L’État de Vaud avait proposé 207'000 fr. pour son silence

Viré du Gymnase Auguste-Piccard après une lettre signée de quelques-unes de ses élèves, l’enseignant a bénéficié d’une offre exceptionnelle, qu’il a refusée.

Le Gymnase Auguste-Piccard, à Lausanne.

Le Gymnase Auguste-Piccard, à Lausanne. Image: Philippe Maeder

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Le Département de la formation, de la jeunesse et de la culture (DFJC) du canton de Vaud est-il si sûr de lui dans l’affaire qui l’oppose au professeur P. (il ne souhaite pas que l’on divulgue son nom)? Il lui avait en tout cas fait avant son renvoi avec effet immédiat une proposition d’une teneur étonnante, cela à condition d’enterrer l’affaire.

«Le Matin Dimanche» a pu consulter cette offre que le département de la socialiste Cesla Amarelle a faite le 11 juillet dernier au professeur P. On lui proposait de le libérer de l’obligation de travailler, en touchant son salaire jusqu’à la fin d’octobre 2020: dix-huit mois de rétribution représentant 207'000 francs de salaire brut. La somme était additionnée d’une clause de confidentialité: en l’acceptant, les diverses parties devaient s’engager à garder le silence sur l’ensemble de l’affaire.

«C’était Tchernobyl, tout était enterré sous du béton. Il aurait même été possible d’obtenir plus, sans doute deux ans de salaire», dit aujourd’hui le professeur. Car le directeur général de l’enseignement postobligatoire, Lionel Éperon, qui a signé cette proposition, précisait demeurer ouvert à la négociation. Mais le professeur a refusé: «Une question de principe. Je conteste la manière et les raisons invoquées pour se débarrasser de moi. J’entends régler ça auprès du Tribunal de prud’hommes de l’Administration cantonale.»

À 58 ans, licencié du Gymnase Auguste-Piccard, à Lausanne, après plus de trente ans d’enseignement dans divers établissements, le professeur P. est tombé au creux de l’été suite à une lettre de dénonciation de neuf de ses élèves, l’accusant de déficits dans son enseignement du français, et d’utiliser en classe un vocabulaire parfois vulgaire et grossier, voire sexiste, qu’elles subissaient douloureusement durant ses cours. Il ne nie pas qu’il ait pu parfois utiliser des expressions à caractère sexuel, ce d’autant que les élèves étudiaient alors «King Kong Théorie», ouvrage choc de Virginie Despentes.

«Cela me semble normal, face à une classe, de ne pas toujours plaire, on ne peut pas éviter tous les conflits.» Mais ce n’est cependant pas le contenu de cette lettre qui a précipité sa mise à la porte (lire en pied d'article).

Une offre préalable aussi généreuse du Canton pour celui qu’il veut mettre à la porte est-elle habituelle? Filip Grund, chef du Service du personnel de l’État de Vaud, ne peut s’exprimer sur le cas particulier, mais répond que «dans ces situations, nous examinons les cas selon plusieurs critères, dont l’âge et les années d’ancienneté. Nous ne faisons pas de politique. Il n’y a pas de règles fixes.» Spécialiste du droit du travail, l’avocat lausannois Michel Chavanne reste cependant très surpris: «Le moins que l’on puisse dire, c’est que lorsque l’on propose des arrangements de ce genre à un employé dont on souhaite se débarrasser, cela ne donne pas le sentiment que l’on est très sûr de soi.»

«Remuant gêneur syndical»

Pour Me Éric Stauffacher, défenseur du professeur, cette offre confirme surtout une volonté de voir à n’importe quel prix les talons de son client: «Dans le cadre de ses activités syndicales, le professeur P. avait eu quelques mois auparavant un échange très vif avec Mme Cesla Amarelle, à laquelle il s’était opposé. La première des signataires dénonçant le professeur s’est aussi prévalue, c’est dans le dossier, du fait que sa mère, municipale dans une commune du Grand Lausanne, connaissait Mme Amarelle. Pour moi, il y a le soupçon que de la part de l’État, il y a eu dans cette affaire un «effet d’aubaine»: les reproches au professeur P. tombaient au moment opportun pour justifier le licenciement d’un remuant gêneur syndical. L’article paru dans le magazine «L’Illustré» cette semaine tient aussi selon moi d’une même mécanique, et fera l’objet d’une plainte civile et pénale.»

Le professeur étant lui-même assesseur au Tribunal de prud’hommes, c’est le juge Pierre Bruttin qui devra statuer. Une première séance de conciliation est prévue le 29 octobre, mais le professeur n’en espère pas grand-chose, un procès semble inévitable, même si l’homme n’a en principe pas la possibilité d’être réintégré.

Nous avons contacté Cesla Amarelle au sujet de cette proposition d’arrangement financier. Son porte-parole, Julien Schekter, nous a fait savoir qu’elle ne pouvait pas s’exprimer sur une affaire en cours.


Un cas hors norme

Pour l’avocat du professeur P., Me Éric Stauffacher, on est dans un cas hors norme: «Remarquons que mon client n’a donc pas été licencié pour les faits qui lui sont reprochés par les élèves signataires. Il l’est pour les «menaces» soi-disant mises à exécution par ceux qui le soutiennent, en premier lieu les syndicats d’enseignants: 712 professeurs ont signé un texte en sa faveur, et plus d’une centaine d’élèves. Et aussi pour la «médiatisation» de l’affaire. Autrement dit, le Département de la formation considère le syndicalisme et la presse comme des passages à l’acte de menaces proférées contre lui. C’est incroyable.»

Les dénonciatrices avaient refusé toute rencontre ou médiation. Un rapport a été demandé à l’ancien juge François Meylan. Sur la base des accusations des élèves, il concluait au début de l’été à des faits «graves» concernant les reproches des élèves, mais justifiant seulement un avertissement, et «particulièrement grave» (ce qui peut amener au licenciement immédiat) si le professeur P. mettait à exécution les «menaces» de «guerre syndicale» qu’il avait proférées dans un message personnel au directeur de son collège.

Le professeur s’en était excusé: «Quand j’ai réalisé, après mon unique rencontre avec des responsables du département, que mon sort était déjà décidé en amont, j’étais dans un grand désarroi, J’ai écrit ce message maladroit à un homme que je croyais mon ami», explique-t-il aujourd’hui. Mais son directeur avait aussitôt transmis le message à sa hiérarchie. Le retentissement de l’affaire conduira à considérer ladite menace comme réalisée, et donc à licencier immédiatement le professeur, pour «justes motifs».

Créé: 05.10.2019, 22h33

En dates

17 mars

Une lettre signée de 9 élèves féminines d’une classe du professeur P. est envoyée à la direction du collège et au Département de la formation. Les signataires se plaignent de la pédagogie de l’enseignant, de ses «propos et attitudes […] complètement déplacés», de ses «monologues interminables», d’une «attitude provocatrice et ironique» et d’un «langage vulgaire» où les «mots tels que «pute», bite», «baiser» sont des termes récurrents». Il est mis à pied.

9 avril

«24 heures» révèle l’affaire et l’émoi qu’elle provoque, notamment dans le corps enseignant. Dans la foulée, un rapport est demandé à l’ancien juge François Meylan. Il est terminé en juin mais ne sera pas rendu public.

11 juillet

Le Département de la formation propose au professeur de cesser d’enseigner. Il serait payé jusqu’au 31 octobre 2020. Il refuse. Le professeur est licencié avec effet immédiat le 29 juillet.

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