Fedpol sonne l’alarme antiblanchiment à Montreux

La police fédérale bloque le permis de séjour d’un Russe soupçonné de liens avec le crime organisé. L’homme travaille pour un gros acteur de l’immobilier lémanique.

Montreux abrite une importante communauté russe, forte de plusieurs centaines de personnes.

Montreux abrite une importante communauté russe, forte de plusieurs centaines de personnes. Image: Marius Affolter

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Un mystère se cache dans le plus haut immeuble de Montreux. La Tour d’ivoire, gratte-ciel moderniste de couleur crème, abrite des appartements de luxe accessibles uniquement par un ascenseur sécurisé. C’est là que vit un oligarque russo-grec que nous appellerons monsieur P. Selon un voisin, cet homme très secret («il filtre tout, vous ne pourrez jamais lui parler»), qui serait actif dans les matières premières, posséderait de nombreux immeubles à Montreux.

Mais un membre de son entourage inquiète les autorités suisses. Elles viennent de refuser un permis de séjour à un Russe d’origine arménienne, décrit comme son bras droit. La police fédérale estime que cet individu représente une «menace pour la sécurité publique» de la Suisse, en raison de liens avec le crime organisé qu’il a toujours contestés.

Tout avait pourtant bien débuté. En 2016, une demande de permis d’établissement en Suisse est déposée pour un employé du «family office» de monsieur P. Il doit prendre la direction d’une société immobilière basée à Montreux, Alanda SA, dont l’oligarque est l’actionnaire unique.

Alléché par la promesse d’emplois et de possibles retombées fiscales, le Canton de Vaud accepte la demande de permis. Une autorisation de séjour est accordée pour 120 jours par an. Mais à Berne, la police fédérale (Fedpol) examine le dossier et torpille la demande. À quatre reprises durant la procédure, elle affirme que le bras droit de monsieur P. met en danger l’ordre public et la réputation de la Suisse.

Au cœur des soupçons de Fedpol, les liens de l’employé avec un troisième Russe, Suren G., lui aussi établi un temps à Montreux. Selon un récent arrêt du Tribunal administratif fédéral, ce personnage était en contact avec «des représentants de haut rang de la criminalité organisée russe» et blanchissait de l’argent pour eux. Il a fait de la prison en Suisse pour escroquerie et a été expulsé pour une durée de 9 ans. Selon un arrêt du Tribunal fédéral datant de 2008, Suren G. était considéré à la fin des années 90 comme «le chef d’un groupe appartenant au crime organisé». Détail intrigant: lorsqu’il résidait à Montreux, au milieu des années 2000, son adresse était la même que celle d’Alanda SA, la société pour laquelle devait travailler le bras droit de monsieur P.

«Croissance extraordinaire»

Les accusations visant l’employé de l’oligarque ne s’arrêtent pas à ses relations passées avec Suren G.. Selon Fedpol, «d’autres personnes [de son entourage] étaient connues des services de police, essentiellement en raison de soupçons de blanchiment d’argent et de probables rapports avec des organisations criminelles».

Pour ne rien arranger, le Tribunal administratif fédéral estime que les activités immobilières de monsieur P. en Suisse posent en elles-mêmes des questions. Ainsi, sa holding genevoise Grandpona, basée à la rue du Rhône. Elle «aurait des actifs qui seraient passés de plus de 54 millions de francs en 2013 à plus de 95 millions en 2014, écrit le tribunal dans son récent arrêt. Une telle croissance extraordinaire dans les actifs d’une holding peut certes avoir une origine légitime, mais celle-ci n’est ni expliquée par les intéressés, qui en avaient pourtant eu la possibilité, ni démontrée en l’espèce, fondant ainsi un questionnement légitime à son sujet.»

Aucun des représentants de monsieur P. et de son employé que nous avons réussi à contacter n’ont voulu s’exprimer à propos du permis refusé. Mais en privé, ils contestent vigoureusement les accusations de la police fédérale. Selon l’un d’eux, l’employé russe n’a fréquenté Suren G. qu’il y a quinze ans, brièvement, et n’avait aucune idée de ses possibles activités criminelles. Ils dénoncent le pouvoir exorbitant de Fedpol sur les demandes de permis déposées par les ressortissants extra-européens. «Dans un cas comme celui-ci, la police fédérale est inattaquable, et la personne victime d’une injustice ne peut rien faire», dénonce l’un de ces interlocuteurs.

Durant la procédure d’obtention du permis, l’avocat de l’employé russe avait dénoncé les accusations «arbitraires» et «floues» de Fedpol, qui n’ont jamais été étayées devant une instance judiciaire. Le Tribunal administratif fédéral le relève d’ailleurs expressément: les autorités peuvent refuser le permis du Russe «indépendamment de toute implication personnelle répréhensible de sa part, son innocence restant présumée en l’absence d’un jugement pénal déclarant le contraire.»

D’où la police fédérale tire-t-elle ses informations sur l’employé de monsieur P.? Fedpol parle de «différents rapports de police nationaux et internationaux», mais a refusé de les produire durant la procédure. Selon le jugement du Tribunal administratif fédéral, «les informations à sa disposition étaient basées sur des sources policières dont le maintien du secret était exigé pour des raisons d’intérêt public important». Sur ce point, le mystère reste donc entier.

Créé: 10.08.2019, 23h00

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