«L’école de police ne laisse pas de place aux femmes»

Émilie* dit avoir été discriminée en tant que femme par le staff de l’Académie de Savatan (VD) qui l’aurait harcelée moralement. Ces critiques s’ajoutent à celles sur la gouvernance de l’école.

Cette photo date du 17 juillet 2014, jour du 10e anniversaire de l’Académie de police de Savatan. Aspirantes et aspirants paradent ensemble.

Cette photo date du 17 juillet 2014, jour du 10e anniversaire de l’Académie de police de Savatan. Aspirantes et aspirants paradent ensemble. Image: Jean-Bernard Sieber

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«C’était un jour ordinaire à l’Académie de police de Savatan. Je suivais avec mon groupe d’aspirants un cours sur les techniques de défense personnelle, lorsque soudain l’instructeur m’a donné un coup de genou dans l’estomac. Je suis tombée par terre, le souffle coupé. Il avait fait cela, nous a-t-il expliqué après, pour nous faire prendre conscience de la menace permanente qui entoure le policier. Une agression peut se produire n’importe où, n’importe quand. Tout le monde est potentiellement dangereux.» Ce témoignage d’Émilie* est édifiant. Il est révélateur, selon elle, du traitement réservé aux femmes dans cette école de police dirigée d’une main de fer par le colonel Alain Bergonzoli.

Elle redoute des représailles

Émilie a été traumatisée par son passage à Savatan. Elle témoigne de manière anonyme, par peur des représailles. L’ancienne élève affirme que l’établissement ne laisse pas de place aux femmes. Elles y arrivent avec un handicap certain, contrairement aux hommes. Pour prouver qu’elles feront des policières efficaces, les participantes devraient frapper toujours plus fort, courir encore plus vite, faire preuve de davantage d’esprit d’équipe. Si elles n’y parviennent pas, l’encadrement de l’Académie les prend en grippe et les met sur la touche, affirme Émilie qui dit avoir été harcelée moralement pendant des mois.

Le mobbing a commencé au milieu de l’année de sa formation, il y a quelques années. La jeune femme était diminuée physiquement. Elle présente un certificat médical, mais l’Académie ne le lui pardonne pas. Pour la direction, la performance physique passe avant tout. Les instructeurs lui font donc comprendre qu’elle est bonne à rien, qu’elle ne réussira jamais l’examen final. Ils montent les autres élèves contre elle. Ces derniers l’excluent peu à peu. L’encadrement l’accuse de tous les maux. Elle doit se justifier en permanence par des lettres d’excuse. La direction de l’école se plaint de son comportement à son corps de police. Malgré tout, Émilie tient le coup et réussit à obtenir son brevet fédéral. Émilie affirme ne pas être la seule victime du climat misogyne de Savatan. Elle connaît d’autres collègues qui ont aussi été frappées sans raison et qui ont été victimes de harcèlement moral. Ce qui est confirmé par la psychologue d’urgence Noelia Aradas. Cette professionnelle vaudoise recueille depuis des années les témoignages d’aspirantes et d’aspirants meurtris. Elle en aurait enregistré entre un et dix par volée annuelle de 150 élèves en moyenne. Le dernier date de 2017.

L’Académie de police est une école professionnelle intercantonale, située sur l’ancienne place d’armes de l’armée suisse à Savatan, sur les hauts de Saint-Maurice (VS) et de Lavey-les-Bains (VD). Ouverte en 2005, elle a commencé à former les policiers et policières vaudois et valaisans. Depuis 2016, les collègues genevois les ont rejoints. Les aspirantes sont minoritaires. En octobre 2017, cinq femmes faisaient partie d’un groupe de 43 nouveaux stagiaires, indique le site de l’institution.

Officiellement, il n’y a pas de différence de sexe sur ce vaste site militaire. Tout le monde est traité à la même enseigne. Un îlot, toutefois, est exclusif. Il s’agit du quartier des dames, situé au rez-de-chaussée de la caserne principale. «L’univers a été construit pour les soldats. C’est très austère. Mais bon, on se dit que c’est temporaire», explique Émilie. Une lourde paroi de bois marque la séparation d’avec les hommes, au-delà de laquelle ces derniers sont interdits. Toute infraction à cette règle est sanctionnée d’une l’exclusion immédiate.

Savatan est un État dans l’État. L’établissement édicte ses propres règles de conduite. Un Code des valeurs a même été signé en 2013 par le conseil de direction. Les magistrats Jacqueline de Quattro (VD) et Oskar Freysinger (VS) en faisaient partie. Côté pratique, c’est le «Guide de l’aspirant» qui réglemente tout. Les aspirantes doivent avoir le «maquillage léger», porter des cheveux «propres et soignés», «courts ou attachés». Seules les teintures de ton naturel sont autorisées. La future policière doit avoir les ongles coupés court. Le vernis naturel est autorisé. Des règles d’apparence sont aussi adressées aux hommes.

«Une police de grand-papa»

Ce règlement montre d’abord comment l’Académie «infantilise» ses élèves, commente Émilie. Il souligne aussi sa vision des femmes. Alors que les corps suisses de police ont une politique de féminisation active, Savatan reste bloqué sur la police de «grand-papa». L’état-major de l’école ne compte que des hommes: les femmes du staff sont secrétaires, psychologues ou aumônières. C’est tout. Et une aspirante qui serait trop maquillée est considérée comme une «salope». Une autre, trop amène, est «un garage à bites». «Nous devons être réservées, rester dans notre coin, ne pas faire de bruit. Sinon, c’est la sanction.» Émilie dit aussi avoir été abordée «lourdement» par un instructeur: «Lorsque j’ai compris ses vraies intentions, j’ai marqué mes distances.»

Les critiques d’Émilie s’ajoutent à d’autres, parues dans la presse ces dernières semaines, qui remettent en question la gouvernance de l’école professionnelle. Le directeur, Alain Bergonzoli, est accusé d’avoir un style trop martial. D’anciens aspirants et aspirantes évoquent des violences physiques. Lors de combats individuels, un instructeur aurait tiré les femmes par les cheveux. Un autre aurait forcé un stagiaire blessé, qui bénéficiait d’un certificat médical, à passer un test de natation. Un troisième aurait frappé la tête d’un aspirant avec son bâton tactique.

Émilie sait tout cela. Les anciens élèves parlent entre eux, mais aucun ne semble avoir déposé une plainte. «Je ne l’ai pas fait moi-même. Je ne sais pas à qui m’adresser», se justifie-t-elle. Pas de plainte, selon elle, ne signifie pas «pas de problème». L’Académie dysfonctionne depuis dix ans. En 2010 déjà, des reproches avaient été formulés, notamment sur l’esprit militaire défendu par la direction. Pour l’instant, au niveau politique, seuls les conseillers d’État chargés de la police ont tenté d’apporter des réponses. Les Parlements des trois cantons, eux, se sont rarement intéressés à leur école de police.

*Prénom d'emprunt (TDG)

Créé: 21.04.2018, 23h00

Une psychologue avait pourtant averti les autorités

«Les autorités valaisannes et vaudoises sont au courant de la situation de ce qu’a vécu Émilie*», affirme la psychologue vaudoise Noelia Aradas. C’est elle qui a recueilli le récit de cette aspirante. Elle a aussi enregistré d’autres témoignages de la part de femmes, mais aussi d’hommes qui ont suivi leur formation à Savatan. Elle a regroupé ces 16 histoires de vie dans un document de 25 pages qui a été remis, fin 2015, au conseiller d’État valaisan Oskar Freysinger qui était alors membre du conseil de direction de l’Académie de police.

Noelia Aradas se bat depuis huit ans pour humaniser l’institution de Savatan. Elle a connu cet univers lors de son passage à la police cantonale vaudoise. De 2010 à 2013, elle est psychologue d’urgence. C’est dans ce cadre professionnel qu’elle rencontre les aspirants et les aspirantes qui lui parlent de ce qu’ils vivent à l’école. «Ils ne comprenaient pas pourquoi ils étaient frappés par les instructeurs. Certains étaient au bout du rouleau.» En trois ans, elle dit avoir reçu une trentaine de témoignages désabusés.

«Je me suis rendu compte très rapidement que l’Académie avait un vrai problème et qu’il fallait en parler», poursuit-elle. Ce d’autant plus que les constats d’accident s’accumulent. La violence des exercices provoque des décollements de la rétine, des fractures en tout genre. «La dépression était aussi une réaction à l’univers martial de Savatan.»

La psychologue décide d’en référer à sa hiérarchie. En vain, selon elle. «Mes chefs directs fermaient les yeux ou avouaient leur impuissance. Les élèves réussissaient leur brevet. C’était le principal pour eux.» La police vaudoise ne renouvelle pas son mandat; elle doit alors se mettre à son compte et continue à enquêter. Avec l’aide
d’un autre spécialiste de la formation policière, Frédéric Maillard, Noelia Aradas compose le dossier de 16 témoignages qu’elle transmet aux autorités (lire ci-dessous).

La psychologue n’a jamais eu de retour officiel. Mais elle sait que l’Académie a changé certaines pratiques.
Pas assez, toutefois. «La question de la violence des exercices, le traitement des femmes sur le site et la militarité de l’enseignement restent de vrais
problèmes de fond qu’il faudra bien un jour aborder», conclut-elle.

Le conseil de direction de Savatan dit avoir réagi

L’Académie de police de Savatan est dirigée par le conseil de direction (Codir). La conseillère d’État Béatrice Métraux en est l’actuelle présidente. Elle explique avoir bien reçu ce recueil de 16 témoignages. Dans sa réponse à la presse, elle précise qu’ils sont issus d’anciennes recrues et d’instructeurs qui ne travaillaient plus pour l’Académie. Ce constat n’a pas empêché les autorités de réagir après avoir lu le rapport. Ils ont demandé une étude de satisfaction sur la formation et l’enseignement de Savatan. Les résultats sont dithyrambiques.

La magistrate ajoute que ce n’est pas la formation de Savatan qui est remise en cause. C’est plutôt «la ligne d’encadrement» et «la ligne pédagogique» qui sont parfois critiquées par certains. «Le Codir en discutera prochainement, car il est essentiel que la réputation de l’Académie ne soit pas entachée par des éléments sans rapport avec la qualité de sa formation reconnue par tous.» Ainsi, l’Académie, qui doit aussi affronter de nouveaux défis, notamment l’intégration des élèves genevois, «vivra une évolution significative dans un avenir très proche». Sur la question de l’esprit militaire de l’école, son directeur, Alain Bergonzoli, ne voit aucun problème: «L’enseignement de Savatan vise à transmettre un corpus de valeurs fondamentales, énoncées dans son code de valeur, pour accompagner l’action, l’encadrer et lui donner du sens.»

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