Cultivez votre jardin!

Philosophes, psys ou médecins sont unanimes: faire pousser des fleurs et des légumes, c’est se faire du bien.

De nombreuses études le prouvent: la nature a des vertus thérapeutiques sur les plans physique, psychologique, cognitif et social.

De nombreuses études le prouvent: la nature a des vertus thérapeutiques sur les plans physique, psychologique, cognitif et social. Image: Willie B. Thomas/Getty

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Pour vivre dans le meilleur des mondes possibles, «il faut cultiver notre jardin!» Un peu… candide, l’injonction de Voltaire? Pas tant que ça. Avant de donner ce conseil, le grand auteur des Lumières fait vivre mille avanies au héros de son conte initiatique – et le confronte à de nombreuses idéologies et philosophies. Au terme de sa formation, c’est à cette conclusion en apparence simplette qu’arrive Candide.

Comme conscientes de la justesse de ce précepte, qui peut être pris au propre comme au figuré, des millions de personnes l’appliquent pourtant – s’adonnant plus ou moins assidûment au jardinage. Ce dont témoigne la santé florissante des jardineries et centres horticoles ou les audiences d’une émission comme «Monsieur Jardinier» qui, chaque dimanche sur RTS-La Première, réunit à l’aube quelque 250'000 auditeurs avides de conseils.

Un engouement qui ne surprend pas vraiment l’écopsychologue doctorante à l’UNIL Sarah Koller: «Je n’ai aucun chiffre précis à ce sujet, mais je constate qu’il y a une vague verte, en effet. On commence à prendre conscience plus largement que se reconnecter à la nature dont on est dépendant, faire la paix avec notre part «animale» qui sent et ressent et se mettre au service de la vie en étant à la fois acteur et observateur de ces phénomènes nous permet de redevenir un maillon de la chaîne naturelle. Ce qui nous fait du bien à tout niveau!» Certes. Mais pourquoi? En quoi travailler la terre puis y planter arbres, fleurs ou légumes est-il bénéfique?

Si les médecins, et notamment les Britanniques, prescrivent des activités horticoles quotidiennes à des gens stressés, angoissés ou déprimés pour les faire «sortir et prendre l’air» tout en bougeant un peu, certains praticiens vont plus loin. Depuis quelques années, des centres d’hortithérapie (thérapie par le jardinage) ouvrent partout en Europe. Leur utilité est reconnue: «La nature provoque une fascination qui nous détourne de nos ruminations et 240 études avèrent ses vertus thérapeutiques sur les plans physique, psychologique, cognitif et social. À l’inverse, le manque de verdure fait suffoquer les urbains!» résumait la chercheuse en psychologie environnementale au CNRS Alix Cosquer dans les colonnes de «Sciences & Avenir».

L’expérience d’une «nouvelle identité»

Ce n’est évidemment pas tout. Et pour les psychologues, philosophes, promoteurs de méthode de «mieux-être» ou de développement personnel, jardiner est riche de bien d’autres dimensions. Sarah Koller estime ainsi que cela donne la possibilité d’expérimenter une sorte de «nouvelle identité». En clair: «Pour autant qu’on le fasse avec des moyens écocompatibles, planter des fleurs sur un balcon peut réenchanter notre propre rôle sur cette Terre. De fait, ces plantations profitent aux abeilles et, par ricochet, on peut être content d’avoir participé à soutenir la vie au sens large!»

Dans son anthologie «Le jardin philosophe» (Presses du Châtelet), le psychologue Erik Pigani définit la closerie comme un «espace intermédiaire entre le matériel et l’immatériel, le visible et l’invisible, l’extérieur et l’intérieur», car tout est d’abord affaire de spiritualité. À ses yeux, «aussi loin qu’on remonte dans l’histoire humaine», ce clos, qu’il soit fleuri, médicinal, arboré ou potager, vaste ou réduit à des jardinières sur une terrasse, est utilitaire et nourricier mais surtout essentiel, au sens premier du terme, dans la mesure où il est «une illustration de la relation entre l’homme, la nature et l’univers». Coin cadré, limité et bien terre à terre d’un côté, fantasmatique de l’autre, il est le lieu de rencontre de toutes les références mythologiques, symboliques, religieuses, idéologiques et esthétiques de la civilisation qui le fait naître et le cultive, dit-il en substance.

Une aventure spirituelle

Professeure de littérature française à l’Université Clermont Auvergne et codirectrice du «Dictionnaire littéraire des fleurs et des jardins (XVIIIe et XIXe siècles)» (Éd. Honoré Champion), Pascale Auraix-Jonchière abonde. Elle précise: «La verdure «domestiquée» est le support de réflexions multiples dans le champ des sciences humaines» et se prête à toutes sortes de représentations. Politiques et sociales, par exemple: «Le choix d’un type d’espace est corrélé à un mode de penser et à une sensibilité. L’aura autoritariste des parcs de Versailles n’induit certes pas les mêmes impressions et pensées que l’exubérance de ceux de Monet! Si la fonction des jardins a changé aujourd’hui, c’est surtout en raison des préoccupations écologiques: faire pousser des végétaux c’est, en un sens, faire un geste citoyen et… politique.»

Par ailleurs, la professeure voit aussi des perspectives scientifiques (la botanique, les plantes médicinales), esthétiques ou sentimentales, «tous domaines dont se nourrit la littérature!» Elle reprend: «Certes, on associe plus volontiers les jardins à la poésie, entre autres à cause de la polysensorialité qu’ils convoquent: les bruits et les senteurs, les sensations tactiles éprouvées au contact de la terre ou des végétaux, ses facultés de métamorphose en fonction du moment et du temps qu’il fait, l’observation de sa vie secrète (insectes, oiseaux)… Tout cela s’ajoute à la perception visuelle, qui fait tableau. Il n’empêche qu’ils jouent aussi un rôle majeur comme base de raisonnements religieux et philosophiques!»

Sur la même longueur d’onde, Erik Pigani note que créer et entretenir un éden personnel, si minuscule soit-il, «a toujours été considéré comme une véritable aventure spirituelle». Un chemin vers soi-même, vers la sérénité et la plénitude pour soi – et par-là même, pour les autres. Un point de vue partagé par toutes celles et tous ceux qui plantent, sèment, taillent, arrosent, cueillent ou récoltent par passion plus que par nécessité. Dont Yassine, artiste peintre récemment «converti à la permaculture» et qui trouve «l’inspiration dans les couleurs et herbes folles» de son «paradis perso», ou Florence, profitant des moments de jardinage «pour méditer», se «retrouver» elle-même et se livrer à de profondes «et nécessaires introspections». Un point de vue également partagé par d’innombrables penseurs, auteurs et poètes au fil des millénaires, dans toutes les cultures. Ainsi Épicure qui, vers 300 av. J.-C., enseigne les moyens de parvenir à la paix de l’âme dans son école jardinière d’Athènes tandis qu’au IIIe siècle, le chinois Xi Kang s’ébaubit, remarquant que se promener dans un parc lui «fait faire le tour de l’infini».

On peut encore citer Montaigne qui, dans ses «Essais», au XVIe, parle du jardin comme d’une incitation à déguster l’instant – tout comme Voltaire et Rousseau au XVIIIe, Zola au XIXe… Et Michel Onfray tout récemment. À l’instar de sa collègue Martine Laffon, auteure de «Cultiver son petit jardin intérieur» (Flammarion), le philosophe s’envole sur son blog: «Le printemps est la saison du vouloir vivre et le jardin nous donne cette leçon. L’automne, il livre une autre sagesse: tout ce qui est disparaît. Ce qui vit un jour meurt toujours (…) Mais tout repartira aussi!»

Le goût de l’effort

Tant Martine Laffon que Sarah Koller insistent également sur la temporalité et l’inéluctabilité, soulignant par ailleurs que jardiner est une manière «concrète» de reprendre pied dans un monde qui va trop vite. «Les études menées en écopsychologie montrent bien que la notion de temps et de saisonnalité est très importante. Une fraise ne mûrira pas juste parce qu’on a envie de la voir rougir vite et il faut donc (ré)apprendre le bon rythme de la vie!» note la Lausannoise. Pour elle, comme pour Martine Laffon, l’hortillonnage apprend tout à la fois la ténacité et le goût de l’effort («on n’a rien sans rien!»), la capacité d’admiration face aux beautés plantureuses, la patience («on ne fait pas n’importe quoi n’importe quand») et, au bout du compte, le lâcher-prise puisque, quoi qu’on fasse, on ne contrôle jamais tous les paramètres – à commencer par la météo!

Bref, comme le résume Martine Laffon, cultiver son jardin, c’est laisser parler ses sens et sa créativité, rêver, s’extraire de la fureur du monde, s’occuper de son intériorité, faire grandir son esprit, se recentrer, méditer. Et mieux s’enraciner pour s’ouvrir au monde. Comme quoi, malgré les inévitables aléas de la vie, on ne jardine pas que pour des prunes… (24 heures)

Créé: 10.06.2019, 15h14

Quand les jardins incarnent une vision du monde

Jardin à l’anglaise

À l’époque des Lumières, au XVIIIe siècle, on redécouvre la nature sauvage. S’opère alors un retour aux paysages poétisés de la mythologie antique.

Jardin à la française

Symétrie, perspectives, un côté un peu carré, militaire et très théâtral: il est ici question de mettre en scène la majesté de son propriétaire.

Jardin japonais

Tout y est codifié, symbolique. Sa sobriété et l’harmonie parfaite entre tous les éléments doivent permettre au promeneur de faire le vide et de méditer.

Le jardin naturel

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Jardin de ville

Il ne souffre aucune règle mais demande réflexion: quelle plante mettre à quel endroit pour que le tout fasse sens?

Le jardin potager

Utile et nourricier depuis des siècles, il est aussi grand donneur de leçons. Et notamment de ténacité: avant de récolter, il en faut des efforts!

Images: iStockphoto, Mushy - stock.adobe.com

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