«Le football a transformé l’argent en spectacle»

SportPhilosophe engagé, Robert Redeker livre un essai sans concession sur le football moderne. «Ce sport n’est pas anodin, il est la plus importante des affaires de l’homme moderne. Il est le monde», écrit-il.

Robert Redeker prédit au football le même destin que celui de l'URSS.

Robert Redeker prédit au football le même destin que celui de l'URSS. Image: Philippe Grollier/Pasco

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«De plus en plus de football. De plus en plus, jusqu’à la nausée.» C’est ainsi que Robert Redeker commence «Peut-on encore aimer le football?» un essai exigeant où il livre une critique cinglante du football moderne et de ses dérives. En filigrane, on comprend le ballon rond comme une fable du monde capitaliste et de son système de valeurs.

De nos jours, il est possible de voir du football à la télévision du lundi au dimanche. Ce flux ininterrompu d’images peut-il mener à la saturation?

Pensez aux années 60 et 70. L’engouement pour le football (pour Saint-Étienne en France, notamment) était incroyable, malgré la rareté des images. Il y avait certes quelques résumés, qui commençaient déjà à se multiplier, mais il y avait surtout une grande place laissée à l’imagination. Certaines personnes se posaient déjà la question: à force, ne va-t-on pas tuer la poule aux œufs d’or? Depuis, l’or s’est multiplié, la poule est plus féconde que jamais.

Vous dites qu’on n’imagine plus le football, désormais on le dissèque sous toutes ses coutures et en permanence: quel est le danger de cette surabondance?

C’est un appauvrissement évident. On est dans un univers où l’ennui n’est plus permis, où la captation de l’attention est permanente. Or l’imagination a besoin de l’absence: de temps de vide, de temps de vacances. Désormais, les médias vendent du temps de cerveau disponible pour s’attirer les bonnes faveurs des annonceurs. Il faut que les gens soient en permanence attentifs, présents devant l'écran, car on vend de l’attention. On passe alors facilement vers l’addiction: c’est le principe même de la consommation. Nous sommes dans des sociétés où la demande doit être récompensée.

Les images à profusion ne risquent-elles pas de finir par nous lasser?

Les images ont changé de nature et ont changé notre nature. Nous vivons à une époque où les images ont remplacé la nature. Les images sont l’univers dans lequel nous vivons, elles constituent l’air que nous respirons. Il me semble que du fait de ce changement de paradigme, le risque de lassitude est assez minime. Il aurait pu y avoir lassitude dans un univers dans lequel les images sont à côté d’autre chose. Or aujourd’hui, tout est image et l’image est tout.

Le football permet-il encore de l’évasion?

Pour permettre l’évasion, il faut que l’imagination fonctionne. S’évader, ce n’est pas simplement penser à autre chose. En consommant ces images, le spectateur assiste à l’expression parfaite des références néolibérales du système de valeurs imposées par la société. Les injonctions qu’il rencontre dans la vie quotidienne, comme la performance, la compétitivité, le mérite, s’y trouvent confirmées.

Mais le football n’est-il pas néolibéral par essence?

Non, le football a été fasciste, il a été stalinien, il a été gaulliste. Actuellement, il est néolibéral. Quand on écoute les commentaires d’un match de football de nos jours, la plupart des considérations sont économiques. D’ailleurs, c’est souvent l’argent qui fait la valeur d’un joueur, plus que ses capacités footballistiques. On dit souvent d’un joueur qu’il vaut tant ou tant, plutôt que de s’intéresser à ses performances.

Le sport, et le football en particulier, est considéré comme une méritocratie. Ça aussi, c’est une notion très néolibérale, non?

Le football a réussi quelque chose qui plaît beaucoup au néolibéralisme: il a transformé l’argent en spectacle. On le constate lors de chaque mercato, où les spéculations liées aux transferts ont autant d’intérêt ou presque que les matches eux-mêmes. On suit ce spectacle comme un feuilleton, avec du suspense et des rebondissements, où l’argent est au centre de tous les enjeux.

L’argent est devenu la star, avant le joueur?

Oui, mais en même temps les sommes sont tellement incroyables que c’est un argent qui ne représente plus rien de concret. Si les joueurs de football avaient des salaires raisonnables, personne ne s’y intéresserait. Le football glorifie les gagnants de ce système fait par et pour l’argent. Reste que quand on parle de valeur marchande pour un être humain, personnellement, cela me fait toujours un pincement au cœur.

Vous avez parlé des gagnants, qui sont portés aux nues. Que penser alors des perdants?

Perdre est devenu intolérable: cela aussi marque le triomphe de l’argent. Dans le langage commun, le mot «perdant» s’est transformé en insulte. Le système de valeurs néolibéral a remplacé le pécheur par le perdant. Dans mon enfance, le mal, c’était la faute morale, où l’on se regardait dans le miroir à l’aune de sa propre conscience. Aujourd’hui, le mal, c’est d’être un perdant, peu importent les considérations morales: le riche, c’est le bon, celui qui a réussi; le «loser», c’est le mauvais. C’est un raté, c’est à se demander s’il mérite même d’exister.

Le football n’était-il pas un lieu où, justement, on apprenait à perdre? À perdre dignement et en en tirant des leçons?

Le sport en général était une école de vie dans le sens où il nous apprenait qu’il était possible de gagner dans la défaite. La devise «l’important, c’est de participer» est totalement désuète. C’est à se poser des questions sur l’utilité sociale du football moderne, qu’il s’agit bien sûr de distinguer du football régional et amateur, où l’important est encore de tisser du lien social.

Or, de plus en plus, l’ancrage local du football est oublié au profit d’une globalisation galopante. Que faut-il en penser?

Il est possible que cette globalisation soit suicidaire. C’est scientifique: tout système tend vers son point d’implosion. Qui, en 1980, imaginait que l’URSS allait disparaître? Tout système qui a une confiance excessive en lui-même va vers la catastrophe. Quand on entend aujourd’­hui que les grands clubs veulent créer une ligue planétaire, dans un entre-soi des puissants, on est en droit de penser qu’on se dirige peut-être vers ce point de rupture.

Constatez-vous des signes avant-coureurs?

Difficile à dire. Dans les autres domaines de consommation, on observe toutefois une tendance qui ramène le consommateur vers le local. Les grands supermarchés ont des problèmes et on voit renaître des petits commerces de proximité. Il est possible que le football suive la même tendance. On assistera alors à une «relocation» du football à la demande des supporters. Cette exigence d’authenticité locale va mordre sur le football globalisé dans les prochaines années.

Créé: 24.01.2020, 12h36

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.