La Fédération romande des consommateurs a 60 ans

L’ancêtre de la FRC a été créée en 1959 par des femmes déterminées. Retour sur ses premiers combats, où l’on comptait les petits pois et boycottait le beurre.

Les fondatrices de la Commission romande des consommatrices (CRC) avaient conscience que les femmes faisaient la quasi-totalité des courses et possédaient le pouvoir d’achat.

Les fondatrices de la Commission romande des consommatrices (CRC) avaient conscience que les femmes faisaient la quasi-totalité des courses et possédaient le pouvoir d’achat. Image: Archives Historiques Nestlé

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Ces dames qui comptent les petits pois

L’image est véridique. Elle a valu des railleries aux pionnières qui, en 1959, ont créé la Commission romande des consommatrices, qui deviendra par la suite la Fédération romande des consommateurs (FRC). Elle révèle surtout la détermination de femmes qui débutent un combat sans argent, sans bureau ni employés.

Pourtant, malgré leurs moyens limités et malgré la condescendance à leur égard, ces militantes veulent peser dans un pays où elles n’ont pas le droit de vote au niveau national. Tout doit être inventé, mais elles ont conscience de posséder le bien nommé pouvoir d’achat, sans oublier leurs compétences dans la gestion des budgets. Résultat? En quelques années, elles se font une place sur les scènes économique et politique.

Proches des réalités quotidiennes

En 1959, leur première enquête (faite sur des bases non scientifiques, ce qui leur est reproché) porte sur les produits laitiers. Après avoir consulté 89 familles, les militantes découvrent que la consommation de beurre est proportionnelle au revenu et inversement proportionnelle au nombre d’enfants. Elles en tirent la conclusion qu’en raison du prix, de nombreuses familles n’en consomment pas autant que voulu.

En 1963, des enquêtrices relèvent le prix de plusieurs aliments de base, le même jour dans 22 localités. Elles montrent ainsi que la facture n’est jamais identique. Elles comparent aussi les étiquettes, et le prix aux 100 grammes ou au kilo de différents produits. Ce qui les conduit aux fameux petits pois. Les boîtes de conserve sont ouvertes dans une cuisine à Peseux (NE). Le liquide est pesé d’un côté, les légumes de l’autre. Tous sont comptés.

Bilan? Des petits pois «moyens» sous une marque sont identiques à ceux annoncés «fins» sous une autre. La même expérience menée avec des haricots révèle que certaines boîtes d’un kilo ne contiennent que 440 grammes de légumes. «En comparant ainsi un produit fréquemment utilisé, elles ont démontré une tromperie sur la marchandise, qui déboucha par la suite sur l’obligation d’indiquer le poids effectif et le prix aux 100 grammes sur l’étiquette», salue Françoise Michel, ancienne rédactrice en cheffe de «J’achète Mieux», le premier journal de l’association.

Des premiers succès à la reconnaissance

À l’instar des petits pois, les premiers combats sont centrés sur les produits alimentaires. En 1967, le beurre, encore lui, permet aux consommatrices d’enregistrer un succès de taille. Le Conseil fédéral décide cette année-là d’augmenter son prix, alors que les stocks s’accumulent. L’organisation, devenue en 1964 la Fédération romande des consommatrices, appelle au boycott.

Ariane Schmitt, l’une des fondatrices du mouvement, revient sur cet épisode dans un fascicule rédigé à l’occasion des 20 ans de la FRC: «La nouvelle, véritable coup de tonnerre dans la vie helvétique, fut aussitôt répercutée par la radio et tous les journaux. Nous eûmes droit à des manchettes, mais aussi à des sarcasmes: que s’imaginaient donc ces bonnes femmes, qu’elles allaient changer quelque chose à la politique de la Confédération?»

Eh bien oui, elles se l’imaginent et elles ont raison. Le mouvement est suivi en Suisse romande, où le mot d’ordre a été lancé, mais aussi en Suisse alémanique. La grève est relayée dans le journal «J’achète Mieux», qui vient d’être créé et sert désormais de levier au mouvement. Quatre mois plus tard, la consommation a baissé de 27% et le Conseil fédéral doit reculer. «C’était une victoire totale et qui fut durable», note Ariane Schmitt. La preuve est faite que les consommatrices sont devenues un acteur important. Elles commencent à être prises au sérieux et le nombre de membres fait un bond en avant.

Boycotts et tests comparatifs

L’organisation s’appuie sur des relais cantonaux et dans les années 60, les tests comparatifs deviennent «le point fort» de «J’achète Mieux», explique Françoise Michel. D’autres boycotts vont suivre – du jambon, de la charcuterie et des bombes aérosols. Dans le même temps, l’influence politique de la FRC croît. Elle est consultée lors d’élaborations de loi et en 1978, elle lance une initiative populaire qui aboutira à la création du poste du Surveillant des prix. Finalement, elle se diversifie, en s’intéressant notamment aux services.

Les conseils pratiques de la FRC: «Réduire sa consommation d'électricité»

Selon Sophie Michaud Gigon, la secrétaire générale actuelle, les conditions pour lancer un boycott seraient plus difficiles à réunir aujourd’hui. «Nous aurions de la peine à fédérer les gens autour d’un seul thème aussi criant que l’était le prix du beurre à l’époque. Quoique…» glisse-t-elle malicieusement. En tout cas, elle appelle les consommateurs à s’indigner comme au premier jour. «On constate qu’il y a un certain relativisme ou cynisme. Le public, qui connaît mieux qu’avant les techniques du marketing, nous dit «Ma foi, on sait que c’est ainsi!» Parfois, nous devons rappeler le vrai problème.»

Lobbying et politique

En soixante ans, la FRC a changé avec notre mode de consommation. Le marché a explosé. L’offre est désormais gigantesque, l’information et les problèmes pléthoriques… L’organisation se veut «une boussole qui aide les consommateurs à s’orienter» dans cette jungle. En 2019, les thématiques sont plus globales, sans oublier les acteurs économiques qui n’ont pas leur siège en Suisse. Il faut s’allier à d’autres organisations, aux niveaux national et international. La fédération fait aussi davantage de lobbying pour défendre le consommateur à Berne, où un intergroupe parlementaire a été créé.

Finalement, elle agit au niveau juridique – en proposant des conseils individuels aux particuliers, en dénonçant des manquements aux autorités, en déposant des plaintes pénales ou des procédures s’apparentant à des actions collectives. Et demain? «Dans la protection de la vie privée, par exemple, nous ne sommes pas encore au bout de nos peines, répond Sophie Michaud Gigon. Avec les positions dominantes de gros acteurs économiques qui glanent nos données, on est cocassement loin de l’anonymat que le consommateur avait gagné dès les années 60 avec l’avènement des supermarchés.»

Il y a près de soixante ans, les consommatrices comptaient les petits pois. Il y en avait entre 2510 et 3853 de qualité extrafine dans une boîte d’un kilo. Les combats ont changé. (Le Matin Dimanche)

Créé: 22.05.2019, 19h11

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