«Tout élu peut être atteint par le pouvoir»

L'affaire Maudet a poussé Antonio Hodgers à la présidence du Conseil d’État genevois. Il revient sur cette année folle.

Antonio Hodgers est président du Conseil d’État genevois et responsable du Département du territoire.

Antonio Hodgers est président du Conseil d’État genevois et responsable du Département du territoire. Image: Yvain Genevay

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Pour vous détendre, vous travaillez le bois. Après un an d’affaire Maudet, vous avez eu de quoi bâtir une vraie bibliothèque municipale?

Effectivement, cette année a été plutôt marquée par cette affaire. Elle reste un peu comme un bruit de fond, mais, paradoxalement, elle n’empêche pas le Conseil d’État de bien fonctionner.

Alors ça, vous le dites depuis un an, mais on ne peut plus l’entendre: «Les institutions fonctionnent.» Mais un État, ce n’est pas seulement des guichets qui ouvrent à l’heure, c’est une vision portée par une équipe crédible?

C’est pourtant le cas. Le gouvernement gouverne, dans le sens que les projets sont adoptés chaque mercredi et que les réformes structurelles sont menées, par exemple sur la fiscalité des entreprises ou la Caisse de prévoyance de l’État.

Il y a le cas Maudet, celui des notes de frais abusives de la Ville, la nouvelle affaire des 10'000 francs de Manotel sur le compte de votre collègue Serge Dal Busco, qu’est-ce qui explique une telle absence de respect de l’argent public à Genève?

Il est vrai que, si l’on prend les deux Exécutifs, le Canton et la Ville, sur douze élus, il y en a six qui sont dans le collimateur de la justice, soit appelés à donner des renseignements, soit prévenus. C’est une situation complètement inédite et problématique. Cependant, je refuse toute vision qui dirait «tous pourris», car, d’une part, cela est faux – la grande majorité des élus sont honnêtes – et, d’autre part, ça ouvre la porte à tous les populismes. Mais je reconnais qu’il y a, à Genève, parfois des comportements d’enfants gâtés.

Parce que le Canton est trop riche?

Peut-être. Je le constate notamment dans les débats budgétaires. Ici, lorsqu’il faut faire des choix, on finit souvent par prendre toutes les options; pourquoi choisir entre fromage et dessert si l’on peut se payer les deux? C’est ce qu’on appelle le «Geneva finish». Là où, sur certains ouvrages, d’autres cantons seraient plus parcimonieux, on a tendance à plaquer de l’or sur les cuillères en argent. Regardez ce qui s’est passé avec la Caisse de pensions de l’État, par exemple. Le Conseil d’État voulait que le statut des fonctionnaires soit équivalent à celui du secteur privé: un équilibre en primauté de cotisation où l’employeur finance 58% et l’employé 42%. Mais le peuple a voté pour 66% à la charge de l’employeur, donc du contribuable. Les citoyens ont accordé plus aux fonctionnaires que ce à quoi ils ont droit eux-mêmes, c’est singulier! Cela dit, le «Geneva finish» est parfois justifié. Je suis très fier, par exemple, du système de prise en charge de la petite enfance, bien meilleur que dans certains autres cantons, ou de nos politiques environnementales et énergétiques, également en pointe.

Ces affaires vous amènent, en tant que président, à dire parfois des choses invraisemblables. Sur le cas Dal Busco, par exemple, vous vous êtes lancé dans un subtil distinguo entre mensonge passif et actif. Même un curé de paroisse n’ose plus dire ça depuis Vatican II?

Vous sortez la phrase du contexte. Je voulais juste distinguer le cas de Monsieur Maudet, à qui nous avons posé des questions et qui nous a activement menti sur son voyage en nous regardant dans les yeux, et celui de Serge Dal Busco qui a juste omis de nous informer d’une procédure.

Pour vous, l’affaire Maudet,c’est l’histoire de quoi?

Je pense au mythe d’Icare, qui voulait s’extraire de sa condition de mortel et se rapprocher des dieux, jusqu’à se brûler les ailes. Comme élu, le penchant de se croire au-dessus de certaines lois est un risque permanent. Cela affaiblit les alertes personnelles au point de ne plus se demander: «Ces gens qui m’invitent, est-ce que ce sont vraiment mes amis ou ils me tournent autour parce que je suis au pouvoir?»

Est-ce plus facile de résister au syndrome d’Icare quand on est de gauche?

J’aimerais bien l’affirmer, parce que l’on s’engage pour des valeurs de solidarité, mais le péché d’orgueil existe aussi à gauche et, à l’inverse, j’ai rencontré des collègues de droite très intègres et les pieds sur terre.

L’orgueil, à Genève, c’est répandu?

Genève, c’est particulier: on est un petit canton suisse, mais nous sommes souvent au cœur du monde. Les conseillers d’État serrent plus de mains de chefs d’État que les conseillers fédéraux. En ville, les élus n’ont pas beaucoup de pouvoir mais un salaire équivalent à celui des conseillers d’État, un chauffeur. Cela dit, je connais aussi des Vaudois orgueilleux, sans parler des Valaisans! Tout élu peut être vite touché par le syndrome d’hubris.

C’est-à-dire?

La maladie du pouvoir. Ça a été théorisé par un ancien ministre des Affaires étrangères de Tony Blair qui est aussi psychiatre. Il en a défini les 14 critères. Si vous en remplissez trois, vous êtes atteints. Essayez, c’est assez facile d’arriver à trois… et cela ne concerne pas que la politique.

«Genève, c’est particulier, explique Antonio Hodgers. On est un petit canton suisse, mais nous sommes souvent au cœur du monde. Les conseillers d’État serrent plus de mains de chefs d’État que les conseillers fédéraux.» Photo: Yvain Genevay

Dans toute l’affaire Maudet, quel est le moment où vous vous êtes dit: «Là, ça dépasse tout»?

Quand je me suis rendu compte qu’il y avait un volet fiscal. Jusque-là, on était plutôt dans le mensonge défensif, il s’empêtrait dans les explications sur le côté privé du voyage à Abu Dhabi, sur qui avait payé, pourquoi il y était allé. Mais le volet de la déduction fiscale, s’il est confirmé, c’est autre chose, un dispositif organisé. Il n’est pas sûr, d’ailleurs, qu’on sache un jour la vérité sur ça.

Comment ça?

S’il n’y a pas de délit pénal, le secret fiscal ne sera pas levé, c’est la règle. Seul le contribuable, ici Monsieur Maudet, peut alors évoquer publiquement sa situation.

Maudet et vous, on vous appelait Rox et Rouky. Ça fait un choc de voir Rouky tricher?

C’est un film de l’époque où Disney campait les tensions raciales aux États-Unis. Le chiot est censé chasser le renardeau mais ils traversent des aventures ensemble et l’histoire se renverse. En fait, ça montre que les relations tissées dans l’enfance comptent et qu’elles permettent de déjouer le destin. Sans réellement être proches, nous avons un long parcours en commun avec Pierre Maudet, qui nous permet de nous comprendre rapidement, même si nos visions divergent largement.

Tout de même, un homme que vous connaissiez depuis l’adolescence vous a regardé dans les yeux et menti plusieurs fois, c’est une immense déception?

Je le connaissais depuis longtemps et je n’ai pas été totalement surpris. Sur d’autres affaires, de moindre importance, c’était déjà arrivé. De la part d’autres personnes aussi d’ailleurs. Je n’ai pas la naïveté de croire que la politique c’est les Bisounours.

Ben, ça fait rêver, la politique!

C’est pareil dans n’importe quel environnement professionnel à haut niveau. Quand vous êtes dans les hautes sphères, les jeux de pouvoir, l’hypocrisie, les non-dits sont tristement répandus. Mais je reste persuadé qu’on peut faire de la politique honnêtement mais sans naïveté.

Vous critiquez l’admiration que les médias portaient à Pierre Maudet. Nous nous sommes laissé enfumer?

Une grande partie des médias lui a accordé statistiquement beaucoup plus de place que pour le commun des mortels. On lui a construit un rôle de superhéros dans de nombreux domaines, sans qu’il y ait toujours une évaluation objective des effets. Beaucoup de journalistes n’ont pas eu la distance critique indispensable à l’indépendance de la presse. Heureusement, d’autres ont fait leur travail d’enquête jusqu’au bout.

L’affaire Maudet a mené à un gros déséquilibre des dicastères entre les départements. Cette sorte de normalité anormale peut-elle vraiment durer jusqu’en 2023?

C’est bien possible puisque Pierre Maudet a annoncé qu’il ne partirait pas. D’autres cantons n’ont que cinq conseillers d’État, on devrait pouvoir tenir.

Faut-il changer les lois: permettre à un collège d’écarter un membre lorsque la situation est aussi clivée?

Non, on ne choisit pas avec qui on siège. Il faut respecter la démocratie; seuls ceux qui ont élu peuvent démettre quelqu’un. Le dispositif que nous préconisons plutôt est un système où une majorité qualifiée du parlement pourrait activer une procédure de destitution et soumettre la question au peuple.

Cette année vous a-t-elle appris quelque chose?

Ce genre d’affaires fait une piqûre de rappel puisqu’on est tous guettés par le syndrome d’hubris, mais ça ne m’a pas changé fondamentalement. Je ne me suis pas projeté dans ce qui arrivait parce que, au fond, tout cela est très loin de tout ce que je suis. Je ne suis pas attiré par le faste. Je n’ai aucune envie de partir en vacances en famille à Abu Dhabi, j’aime mieux aller me promener dans la région avec ma fille. L’apparat entoure la fonction. Regardez la beauté de ces bureaux, de ce jardin! Mais ce sont des outils que l’on me prête pour un travail. Je sais très bien que j’en suis seulement le locataire.

Créé: 01.09.2019, 11h30

«L’Amazonie qui brûle, c’est notre faute! On a tous mangé du Nutella»

Genève connaît des problèmes de circulation, de logements, de préservation des grandes entreprises et du rôle de place internationale. Quel est le dossier le plus urgent?

La transition écologique et la transition numérique. L’une des raisons de l’explosion des bouchons et de la pollution, c’est la grande attractivité de Genève et son économie. Le problème, c’est qu’on n’a pas construit des logements pour les gens qu’on emploie: aujourd’hui, sur dix personnes qui travaillent à Genève, quatre n’y habitent pas. Il y a 650 000 passages de frontière par jour, c’est de la folie.

Donc la solution, c’est des logements pour les Français?

Les Français ou les autres, mais aussi pour les 30 000 Suisses qui habitent en France. Dans les années 70, on a eu une immigration espagnole, italienne et portugaise pour laquelle on a construit des cités nouvelles. On a intégré les migrants. Il faut qu’on bâtisse des écoquartiers, un système urbain qui permette de ne pas habiter trop loin de son lieu de travail ou en tout cas sur un axe de transports publics ou de voies vertes.

Des chantiers qui avancent bien lentement?

L’aménagement du territoire se fait, c’est vrai, sur des temps longs. Tout ce qui sort de terre a été décidé il y a dix ans. Il faut faire des choix de société, diminuer la place de la voiture, repenser toute la ville. Ce qui se bâtit aujourd’hui est performant au niveau de l’isolation, mais il faut rénover l’ancien, les bâtiments construits dans l’après-guerre sont des passoires énergétiques. L’urgence climatique implique de revoir nos villes mais il faut convaincre la population de l’utilité de changer: aujourd’hui, 75% des plans de construction font l’objet d’oppositions.

C’est des tronches de cake, ces Genevois?

Ils aiment bien râler, c’est vrai. Ici, le CEVA a fait l’objet de 2500 oppositions avec 66 recours argumentés. Pour un projet équivalent à Zurich, il y a eu 3 recours.

Vous dites qu’en 2100 Genève aura le climat des Pouilles. Que peut-on faire?

Il faut renforcer l’effet canopée, mettre de l’eau et des arbres. Sur le projet Praille Acacias Vernet (PAV), par exemple, il y aura un cours d’eau qui sera remis à ciel ouvert. Il faudra qu’on apprenne à vivre à côté de l’eau sans toujours mettre des barrières, comme le fait Amsterdam. Les matériaux devront aussi être moins minéraux, il faut du bois, des façades végétalisées. Et jouer sur les couleurs, miser sur des façades claires. Une réflexion sur la densification devra aussi se mener: en Espagne, en Italie ou en Grèce, on garde le frais dans les villes parce que les rues sont étroites.

Vous voulez revenir en arrière?

Je ne prône pas la décroissance, je ne pense pas qu’il faille aller vers un appauvrissement de nos sociétés, mais on doit se donner des indicateurs de qualité de vie qui ne se résument pas à la croissance. Il faut valoriser le bien-être immatériel, le temps passé avec sa famille, ses amis, la culture. Aller tous les jours au théâtre, ça ne dépense pas de CO2. Au lieu de s’acheter une grosse voiture, on ferait mieux de se payer une psychothérapie pour comprendre pourquoi on veut une si grande voiture.

Parce que l’Amazonie qui brûle, c’est notre faute! On a tous mangé du Nutella à l’huile de palme et d’autres produits issus de la déforestation. Au vu de la réalité des dynamiques personnelles, c’est le rôle du politique de fixer un cadre compatible avec ce que peut supporter notre planète.

Et pour la transition numérique, que peut faire la politique?

Ça va totalement bouleverser les métiers. Je ne suis pas de ceux qui disent stop à tout, qui veulent garder les caissières par exemple, mais il faut les aider socialement et économiquement dans cette transition, notamment pour se requalifier. Le numérique ne doit pas se faire au détriment des personnes les plus fragiles.

L’autre danger de cette transition, c’est la citoyenneté. L’utilisation de nos données à des fins marketing est très inquiétante. Aujourd’hui, j’ai reçu un message d’une amie qui me montre qu’elle est aux îles Féroé. Quand j’ai ouvert Pinterest, quelques heures plus tard, il y avait des photos des îles Féroé. Sans que je n’aie fait aucune recherche, sans que je le veuille. La politique doit aider les gens à se former pour comprendre l’enjeu. Le pillage des données est un immense danger.

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