Les émojis envahissent nos smartphones

TendanceQuelque 157 nouveaux émojis entreront bientôt dans nos portables. Qui les choisit? Que disent-ils de nos représentations du monde? Décodage de ces icônes ludiques qui ont envahi notre communication.

La «crotte renfrognée» a suscité le débat chez Unicode, l’instance chargée de valider les nouveaux émojis.

La «crotte renfrognée» a suscité le débat chez Unicode, l’instance chargée de valider les nouveaux émojis. Image: DR/LMD

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La «crotte renfrognée» a-t-elle sa place dans la liste des émojis qui peuplent les claviers de nos outils de communication? Le débat peut paraître trivial, mais il a bien occupé l’automne dernier Unicode. Ce consortium basé en Californie est chargé d’encoder pour le monde entier les systèmes d’écriture informatiques, et, part très médiatisée de son travail, de décider chaque année quels nouveaux émojis pourront être intégrés dans les différents systèmes d’exploitation.

Autant d’icônes qui trouvent ensuite bonne place dans nos smartphones et autres systèmes de messagerie, après avoir été dessinées par les fabricants. «Je me demande bien ce que l’encodage d’un tel personnage (la crotte renfrognée donc, ndlr) pourrait apporter de positif. Du harcèlement, peut-être?» écrivait en octobre un typographe d’Unicode, Michael Everson, à l’attention du comité chargé de valider, au terme d’un long processus, les nouveaux émojis.

Il a valeur d’anecdote, mais le débat engendré par cette image conflictuelle traduit l’importance qu’ont prise ces petites icônes dans notre communication quotidienne et du sens qu’on leur prête. Qui n’utilise pas aujourd’hui ces gimmicks dans ses SMS et e-mails, même professionnels, pour appuyer un message, une idée?

Explosion d’icônes

Depuis l’explosion de leur usage, qui remonte à leur intégration dans les systèmes d’exploitation des smartphones (à partir de 2010), les émojis se sont non seulement multipliés comme des lapins – 157 émojis ont été validés en février dernier par Unicode pour un total, désormais, de 2823 images –, mais ils ne cessent de se perfectionner en nuances, affinant les émotions à faire passer.

Peut-on pour autant les assimiler à une langue? Les linguistes sont unanimes pour dire que non. «Le signifié d’un émoji n’est souvent pas clair, les rapports syntaxiques ne sont jamais explicites, ces icônes sont culturellement ancrées, certaines d’entre elles ne sont compréhensibles que par un groupe donné et ne sont pas stables», explique Étienne Morel, chercheur post-doctorant à l’Institut des sciences du langage et de la communication de l’Université de Neuchâtel.

«Pour faire simple, on voit bien qu’on n’arrive pas à lire réellement une phrase en émojis. Il faut plutôt voir ces signes comme des compléments au langage, qui permettent de guider l’interprétation de ce qui est écrit.»

Le phénomène suscite de l’intérêt. Les Universités de Neuchâtel, de Berne et de Zurich ont lancé l’an dernier une étude, toujours en cours, visant à déterminer dans quel contexte on recourt aux émojis, lesquels sont les plus utilisés, et pourquoi. Les Suisses sont d’ailleurs activement invités à y participer (www.whatsup-switzerland.ch/index.php/fr/research-fr/enquetes).

L’étude a déjà montré que, chez les jeunes hommes de moins de 17 ans, chaque cinquième mot utilisé dans une conversation WhatsApp est un émoji, ce qui ne manque pas de questionner le devenir de notre rapport à l’écrit.

«Dans les échanges qui se font sur nos smartphones, on assiste à un phénomène d’hybridation des signes: les utilisateurs, surtout les plus jeunes, mélangent désormais facilement textes, photos, GIF animés, émojis. On peut parler de créolisation des langages et métissage des signes», souligne Laurence Allard, maître de conférences en sciences de la communication à l’Université Lille 3 et chercheuse à l’Institut de recherche sur le cinéma et l’audiovisuel à Paris 3.

«L’émoji, qui est un «mot-image», constitue l’un des composants de cette nouvelle textualité numérique typique des applications de messagerie sociale. Et ce phénomène, au vu de l’évolution des modes de communication et de la massification de l’accès à Internet via les réseaux mobiles, a toutes les chances de perdurer.»

S’ils ne constituent pas une langue, les émojis peuvent pourtant avoir la même valeur que les mots. L’an dernier, aux États-Unis, le recours aux émojis ou émoticones (les images constituées avec les signes de nos claviers classiques, type:-)) ont débouché sur 33 affaires en justice, contre 25 en 2016, et 14 en 2014, selon l’étude d’un professeur en droit, Eric Goldman, de l’Université de Santa Clara. Elles concernent un large champ de l’application du droit, de la justice pénale au droit commercial. Et maints cas sont dus à des divergences d’interprétation du signifié d’une image.

Quiproquos à gogo

L’utilisation de l’émoticone de la langue tirée de côté (:-P) peut-elle correspondre à de la diffamation? Une bouche pulpeuse signifie-t-elle un consentement dans une affaire de harcèlement sexuel? Un pouce levé vaut-il une signature de contrat? Autant de cas de figure rencontrés et qui pourraient bien se multiplier ces prochaines années au vu de la popularisation de ces icônes dans nos échanges écrits, prédit cet expert en droit.

D’autant plus que, d’une culture à l’autre, une même étiquette peut avoir un sens différent (les mains jointes sont un signe de reconnaissance en Asie, tandis qu’elles peuvent signifier «je t’en supplie» dans le monde occidental), et que d’un système d’exploitation à un autre, un émoji donné peut se transformer en un tout autre symbole.

De quoi générer des quiproquos. On trouve d’ailleurs des dictionnaires et des traducteurs à émojis sur le Net. Une société londonienne, Today Translation, a même engagé en 2017 le premier traducteur d’émojis en chair en os, ce qui n’a pas manqué de faire pouffer la Toile.

Quelle chaussure à mon pied?

Les émojis véhiculent des polémiques. L’introduction d’armes à feu dans les lexiques a fait débat par exemple, et leur retrait a été exigé aux États-Unis par des organisations qui luttent contre la violence. Apple s’est exécuté en optant pour un pistolet à eau. Toujours aux États-Unis, une mère de trois filles dont l’histoire a fait le buzz s’était révoltée en 2015 après avoir constaté que les seules chaussures de femme représentées dans le catalogue d’icônes d’Unicode l’étaient par des hauts talons.

Elle a fait des pieds et des mains pour faire valider par le consortium des chaussures plates, ce qui vient d’être fait. Plus récemment, rapporte Newsweek, une manager s’est énervée en constatant qu’en tapant le mot «patron» dans son iPhone l’unique équivalence émoji proposée consistait en un homme en complet-cravate…

D’une manière générale, Unicode et les fabricants se sont efforcés ces dernières années d’entendre ces critiques. Ils se sont aussi appliqués à mettre sur le marché des icônes représentant toutes les combinaisons possibles d’individus se définissant par leur appartenance ethnique, leur genre, leur sexualité ou leur religion. L’exercice est permanent. Il y a un mois, l’application de rencontres Tinder lançait une pétition mondiale pour l’introduction d’une icône d’un couple aux origines mixtes, pour l’heure inexistante, dans le catalogue des représentations de couples.

Identification contrainte?

Mais cette quête de représentation exhaustive soulève aussi des débats. En 2015, l’année où les dictionnaires Oxford choisissaient l’émoji qui rit aux larmes comme mot de l’année, le non moins sérieux Washington Post s’inquiétait de voir Apple abandonner une certaine neutralité graphique des émojis – les petits bonshommes jaunes – pour mettre sur le marché des icônes dont la couleur de peau devenait «customisable».

Avec cette démarche, la firme se voulait soucieuse de la diversité, mais le journal s’interrogeait sur le bien-fondé et de cette décision: «Parce que je suis Noire, dois-je maintenant utiliser l’émoji à la couleur de peau «appropriée»? lançait la chroniqueuse Paige Tutt. Maintenant, dans chaque message et tweet que je compose, je vais devoir m’identifier sur le plan racial.

Je vais devoir me questionner sur les choix d’utilisation des émojis de mes interlocuteurs quand ils s’adressent à moi. (…) Apple a introduit la race dans les conversations de tous les jours là où cela n’était pas nécessaire.»

«Les émojis sont par définition des stéréotypes et ils cristallisent les représentations sociales. C’est évidemment la raison pour laquelle ils suscitent ce type de débats, souligne Étienne Morel. Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a l’attente chez les utilisateurs de rendre ces représentations iconiques politiquement acceptables, or les malentendus resteront inévitables. Et le fait qu’Unicode soit la seule instance à valider ou non les émojis soulève une autre question passionnante, celle de la définition de la norme».

La «crotte renfrognée», soit dit en passant, n’a finalement pas été retenue dans les derniers ajouts d’Unicode.

Du Japon à la conquête du monde

Les émojis («e» pour image, «moji» pour lettre) sont inventés à la fin des années 1990 au Japon, lorsque les fabricants de téléphones introduisent ces icônes dans leurs lexiques. À l’époque, chaque entreprise japonaise encode ses émojis de manière différente. L’exploitation mondiale des émojis s’opère à partir de 2010, lorsque le consortium Unicode les inclut dans sa norme, les rendant lisibles par n’importe quel système d’exploitation. Le consortium Unicode, association à but non lucratif, a lui-même été créé en 1991, à l’initiative des grandes entreprises technologiques américaines.

Le but: mettre sur pied une instance technique, dans laquelle chaque firme a ses représentants, et dont la mission est de coder les alphabets du monde entier pour les rendre compatibles en langage informatique. Les émojis, qui sont pourtant des images, ont été traités comme des lettres de l’alphabet et rendus identifiables par n’importe quel ordinateur dans le monde. Aujourd’hui, Unicode continue de les valider. Tout un chacun peut faire la proposition d’une nouvelle icône. Le processus jusqu’à sa création peut prendre jusqu’à deux ans. Le consortium, toujours composé de représentants des grandes entreprises technologiques (Apple, Microsoft, Google, Twitter…), mais aussi d’ingénieurs, de linguistes, de typographes, s’emploie à étudier le potentiel d’utilisation du nouvel émoji.

Plus il est large, plus ce dernier aura une chance de passer la rampe. La proposition, qui passe par l’examen de différents comités, doit aussi respecter des critères d’acceptabilité, morale, sociale… Toute image à caractère sexuel est écartée, tout comme les personnages réels ou encore les marques. Une fois validé, l’émoji doit passer par le travail d’encodage chez Unicode, avant que les firmes exploitantes ne le dessinent à leur façon. Enfin seulement il arrive sur nos claviers de smartphone ou d’ordinateur.

(24 heures)

Créé: 17.03.2018, 22h45

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