L'empathie, une affaire de neurones

Des chercheurs ont démontré la présence de neurones miroirs émotionnels chez le rat. Et chez l’homme?

Si quelqu’un bâille, généralement les individus qui le voient, bâillent à leur tour. C’est ce qu’on appelle un comportement «miroir».

Si quelqu’un bâille, généralement les individus qui le voient, bâillent à leur tour. C’est ce qu’on appelle un comportement «miroir». Image: Shutterstock

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C’est minuscule, des neurones miroirs. Pourtant, leur pouvoir et leur rôle sont énormes et ils pourraient être l’une des clés principales pour comprendre biologiquement l’empathie… ou le manque d’empathie. C’est du moins ce qu’espère le Dr Christian Keysers qui, pour la première fois au monde, vient de démontrer la présence de ce type de «neurones émotionnels» dans le cerveau du rat.

Chercheur à l’Académie royale néerlandaise des neurosciences, il a en effet pu prouver que le rongeur possède ces cellules si particulières, qui s’activent dans le cortex cingulaire aussi bien lorsque l’animal souffre lui-même que quand il observe la souffrance chez un congénère et que ce mécanisme, à sa grande surprise, «se produit exactement dans la même région cérébrale que chez les humains.»

Faut-il en déduire que la compassion humaine ou animale est un phénomène purement cellulaire qui doit tout à ces «petits miroirs»? Et d’abord… que sont-ils précisément?

Mises en évidence chez le singe macaque dans les années 1990 par le directeur du Département de neurosciences de la Faculté de médecine de Parme Giacomo Rizzolatti, puis chez certains oiseaux chanteurs et chez l’humain en 2010 seulement, ces cellules se définissent a priori tout simplement:

«Quand un animal ou un humain observe un autre individu qui est en train de bâiller, de soupirer ou de faire n’importe quoi d’autre, il y a dans son propre cerveau l’activation des mêmes neurones que ceux qui sont activés dans le cortex de la personne qui agit et, pour le coup, l’observateur peut reproduire cette action. D’où l’appellation «miroir», résume le Dr Keysers. Avant de préciser que les choses sont évidemment un tout petit peu plus complexes (!) et ont d’autres particularités bien définies.»

«Pour commencer, ils sont «sélectifs», insiste Christian Keysers. En clair: tout ne sert pas à tout. Certains neurones sont actionnels et, donc, n’entrent en jeu que quand il y a agissement tandis que d’autres sont spécialisés dans le «toucher».

Plus subtil encore: chaque «miroir» ne répond qu’à un seul type d’action et ne «s’allume» que peu (ou pas) quand il s’agit d’un autre mouvement. Ainsi, vos cellules «préhension de la main» ne bougeront pas si vous serrez le poing, pas plus que si vous voyez quelqu’un d’autre le faire.»

Observation et maîtrise

Ensuite, pour que «l’effet miroir» s’actionne quand on est en mode «observation» puis passe éventuellement à l’étape «reproduction», comme dans le cas d’un nourrisson qui répond à une langue tirée par… une langue tirée –, il faut que le geste fasse partie du «répertoire moteur» du témoin. Et surtout, qu’il le maîtrise. À ce propos, la directrice de recherche à l’Inserm et responsable de l’équipe «cognition sociale» dans le Laboratoire de neuro­sciences cognitives de l’École normale supérieure de Paris, Julie Grèzes, a ainsi montré que si les ­neurones miroirs de danseurs de capoeira s’excitent à la vue d’un capoeiriste en pleine action, ils s’agitent nettement moins à la vue d’un pas de deux classique.

Photo: Shutterstock

Quant au Pr Rizzolatti, il avait également tiré cette conclusion après une expérience menée avec des singes. Pendant plusieurs semaines, il avait entraîné deux macaques à utiliser une pince à escargots. Au terme de cet apprentissage, les «miroirs» des singes réagissaient lorsque ces derniers voyaient quelqu’un se servir de cet ustensile – ce qui n’était pas le cas auparavant. En revanche, notait Julie Grèzes, le résultat n’était pas le même si l’animal n’avait pas pu tester par lui-même le maniement de l’«engin».

Elle spécifiait: «Si on lui montre régulièrement et pendant plusieurs mois un film dans lequel il voit une personne manipuler un outil, il n’apprendra jamais à l’utiliser. Cependant, son système miroir aura appris à prédire le déroulement de cette action et sera donc actif pendant son observation.»

Dans la foulée de toutes ces découvertes «physiques», il y a eu beaucoup de spéculations selon lesquelles le cerveau fonctionnait de la même manière avec les émotions, note le Pr Keysers.

«Ce qui expliquerait que quand on voit quelqu’un se blesser, on grimace ou on ressent une certaine douleur et pourquoi on a presque l’impression de sentir sa jambe shooter un ballon quand on voit notre joueur de foot préféré tirer au but! En fait, ce serait précisément parce qu’on ne fait pas que voir ce que font ou ressentent les autres mais parce que notre cerveau active les mêmes circuits que ceux des gens qu’on voit faire ou ressentir que l’on est en quelque sorte dans le même état qu’eux.»

«D’une certaine manière, on pourrait se dire que notre cerveau nous met littéralement dans les chaussures de l’autre!» Pr Keysers, Chercheur à l’Académie royale néerlandaise des neurosciences

Impliqués dans l’empathie

Dans les faits, ces dernières années, de l’éthologue néerlandais Frans de Waal au professeur en psychologie américain Jean Decety en passant par le professeur en psychobiologie palermitain Vittorio Gallese, de nombreux chercheurs ont ainsi échafaudé l’hypothèse que ces neurones miroirs sont bel et bien impliqués dans l’empathie – qui est donc la capacité à percevoir et reconnaître consciemment les ressentis et émotions d’autrui.

Ce qui, à leurs yeux, permet d’expliquer non seulement la capacité de compassion mille fois démontrée empiriquement chez les primates ou certains autres animaux mais aussi le phénomène de contagion émotionnelle. Laquelle est une manifestation plus «basique» des émotions puisque inconsciente et presque instinctive, ce que le Pr Keysers illustre tout simplement: «Dans une pouponnière, quand un bébé en entend un autre pleurer, sans savoir pourquoi, il s’y met aussi… et de cris en cris, cela provoque une véritable épidémie de larmes dans la maternité!»

Encore des lacunes

Tout cela est peut-être (sans doute?) vrai. Mais le problème, c’est que jusqu’à aujourd’hui, rien n’a jamais pu être prouvé au niveau des neurones humains – comme le soulignait d’ailleurs récemment Julie Grèzes: pour d’évidentes raisons éthiques, les recherches chez l’homme ne peuvent pas reposer sur des enregistrements unitaires de cellules, comme chez le singe, par exemple, mais uniquement sur l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf).

Or, celle-ci ne donne accès qu’à des zones cérébrales et limite donc la possibilité d’interprétation et de validation d’une hypothèse. Une réserve que partage d’ailleurs Christian Keysers: «C’est un fait: on ne peut pas mesurer l’activité cérébrale humaine au niveau cellulaire mais uniquement au niveau de zones du cerveau et les mécanismes neuronaux sous-jacents restent encore mal compris.»

Photo: Shutterstock

Par ailleurs, ajoute-t-il, «il faut se souvenir que si passionnants soient-ils, les neurones miroirs ne sont pas les seules composantes de notre cerveau! On a beaucoup d’autres cellules différentes. On sait par exemple que des zones du cerveau détectent le côté amusant de certaines situations. Prenons le cas de quelqu’un qui glisse sur une peau de banane et tombe par terre: on peut avoir un neurone miroir «douleur» activé qui nous fait «mal» pour la personne qui s’est cassé la figure, et cela surtout si on distingue de la douleur sur son visage.

Parallèlement, d’autres parties du cerveau nous disent: ouille, je n’ai pas du tout envie de ressentir ça et voyons-y plutôt le côté «drôle» et, en la circonstance, rire nous permet d’une certaine manière de contrôler nos émotions.»

Enthousiaste, le chercheur conclut: «Nos travaux, qui sont peut-être une base neuronale pour expliquer l’empathie chez les rats, peuvent ouvrir d’autres perspectives: par analogie, on peut se dire que ce qu’on voit avec un seul neurone chez un rongeur est probablement aussi valable pour notre cerveau, non?! Parce qu’après tout… comprendre le fonctionnement biologique de la compassion permettrait ensuite d’élaborer des traitements qui pourraient soulager les gens souffrant de troubles liés à cela.» Pour aller vers un monde plus empathique? On ne peut qu’espérer…

Créé: 24.06.2019, 16h33

Les psychopathes activent leur empathie selon leurs besoin!

Contrairement à ce qu’on a longtemps supposé, le comportement sadique des criminels psychopathes n’est pas dû à un déficit d’empathie. Mais plutôt à une «dysfonction de la régulation neuronale», note Christian Keysers.

Il explique:

«Il y a quelques années, nous avons mené une expérience avec 18 criminels asociaux, à qui nous avons fait regarder attentivement une petite vidéo où l’on voyait un personnage se faire taper sur une main.

On a constaté que quand on leur demandait spécifiquement d’essayer d’être en empathie avec des gens en souffrance, ils parvenaient parfaitement à éprouver de la compassion et l’activité de la zone cérébrale impliquée dans le ressenti de la douleur (enregistrée par IRMf) était aussi intense chez eux que chez des gens normaux.

En revanche, ce n’était absolument pas le cas quand on leur montrait des gens avoir mal sans leur donner d’instruction particulière: là, ils restaient froids et indifférents et l’activité au niveau du cortex cingulaire très faible.

Ce qui suggère qu’ils ne sont pas dans l’impossibilité de se mettre en résonance avec leur entourage et ne manquent pas de neurones miroirs mais plutôt qu’ils ont quelque chose dans leur cerveau qui leur permet de les déclencher!»

En d’autres termes, ils ont «simplement» la capacité d’activer ou de désactiver leur empathie à volonté, un peu comme s’ils étaient munis d’un «interrupteur» qui mettrait leurs neurones miroirs en veille au gré de leurs envies.

Mais pourquoi et comment peut-on trouver un traitement qui permettrait aux gens atteints de ce type de troubles du comportement d’être plus adaptés socialement?

«Pour l’instant, on pense qu’il y a une donnée génétique dans ce mécanisme dysfonctionnel et, évidemment, des facteurs éducatifs et socio-économiques peuvent vous protéger de ces gènes – comme ils peuvent faire empirer les choses!»

Bref, comprendre plus clairement ce qui se passe biologiquement dans leur cerveau et, pour le coup, essayer de pouvoir les aider à s’intégrer dans la société et entretenir des relations normales avec les autres est justement l’un des grands objectifs des recherches de Christian Keysers.

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