«Pour l’EPFL, c’est important de dire merci»

À l'occasion des 50 ans de l'EPFL, son président, Martin Vetterli, revient sur un succès scientifique aussi formidable que fragile.

Martin Vetterli souligne l’interdisciplinarité, devenue la marque de l’EPFL.

Martin Vetterli souligne l’interdisciplinarité, devenue la marque de l’EPFL. Image: Yvain Genevay

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Vous êtes en plein week-end de portes ouvertes, il y a eu des événements divers depuis le début de l’année, il y en a d’autres de prévus jusqu’en novembre. C’est un bel anniversaire, 50 ans, mais pourquoi l’EPFL a-t-elle besoin d’en faire autant?

On pourrait se dire simplement que l’on a 50 ans, que c’est bien et que ça va continuer. Mais ça ne marche pas comme cela. Et je crois que la première chose à souligner, c’est que ces événements, cet anniversaire, ce sont d’abord des remerciements au contribuable suisse et aux politiciens de l’époque: il y a cinquante ans, ils ont fait quelque chose de très courageux. Il s’agissait de créer à Lausanne une petite sœur à la grande École polytechnique de Zurich. Ce n’est pas rien, c’était tout sauf évident. Alors quand vous regardez comment s’est développé ce campus depuis, comment on y a investi, dire merci est très important. Cela signifie: vous avez pris la bonne décision, et ce qu’on a réalisé en cinquante ans peut tous nous rendre fiers. C’est dans ce sens-là qu’on veut marquer le coup. On ne fait pas dans les petits-fours, on organise toute l’année des événements ouverts sur les différentes communautés: les enseignants de la Suisse romande, les chercheurs, l’industrie et les partenariats que nous avons. Les portes ouvertes, c’est pour les citoyens d’ici: venez voir, c’est grâce à vous, cette école incroyable!

C’est une histoire de com, alors?

Non, c’est l’envie de répéter, au sens noble du terme, que tout cela reste fragile. Il n’y a pas de pérennité, sinon à moyen terme. Mais une école de ce niveau – c’est un message aussi bien au citoyen qu’aux politiques – doit sans cesse se réinventer, continuer à faire tout pour être compétitive. Et donc il faut continuer à investir dans l’excellence de l’école. La pérennité et la compétitivité ne sont jamais acquises.

Vous voulez encore grandir?

La taille d’une école de ce niveau, c’est d’abord un choix. J’ai un ami qui est professeur à Caltech, l’une des plus fameuses universités scientifiques en Californie. Il y a là-bas 250 professeurs – nous en avons 350 à l’EPFL – et régulièrement, ils se posent la question de grandir ou pas. Ils se mettent à 250 autour de la table et ils se questionnent là-dessus. Et puis ils répondent: non, 250 professeurs, c’est très bien. Ce que je veux dire avec cet exemple, c’est que grandir n’est pas un but en soi. On peut développer certains domaines, on peut essayer de nouvelles pistes, mais on peut aussi améliorer encore nos collaborations avec le formidable tissu universitaire de la région lémanique, scientifique, mais pas seulement: on travaille aussi avec HEC Lausanne, ou avec l’International Institute for Management Development, l’IMD. En n’oubliant pas que nous sommes une école jeune: nous avons 50 ans, Cambridge doit avoir 8 siècles. Se retrouver ainsi dans le top 100 du classement de Shanghaï, pour citer celui-là, et cela en compagnie de plusieurs institutions suisses, c’est fantastique. Mais il existe aussi d’autres classements, comme celui des universités qui ont moins de 50 ans (nous allons en sortir, du coup): là, on était dans le top 3 mondial. Donc, pour répondre à votre question: grandir quantitativement n’est pas le but, continuer à nous améliorer qualitativement, oui.

Il y a une compétition avec l’École polytechnique de Zurich, l’ETHZ?

Pas comme vous semblez le penser. On se bat évidemment au sujet de l’argent disponible en Suisse. L’ensemble du système, c’est 2,5 milliards de francs, dont une moitié va à Zurich, un autre quart va dans des instituts de recherche autour de Zurich, et puis un quart qui vient à l’EPFL. Côté partenariats, ils ont comme nous beaucoup de relations avec l’industrie, ils développent des start-up, nous aussi. Nous sommes en compétition pour certains fonds européens. Donc, on pêche dans la même mare, mais nous parvenons aussi souvent à faire des choses ensemble quand il le faut. Nous avons ainsi lancé récemment un programme de master en cybersécurité. Il y a un moment que l’on discutait à Berne de ce sujet d’importance nationale. Or, il n’y a pas assez de spécialistes qui sont formés. Donc on s’y est mis ensemble, avec l’ETHZ. On a créé un programme en commun de master sur quatre semestres, avec un semestre à Zurich pour les étudiants de l’EPFL, et à Lausanne pour ceux de l’ETHZ. C’est un exemple.

Il y a les branches scientifiques dites «dures», puis l’EPFL s’est consacrée aux biotechs, désormais on parle de data, de numérisation: c’est quoi, l’avenir?

Vous avez mentionné la science des données, enfin tout ce qui tourne autour de la digitalisation de la société. Vous avez mentionné les sciences de la vie. C’était un pas nécessaire qui a été fait au début des années 2000. Il fallait qu’on soit là. Parce que medtechs et médecine ont aussi besoin de plus en plus des sciences dures, des sciences de l’ingénieur pour faire avancer leurs recherches, faire la translation vers les neurosciences. C’est le meilleur exemple. On a dans notre école, en collaboration surtout avec Genève, un campus biotech. Cela depuis les sciences fondamentales jusqu’aux neurosciences et aux start-up. Ce qui est important, c’est qu’on couvre le spectre. Si vous n’avez qu’un morceau de ce travail, vous avez beaucoup moins d’impact. Quand on se lance dans un domaine il faut qu’on ait tout ce spectre.

C’est ça, votre point fort?

Oui, c’est à mon sens une méthode de l’EPFL. On ne travaille pas en «silo», les recherches sont connectées les unes aux autres, et ce n’est pas le cas, en tout cas pas à ce point, dans toutes les écoles. Au passage, il s’agit encore d’un avantage lié à notre taille pas trop grande: les professeurs se connaissent, se croisent à la cafétéria, discutent, remarquent des liens entre leurs travaux, collaborent. Alors pour la suite, pour répondre à votre question sur l’avenir, je pense que le grand sujet, mais je ne vais pas vous surprendre, c’est tout ce qui tourne autour de l’énergie, l’environnement et la durabilité. C’est le défi majeur pour l’humanité, pas juste pour un institut de technologie. Le changement climatique induit des pistes de recherches aussi nécessaires que sans fin. Par exemple les sciences des matériaux, les problèmes de pollution, du climat etc.

Et les points faibles?

Je savais que vous me poseriez la question, mais franchement, j’ai vraiment du mal à vous donner une réponse. (Rires.) Je suis arrivé à la présidence de l’EPFL en janvier 2017. C’est une école que je connaissais déjà bien, et je ne suis pas complètement naïf. Ma fonction m’a permis, depuis, de voir toute la panoplie de choses qui se font. Je connais tous les recoins de l’école, pas seulement les labos de pointe. Et j’ai été surpris tout de même en bien: cette envie d’excellence à tous les niveaux. Il y a un esprit, dans cette école, très particulier par rapport à d’autres universités, en Europe ou aux États-Unis: une envie de faire les choses ensemble, l’idée que la recherche doit se mener de manière très interdisciplinaire. Ça ressemble à une évidence, ça ne l’est pas du tout.

Ce qui marche moins ne dépend pas toujours de nous. Je crois que demeure une difficulté générale au moment du passage des start-up vers l’industrie, pour faire grandir des entreprises dans la région. C’est notamment pour cela que nous travaillons avec l’IMD et HEC. Cette aide aux jeunes sociétés qui cherchent du capital, c’est une problématique suisse, qui part des start-up, passe par la politique et l’économie: on devrait pouvoir profiter plus de cet écosystème fabuleux.

Autre problématique urgente, particulièrement dans les sciences: le petit nombre de femmes. Sur 350 professeurs, combien sont-elles à l’EPFL?

Actuellement, on est à 16% de femmes.

Pas terrible, ce chiffre, non?

Évidemment. Mais la bonne nouvelle, c’est que nous avons désormais décidé d’un objectif: 40% de recrutement de femmes professeurs, une sorte de quota. Cette année, pour 2018-2019, nous avons même fait mieux: 53% des professeurs nommés durant cette année académique sont des femmes. Cela sur un «marché» difficile: dans les domaines scientifiques, elles sont peu nombreuses au niveau international, et donc très demandées.

La Suisse peine à finaliser l’accord-cadre régissant ses futures relations avec l’Europe. Vous êtes inquiet d’une mise à l’écart de la recherche helvétique si on ne trouve pas un accord?

Évidemment. Nous en parlons, à Berne, à Bruxelles aussi. Il n’y a certes pas de lien direct, automatique, entre le futur programme Horizon Europe et un accord-cadre entre la Suisse et l’UE. Mais il faut être concret et clair: si on ne règle pas nos relations avec l’Europe, il n’est pas certain que nous puissions en faire partie. Ce qui serait très problématique pour l’EPFL.

Ça voudrait dire se retrouver en ligue B?

Pas tout à fait: cela voudrait dire jouer en ligue B avec une équipe de ligue A.

Créé: 14.09.2019, 22h58

En chifres

11 134: Le nombre d’étudiants à l’EPFL, dont 29% de femmes, et 2216 doctorants.

347: Le nombre de professeurs à l’EPFL, dont 16% de femmes. Un chiffre appelé à rapidement augmenter.

125: Le nombre de start-up à l’EPFL Innovation Park.

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