée en décembre passé, les Neuchâtel’s Legends, nous étions encore une vingtaine, il y a trois semaines, pour manger de la choucroute commandée au FC Sion et boire des coronas – c’était notre dernier rassemblement.

Avec les gars, on est en train de mettre sur pied une aide à la population, où on proposera des cours de français en ligne, un coup de main pour les commissions ou autres services. Comme je suis entrepreneur dans le nettoyage, j’ai encore un peu de boulot. Sinon, il y a toujours moyen de passer le temps en rigolant des déboires du FC Sion. J’aimerais bien voir le championnat reprendre pour qu’ils soient relégués.

Et si tout devait s’arrêter là, pour nous les Xamaxiens, ça nous irait bien aussi puisque nous serions sauvés. Cela ferait au moins une bonne nouvelle dans le scénario catastrophe.»

Créé: 21.03.2020, 22h58

«Je me dis que je suis un peu maudit»

Nico, 52 ans, servettien de toujours, fan de Liverpool et du PSG.

«Comment je fais pour tenir? Avec une boîte de cyanure sur ma table de chevet. Je me dis que je suis peut-être un peu maudit. Ce n’est quand même pas possible! Je mangeais mon pain noir depuis longtemps et là, pour une fois que toutes mes équipes de cœur étaient bien, en foot comme en hockey, il faut que la saison s’arrête.

Côté servettien, que ce soit à la Praille ou aux Vernets, on s’attendait à un joli printemps. Je n’ai d’ailleurs pas le souvenir d’un moment où les deux équipes allaient aussi bien en même temps.

Finalement, c’est peut-être pour ça que c’est le bordel: on a tout déréglé à force de bien jouer et de gagner des matches. Mais bon, je me dis qu’on reviendra plus forts. On se demande si la saison pourra se terminer et si Servette, quatrième du classement, retrouvera la Coupe d’Europe.

Quant à Liverpool, comment vous dire? On a une scoumoune de tous les diables. Quand ce n’est pas une glissade de l’icône du club qui nous coûte le titre (ndlr: Steven Gerrard en 2015), c’est un virus qui nous stoppe. Il nous manque six points à dix matches de la fin et on doit encore se demander si on sera champions. Je n’envisage pas le cauchemar, au final. La manne financière de la Premier League est tellement énorme, avec les droits télé, qu’ils finiront ce championnat, même à huis clos.

Sinon, avec le sens du fair-play qu’il y a en Angleterre, Liverpool sera champion quand même. Le seul risque, c’est la porte ouverte aux mascarades, du genre «c’est un titre au rabais». C’est de bonne guerre, c’est la même chose quand on dit que Marseille n’a jamais gagné la Coupe d’Europe, puisqu’il l’a volée.

Ma troisième équipe de cœur, c’est le Paris Saint-Germain. Cette année, c’était solide, on était enfin qualifiés pour les quarts de la Ligue des champions, un lien s’était refait avec les supporters… J’essaie d’être objectif – ce n’est pas évident – mais je pense que cela aurait pu être la bonne année, avec un Barça et un Real pas en grande forme. Là aussi, tout s’arrête.

Ça débouche sur un manque incroyable. Plus de Praille, plus de Vernets, plus de bistro avec les potes, plus rien. Je compense en bouffant des émissions sur le foot, des anciens matches, des documentaires. On se croirait au mois de juillet, mais sans Coupe du monde. On fait avec, mais c’est dur.

Même mes juniors de dix ans au FC Compesières, je ne peux plus les voir à l’entraînement. Ça, c’est un vrai manque, de ne plus coacher tous ces gamins, qui sont tellement bonnards et motivés. Après tout ce que je vous ai dit, je me rends compte que c’est sans doute ça, le plus dur.»

La rédaction sur Twitter

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