E-sport: les gameuses sont les proies d’un harcèlement généralisé

Remarques sexistes, menaces de viols, photos obscènes, les joueuses reçoivent des messages toxiques au quotidien. Plusieurs voix, y compris masculines, s’élèvent dans le milieu.

Image: International Gaming Show

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Les propos sont d’une rare violence. Les menaces reçues font froid dans le dos. Le plus inquiétant, c’est que les joueuses le répètent à tour de rôle: «C’est devenu habituel.» Pour des filles qui ont l’outrecuidance de se munir d’une manette ou d’un clavier et de jouer sur les plates-bandes des garçons, le harcèlement est devenu un paramètre comme un autre. Une pression permanente.

Fin 2018, Nastasia Civit en a eu assez après une partie d’«Overwatch» (un jeu en ligne à six contre six où on ne connaît pas forcément les autres joueurs).

«D’habitude, je passe au-dessus parce que je n’ai qu’un but en tête: gagner, explique cette étudiante en psychologie. Ce jour-là, j’ai craqué. C’en était trop.»Nastasia Civit, joueuse

Elle se confie alors à Frédéric Boy, président du eLausanne-Sport. Le duo décide de ne plus laisser passer et publie une enquête approfondie sur le site internet du club. «Nous avons réagi pour dénoncer ces comportements, explique le président lausannois. Je refuse que les menaces et les insultes fassent partie de notre milieu. D’une manière plus large, je me bats contre l’idée que l’e-sport est un monde d’hommes. Les femmes y ont toute leur place.»

Nastasia Civit, connue en ligne sous le nom de «Khirya», a lancé un appel sur Twitter. En quelques jours, elle a récolté une trentaine de témoignages. «Je n’ai pas été surprise par l’ampleur des retours, précise-t-elle. Toutes les joueuses sont confrontées à une forme de harcèlement.»

«Mano», elle, a commencé à jouer aux jeux vidéo sur PC quand elle avait une dizaine d’années. «Au début, j’avais très peur de ce que les gens pouvaient penser et en particulier les hommes.» La joueuse belge, qui préfère garder son anonymat, a découvert l’ampleur du phénomène lorsqu’elle a commencé à «streamer». C’est-à-dire à se filmer en jouant et à diffuser la vidéo en direct, par exemple sur la populaire plateforme «Twitch». «Le harcèlement a été pratiquement immédiat, détaille-t-elle. Je suis devenue une personnalité publique et j’ai reçu plein de commentaires désobligeants.»

«Au début, j’avais une image de profil neutre afin qu’on ne puisse pas savoir que j’étais une fille» «Mado», gameuse

Des photos obscènes reçues à 16 ans

Alors qu’elle n’avait que 16 ans, la gameuse a reçu «beaucoup, beaucoup, beaucoup de nudes», comprenez des photos dénudées et souvent de parties génitales masculines. La Neuchâteloise Cindy Scussel (alias «Scussi») en rigole aujourd’hui: «Des photos de phallus, j’en ai reçu tellement que je pourrais en faire un catalogue.» À force, l’assistante commerciale de 26 ans est devenue imperméable aux attaques. «Au début, cela me touchait. Depuis, je suis parvenue à prendre du recul.»

Chercheur en humanités numériques à l’Université de Lausanne (UNIL), Yannick Rochat décortique le phénomène. «Habituellement, le harcèlement touche surtout des groupes sociaux qui ne sont pas en position dominante: les femmes, les gays, les personnes de couleurs, etc. La meute s’attaque surtout à des proies faciles.» La répétition et l’aspect systématique amplifient alors la portée des attaques.

L’association #NetzCourage vient en aide aux victimes de harcèlement sur internet. «Les abuseurs pensent être en sécurité derrière leur clavier, dans l’anonymat», souligne sa présidente Jolanda Spiess-Hegglin. Pourtant, des insultes ou des menaces proférées en ligne ont la même «valeur» juridique que si ces propos étaient tenus dans la rue. «Il suffit qu’un message soit publié - ne serait-ce qu’une seconde - ou envoyé en privé pour qu’il soit poursuivi.»

Au-delà des messages nocifs, les gameuses doivent lutter pour se faire une place. Une seule femme est alignée dans la meilleure ligue du monde sur «Overwatch», qui réunit près de 180 joueurs. Il s’agit de la Coréenne «Geguri». Cette dernière a fait face à des accusations de tricherie, lancées par un concurrent masculin. Kim Se-yeon, de son «vrai nom», a ainsi dû prouver ses qualités en direct pour faire taire ses détracteurs. «Les femmes jouent, ont toujours joué, et ne sont pas moins fortes ou moins capables que les hommes, appuie Yannick Rochat. Comme c’est le cas dans la vie de tous les jours, elles doivent franchir des barrières supplémentaires qui n’ont pas lieu d’être.»

Membre du GameLab – groupe d’étude sur le jeu vidéo à l’UNIL –, le mathématicien poursuit ce parallèle avec la société. «Les femmes sont souvent cantonnées à des rôles secondaires dans les jeux, en tant que guérisseuses (un rôle très maternel) ou soubrettes par exemple. Même des jeux iconiques, comme la série des Super Mario, répondent à ce schéma: le plombier italien doit régulièrement aller sauver la pauvre princesse Peach. Ces représentations reflètent la place qui est encore trop souvent réservée aux femmes dans le monde réel.»

Les parents décrochent

L’industrie a un rôle clé à jouer dans l’évolution des mentalités au sein d’une communauté en pleine évolution. Quelques progrès ont été récemment observés. «Blizzard», qui édite «Overwatch», a annoncé l’homosexualité de l’un de ses personnages féminins, appelé «Tracer». L’année dernière, le titre de meilleur joueur de l’année a été décerné à «SonicFox», un Afro-américain ouvertement gay. «Les enjeux sont énormes car les enfants et les jeunes qui jouent aujourd’hui sont les adultes de demain», conclut Yannick Rochat.

Au eLS, Frédéric Boy est conscient de cette portée pédagogique. Il pointe du doigt le décrochage des parents. «Ils veulent tous bien faire mais ne savent pas comment aborder le sujet vu que l’esport leur est inconnu. La répression n’est pas la solution. Même en confisquant les écrans, les enfants trouveront toujours un moyen de se connecter. Il faut oser un dialogue sur le fond, poser des questions et aller au-delà de sa peur face à un monde entouré de mystères.»

Nastasia Civit, alias «Khirya», a dénoncé publiquement le traitement réservé aux femmes dans le monde de l’e-sport. Elle a été soutenue dans sa démarche par le eLausanne-Sport. International Gaming Show

Créé: 25.03.2019, 10h01

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