Il n'y a pas d'âge pour philosopher

Le penseur Frédéric Lenoir en est convaincu: faire de la philo avec les petits leur apprend à savoir être et penser.

«Les petits sont en permanence dans l’étonnement et peuvent donc parfaitement suivre le cheminement philosophique», explique Frédéric Lenoir.

«Les petits sont en permanence dans l’étonnement et peuvent donc parfaitement suivre le cheminement philosophique», explique Frédéric Lenoir. Image: Louise Productions

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Faire lire des textes de Kant, de Spinoza ou de Schopenhauer à des enfants de 7 ans n’a aucun sens. Philosopher avec eux, si. De plus en plus d’enseignants, de pédagogues et de penseurs en sont d’ailleurs si convaincus qu’ils animent régulièrement des «ateliers philo» avec des élèves du niveau primaire. Ainsi le philosophe, sociologue et écrivain Frédéric Lenoir qui, depuis des années, intervient régulièrement dans des établissements publics ou privés de toute la francophonie afin de développer l’esprit critique, développer l’écoute et lutter contre le prêt à penser chez les jeunes écoliers.

Cocréateur de la fondation et association SEVE (Savoir être et vivre ensemble), il forme des adultes à l’animation de ce type d’interventions. Il est aussi le personnage principal du magnifique documentaire de Cécile Denjean «Le cercle des petits philosophes», dans lequel on le suit pendant une année scolaire mener des discussions avec des minots.

Philosopher avec des enfants de 6-7 ans, l’idée paraît saugrenue!

Il faut bien entendu s’entendre sur ce dont on parle! Il n’est pas ici question de leur enseigner l’histoire de la philo. Mais comme le dit Aristote, la philosophie commence par l’étonnement, qui conduit à l’interrogation: pourquoi les choses sont-elles telles qu’elles sont? De là, on passe à la réflexion puis à l’argumentation… En l’occurrence, les petits sont en permanence dans l’étonnement et peuvent donc parfaitement suivre le cheminement philosophique, même sans avoir les connaissances culturelles, linguistiques et conceptuelles qu’on acquiert seulement à la fin de l’adolescence. On n’a pas besoin de mots savants pour penser, raisonner, argumenter, poser des questions et trouver tout de même les pensées des grands philosophes de manière intuitive!

C’est-à-dire?

J’ai animé un atelier philo avec des élèves de 9 ans, à peine une semaine après les attentats du Bataclan (ndlr: novembre 2015). Je leur pose la question: «C’est quoi, réussir sa vie?» Spontanément, les enfants sont partis sur le thème du bonheur et expliqué que, pour eux, réussir sa vie, c’était être heureux. Tout à coup, un petit garçon est intervenu et a manifesté son désaccord: «Les terroristes ont été heureux de tuer des gens. Mais je trouve qu’ils ont raté leur vie parce que, pour moi, la réussir, c’est peut-être être heureux, mais pas en ayant fait du mal aux autres!» Il a ensuite développé et parlé de respect, de justice, de générosité… Ses arguments ont finalement convaincu tous ses camarades. À la fin de l’heure, je lui ai dit qu’à sa manière, il venait de formuler la distinction entre la vie heureuse et la vie bonne, qui est une pensée que Socrate avait eue 2500 ans avant lui. Il m’a répondu: «Je suis heureux que Socrate pense comme moi!»

Il y a certes des moments de grâce comme celui-ci. Mais au fond, pourquoi avez-vous entrepris cette démarche?

Je ne suis pas le premier et cela fait des décennies que ce type d’ateliers existent un peu partout! Et puis au XVIe siècle, Montaigne suggérait déjà de commencer la philosophie dès l’enfance. Il disait: «Mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine». Cette phrase implique que s’il est bien entendu utile d’assimiler du savoir et des connaissances, il est surtout important d’apprendre à penser par soi-même. Dans le contexte d’aujourd’hui, où plus rien n’est vraiment fiable, il devient plus capital et essentiel que jamais que les enfants aient de l’esprit critique et du discernement: entre internet et les réseaux sociaux, ils sont noyés sous les informations – dont beaucoup de fakes news, de théories du complot ou de rumeurs – et la vertu première des ateliers philo, pour moi, c’est justement de les aider à acquérir une capacité à juger par eux-mêmes qui leur sera utile toute leur vie.

Extrait du film «Le cercle des petits philosophes» réalisé par Cécile Denjean où Frédéric Lenoir est suivi un an durant dans les ateliers de discussions philosophiques qu’il anime dans des classes primaires. Photo: Louise Productions

Fake news, rumeurs… Vous abordez donc des thématiques d’actualité?

Oui, mais pas seulement. Les petits ont de grandes questions métaphysiques. À ce propos, Kant nous dit d’ailleurs que la métaphysique, ce sont des adultes qui cherchent à répondre à des questions d’enfants! De fait, ils se demandent pourquoi on est sur terre, quel est le sens de la vie, ils s’interrogent sur Dieu, sur le bonheur… Évidemment, on n’a pas de réponse toute faite à donner mais en parler et échanger dans un cadre neutre, sans avoir peur de répondre «faux» ou d’être noté, leur permet d’approfondir les questions, d’apprivoiser ces concepts et de calmer certaines angoisses.

Comment?

Prenons la mort, un sujet dont ils ne peuvent pas forcément parler en famille, mais qui leur fait peur. Pour l’aborder de manière philosophique, je leur demande s’il vaut mieux être mortel ou immortel. Au fil de la discussion, les arguments se mettent à fuser: certains vous expliquent que si personne ne mourait, «il y aurait beaucoup trop de monde sur Terre et pas assez de ressources pour tout le monde». D’autres vous disent que «les méchants seraient là et pourraient faire du mal pour toujours» ou que «ceux qui souffrent devraient souffrir éternellement, ce qui ne serait pas bien pour eux». Et d’autres, encore, estiment qu’on profite mieux de la vie quand on sait qu’elle doit s’arrêter un jour car on ne remet pas toutes les bonnes choses à plus tard… Bref, ils trouvent tellement de raisons pour justifier notre mortalité que, d’une certaine manière, cela apaise leur angoisse de la mort. Ce n’est qu’un exemple qui montre que la philosophie peut aider les enfants à travailler sur de grandes questions et soucis existentiels qui les taraudent.

Apaisement, éveil de l’esprit critique et de la remise en question des «évidences», argumentation… Tout cela demande que les enfants s’écoutent entre eux, non?

Absolument. Et même si cela paraît difficile et un peu agité au début de la première discussion, les enfants apprennent rapidement. Cela a d’ailleurs des effets sur le long terme: une étude faite à l’École internationale de Genève, qui met la philo en avant, montre que les élèves adolescents qui ont participé à des ateliers philosophiques quand ils étaient petits ont une bien meilleure qualité d’écoute que les autres. En clair: ils ont appris à prêter attention et à respecter la parole de l’autre. Par ailleurs, les gamins s’aperçoivent aussi rapidement qu’en confrontant leurs idées et points de vue divergents, ils s’enrichissent. Certains n’ont pas beaucoup d’idées mais peu à peu, en écoutant leurs camarades, ils progressent. Le fait de penser ensemble est très constructif. La philosophie est donc aussi une école de tolérance, un espace de liberté de parole où personne, pas même l’enseignant, ne détient de vérité absolue. Cela leur permet de s’ouvrir, de prendre confiance en eux et de réaliser qu’il vaut la peine de prêter attention à ce que les autres ont à dire!

Cela ne vient pas naturellement?

Évidemment, il peut y avoir des problèmes d’attention – ce que je résous personnellement en les faisant méditer quelques instants en début d’atelier… ils adorent, d’ailleurs. Cela dit, il faut bien sûr donner quelques règles de base pour que tout le monde puisse s’exprimer sans risquer le jugement ou les moqueries. L’animateur est notamment là pour s’assurer que la discussion se passe dans le respect: un enfant a le droit de ne pas être d’accord et de contester ce que dit un camarade, mais il doit le faire avec des arguments et non par la raillerie. Progressivement, les élèves apprennent ainsi à discuter et à s’écouter.

Vous dites «progressivement»…

Idéalement, il faudrait des ateliers d’une heure hebdomadaire. Je suis persuadé que si, dès le plus jeune âge, tous les enfants apprenaient à philosopher, on pourrait changer le monde en une génération…

Créé: 10.10.2019, 10h53

Quelques pistes pour initier les petits Romands à la philosophie

Notamment sous l’impulsion du pédagogue américain Matthew Lipman, qui a élaboré une méthodologie de «philo en culottes courtes» dès les années 1970, une chaire Unesco a été créée en 2017 et de nombreux ateliers ont été lancés en Suisse romande ces dernières années.

Dans le cadre privé, par exemple à l’École active (GE) ou à l’École internationale de Genève. En périscolaire, comme à l’École d’éveil philosophique de Martine Libertino, à Genève, Nyon, Givrins et Lausanne ou encore dans de nombreuses bibliothèques. Mais aussi, depuis quelque temps, dans les établissements publics. À ce propos, les HEP proposent désormais des cours facultatifs, des méthodes et un didacticiel pour les enseignants qui veulent se former à l’animation d’ateliers philo – dès l’enfantine.

Par ailleurs, plusieurs associations ont vu le jour, dont: Prophilo ou encore SEVE Suisse.

Parallèlement, de nombreux ouvrages sortent régulièrement, comme «Philosopher et méditer avec les enfants», de Frédéric Lenoir (Ed. Albin Michel) ou «Philosophes en herbe!» de Jordi Nomen Recio (Édition Desclée de Brouwer), qui vulgarise la méthode Lipman et propose onze chapitres pratiques sur les grandes questions de la philosophie.

«Le cercle des petits philosophes», de Cécile Denjean.

Horaire des projections ici.

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