Dans le duel Marra-Nordmann, Maillard choisit l’atout femme

Les socialistes vaudois choisiront, le 27 avril, leur candidat pour le Conseil des États. Un duel serré entre la vice-présidente du PS suisse et le chef du groupe à Berne.

Le vote qui départagera Ada Marra de Roger Nordmann est, selon un élu, une «lutte des classes, la fille d’immigrés contre le fils d’une juge fédérale».

Le vote qui départagera Ada Marra de Roger Nordmann est, selon un élu, une «lutte des classes, la fille d’immigrés contre le fils d’une juge fédérale». Image: Keystone/Anthony Anex, Yvain Genevay

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Entre Ada Marra et Roger Nordmann, c’est la bataille. Et même livrée dans les règles, cela reste une bataille. Entre ces deux personnalités, «c’est un choix de luxe, dépeint Jessica Jaccoud, présidente du PS Vaud. Cela va renforcer la mobilisation en vue du congrès.» Le 27 avril, les socialistes vaudois devront en effet dire qui, de la vice-présidente du parti suisse ou du chef de groupe aux Chambres fédérales, doit figurer sur le ticket pour le Conseil des États.

Pierre-Yves Maillard, lui, n’attend pas le 27. «Roger Nordmann est un homme loyal, compétent, pointu sur les dossiers. En face Ada Marra a une forte capacité politique et une histoire dans laquelle beaucoup de gens se reconnaissent. Sa sincérité la rend populaire. J’ai encouragé une femme à se présenter aux États, parce qu’elles y sont massivement sous-représentées. Ce sera un choix difficile, mais pour ma part je choisirai en cohérence avec ce constat.»

Ce soutien de poids ne décontenance pourtant pas le clan Nordmann: «Maillard, il est toujours pour les femmes, sauf quand il est lui-même candidat», allusion à son élection à la tête de l’Union syndicale suisse, où il était opposé à Barbara Gysi. Pourtant, pour éviter les coups bas, les deux papables sont en contact régulier. Les téléphones chauffent du côté de Roger Nordmann: «Il contacte tout le monde», lâche une socialiste. Son argument phare? Son profil serait plus à même de séduire le centre droit. Ada Marra, aussi, «a été à bonne école». Elle travaille en sous-main et rappelle que lors des élections de 2015, elle devançait son contradicteur en nombre de voix.

Une tension à la hauteur de l’affiche entre les deux derniers rescapés de la députation socialiste vaudoise à Berne. «C’est la lutte des classes, glisse une élue. Le prolétariat contre l’élite, la fille d’immigrés contre le fils d’une juge fédérale.» L’homme contre la femme aussi, bien que chacun fasse savoir que l’argument s’est émoussé, pour mieux l’utiliser. «Ça reste un élément central, explique Jessica Jaccoud. Et le PS vaudois est exemplaire dans ce domaine: nous venons de faire élire Rebecca Ruiz au Conseil d’État en remplacement d’un homme, les femmes sont très bien représentées dans les instances du parti, notre sortante aux États y aura siégé pendant douze ans et il y aura de toute façon une femme sur le ticket – les Verts ayant retenu Adèle Thorens. L’ensemble de ces éléments pondèrent l’ultra-nécessité d’avoir une candidate socialiste.»

Le 27 avril, les socialistes ne choisiront pas uniquement leur futur conseiller aux États. «La décision influencera leur avenir fédéral à tous les deux, en les relançant alors qu’ils arrivent au terme de leurs mandats au National, analyse Mathias Reynard (PS/VS). Comme le siège n’est pas menacé, les délégués peuvent choisir avec le cœur le profil qui leur convient le mieux.»

Dans quelle direction le vent va-t-il tourner? «Le congrès du PS, c’est un congrès de militants. Et ils préfèrent le candidat le plus à gauche, analyse un cacique du parti. Pour l’emporter, vous devez avoir un discours très marqué. Mais dès que vous êtes sur le ticket, vous devez adopter des positions plus centristes afin de glaner des voix dans les partis bourgeois.» Un exercice que tous deux peuvent réaliser. «Le congrès sera serein, rassure Jessica Jaccoud. Nous sommes à mille lieues des tensions qui ont entouré la succession d’Anne-Catherine Lyon.» Reste que pour que la sérénité soit totale, les deux prétendants fourbissent leurs arguments et engrangent les soutiens sans compter.

ROGER NORDMANN

«J’ai le profil pour une élection majoritaire»

Est-il vraiment moins populaire qu’Ada Marra? «La différence en 2015 était minime. Moins de 2%, ce n’est pas significatif, répond Roger Nordmann. Et à l’époque, je n’étais pas président du groupe socialiste à Berne, une fonction qui a renforcé ma notoriété.» Ce qu’il retient des dernières élections fédérales, c’est qu’il fait plus de voix au PLR et chez les Vert’libéraux. «Il faut partir du principe que le siège n’est pas acquis. Pour l’emporter, il faut aller manger des voix au centre droit. Or j’ai le profil pour une élection majoritaire. Construire des ponts entre les partis est dans mon ADN politique.»

Ce que confirme un sénateur: «Roger Nordmann est clairement mieux armé pour le poste qu’Ada Marra. Il connaît déjà la mécanique.» La riposte du clan adverse est prête: «C’est facile de passer pour un constructeur de pont lorsqu’on ne se profile sur aucun sujet sensible.» À cette accusation, Roger Nordmann rétorque que le climat est un thème clivant. Et qu’il n’y a pas qu’avec le PDC qu’il trouve des consensus. «Lorsqu’il a fallu sauver les accords bilatéraux suite à l’acception de l’initiative contre l’immigration de masse, j’ai travaillé avec le PLR.»

En tant que chef de groupe, le Vaudois s’est fait connaître dans toute la Suisse. Sa maîtrise de l’allemand y est pour beaucoup. «C’est un atout, confirme l’intéressé. Ça me permet d’être présent sur les plateaux de télé et dans les journaux alémaniques. Si je suis conseiller aux États, ce sera une vraie plus-value pour les Vaudois.» Reste que pour ces médias alémaniques, sa candidature s’accompagne aussi d’un qualificatif: «ladykiller». La critique, Roger Nordmann sait comment la contourner. «Je peux comprendre cette critique, mais le canton de Vaud compte actuellement trois conseillères d’État et une sénatrice. Et il y a la parité dans les députations socialistes à Berne et dans le canton de Vaud. Ce n’est pas illégitime de me présenter. D’autant qu’il y a déjà la candidature Adèle Thorens. Avec moi, le ticket sera paritaire.» Et de lancer: «Dans ce contexte, si Ada Marra doit l’emporter, ce ne doit pas être en raison de son sexe, mais de ses compétences!»

Il a aussi une réponse à donner à ceux qui lui reprochent un côté élitiste. «Ada et moi avons les deux fait des études, et ce n’est pas une tare, que je sache. À part ça, j’ai un côté très pratique, bricoleur, tout-terrain, que j’ai acquis, enfant, dans la campagne vaudoise, à Mézières.»

ADA MARRA

«Je fais plus de voix que lui, c’est la réalité»

Ne lui dites pas que son profil politique rebute la droite. «Regardez les élections de 2015. Je fais presque autant de voix que Roger Nordmann au PLR. La différence (210 voix de plus pour le Vaudois) est moins grande que chez les personnes sans parti (639 voix de plus pour Ada Marra). Ça montre bien que mon profil est adapté à une élection majoritaire.» Et comme la Vaudoise ratisse plus large à l’extrême gauche, elle était il y a quatre ans la deuxième meilleure élue des socialistes, loin derrière Géraldine Savary, mais devant son adversaire du jour. Un écart de 823 voix exactement. «C’est la réalité, je suis devant, on ne peut pas balayer les résultats d’un revers de main.»

Très populaire dans son canton, Ada Marra, qui siège depuis douze ans à Berne, n’a toutefois pas réussi à percer au niveau suisse. «Alors que Roger Nordmann est régulièrement présent dans les médias alémaniques; elle, on ne la connaît presque pas», confirme une journaliste alémanique. Autre critique: sa personnalité. «C’est une personne clivante et émotive, lâche un sénateur. Son fonctionnement fait qu’elle aura beaucoup plus de mal à s’adapter au Conseil des États que Roger Nordmann, qui est plus apte à discuter et trouver des compromis.» L’argument répété comme un mantra ne convainc pas Ada Marra. «Nous ne sommes pas du tout dans la même configuration. Roger Nordmann est chef de groupe, c’est évident qu’il est en contact régulier avec les autres partis pour trouver des compromis. Ce n’est pas mon rôle, mon style c’est fédérer autour de projets.» Son exemple le plus marquant, l’acceptation par le peuple et les cantons de la naturalisation facilitée pour les étrangers de la troisième génération. «Obtenir un tel succès sur un sujet aussi émotionnel, c’est énorme, lance une de ses soutiens. Personne n’a jamais planté un clou sur ce dossier; personne ne lui donnait la moindre chance de réussir. C’est beaucoup plus compliqué de réussir à fédérer sur ce thème que de négocier un compromis sur l’électricité avec le PDC.»

Ada Marra compte aussi sur l’argument du sexe. «Pour le PS, ne pas avoir de femmes sur le ticket, ça reste compliqué. D’autant plus que Roger Nordmann est profilé sur les mêmes dossiers politiques qu’Adèle Thorens. Avec moi, il y aurait une complémentarité à même d’engranger plus de voix. Avec la vague verte, la question femme et le virage à gauche, nous pourrions faire les deux sièges.» (Le Matin Dimanche)

Créé: 14.04.2019, 09h29

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