«En France, la galanterie est un mythe national»

Après la campagne «Me Too», les polémiques sur la galanterie ont resurgi. L'historien Alain Viala publie un livre sur le sujet

«La balançoire», huile sur toile de Jean-Antoine Watteau (1712).

«La balançoire», huile sur toile de Jean-Antoine Watteau (1712). Image: Bridgeman Images

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La galanterie, on croit savoir ce que c’est. Mais votre livre montre que des sens très différents ont été attachés à ce mot. Pourquoi est-elle si difficile à appréhender?

Cela tient d’abord aux quatre siècles de disputes sur le sujet qui se sont sédimentés: ils donnent l’impression que c’est difficile à saisir et contradictoire. Ensuite, je crois qu’un phénomène linguistique joue un rôle. Dans un dictionnaire, le mot galanterie est défini comme qualité de ce qui est galant. Le substantif vient donc de l’adjectif. Et un adjectif est forcément un jugement de valeur: c’est ce qui fait de la galanterie une représentation subjective. On ne peut donc en donner une définition objective, précise et claire.

Vous abordez la galanterie comme «un prisme à trois faces»: la politesse, l’art et l’amour. Comment ces trois dimensions se sont-elles articulées?

La galanterie est un modèle culturel qui s’est développé en France vers 1650 et qui est devenu dominant pour au moins un siècle. Historiquement, ce sont d’abord les relations de civilité, la politesse, qui se sont dessinées comme un moyen de distinction dans des milieux qui étaient en voie de promotion sociale et qui avaient besoin de légitimer leur position avantageuse. Ensuite, comme la galanterie ne relève pas d’une morale ou d’un dogme mais d’une imagerie et d’un idéal, elle s’est exprimée à travers des images. D’abord des images textuelles. Puis, de plus en plus, des images visuelles comme les tableaux de Watteau. C’est donc passé par un style, dans la sociabilité comme dans l’art. Dans la sociabilité, le point le plus sensible concerne les relations entre les deux sexes. Car la galanterie s’est en partie développée sous l’impulsion d’une revendication féminine pour plus de considération et plus de droits à une certaine égalité, dans les termes où c’était possible à l’époque. On a donc ces trois éléments qui jouent ensemble. Un type de sociabilité. Un type de relations amoureuses. Et un style artistique où les femmes ont joué un rôle déterminant, à la fois comme créatrices et comme spectatrices.

Ne peut-on considérer que la vraie galanterie résiderait dans son idéal d’origine?

Non, parce qu’une signification négative du terme s’est imposée au moment même où cette image primitive a pris forme. Des misogynes se sont emparés du mot pour se moquer de ceux qui proposaient ce nouvel idéal. Dès l’origine, le mot a une double valence. Selon qu’on place l’adjectif avant ou après le substantif, il change de valeur. Un «galant homme» est ainsi un exemple de perfection dans les mœurs. Mais un «homme galant» n’est qu’un séducteur. De même, une «galante dame» est une femme distinguée, mais une «dame galante» n’est qu’une dévergondée ou une putain. Cette double valeur a rendu le mot constamment conflictuel.

Malgré cela, la galanterie du XVIIe siècle n’a-t-elle pas pavé le chemin vers plus d’égalité entre hommes et femmes?

Il y a eu, c’est vrai, un mouvement vers plus d’autonomie et d’égalité pour les femmes. Mais, s’agissant des relations entre les deux sexes, l’idéal galant était irréalisable dans les conditions sociales de l’époque. Il supposait en effet que deux personnes décidant de former un couple se choisissent sur des critères qui n’étaient pas sociaux, de richesse ou de notoriété, mais sur des critères de qualités personnelles. C’était un bel idéal. Mais impossible à réaliser dans une situation où les relations entre les deux sexes étaient dominées par la logique des alliances de famille. Les inégalités entre les deux sexes ont donc persisté. Et elles se sont même renforcées à partir de la Révolution française. D’un côté, une obsession du sens péjoratif de galanterie est allée de pair avec la prise de pouvoir par la bourgeoisie. De l’autre, une variante bourgeoise de la galanterie a donné lieu à une politesse très formelle, telle qu’on la trouve dessinée dans les manuels de civilité du XIXe siècle: l’art de bien soulever son chapeau devant une dame ou de s’écarter pour la laisser passer. À l’inverse de ce qui avait pu se passer au XVIIe siècle, on a vu se renforcer un mode de relations où la femme était en position de faiblesse et l’homme en position de force, la femme jouant de sa séduction pour compenser sa faiblesse et l’homme jouant de sa politesse pour dissimuler sa domination.

Au sein du mouvement féministe, la question de la galanterie a suscité des débats et conflits. C’est toujours le cas?

Oui, ils se sont même ravivés à la suite de la campagne «Me Too». Notamment en janvier 2018, quand «Le Monde» a publié une tribune signée par cent femmes disant vouloir «libérer une autre parole». Quelques jours plus tard, l’historienne Michelle Perrot a publié dans le même journal un texte qui met en cause le féminisme français: il y est décrit comme «englué» dans une tradition de galanterie qui «dissimule l’inégalité sous les fleurs». Cette question se pose en France dans des termes un peu particuliers. Dès le XVIIe siècle, quand Louis XIV adopte le personnage du galant dans ses fêtes de cour, on trouve des textes où il est affirmé que la galanterie est un style dans lequel les Français montrent leur suprématie. Il reste vivace ce mythe national qui fait de la galanterie un fleuron de l’art de vivre à la française, au même titre que la littérature, la gastronomie et les produits de luxe.

Pourquoi ironisez-vous sur des auteurs qui, comme Alain Finkielkraut, plaident en faveur de la galanterie française?

J’en parle cum grano salis, avec un sourire en coin. Mais il y a là un vrai débat: peut-on aujourd’hui, dans une société où les femmes trouvent leur rôle dans le travail, la vie sociale et la vie politique, continuer à entretenir une image asymétrique où la galanterie signifierait que l’homme fort doit protéger la faible femme? Imaginons que s’inventent des nouveaux modes de socialité, plus égalitaires, qui fassent profit de l’héritage de la galanterie: je dirais alors tant mieux! J’aurais plaisir à ce qu’une dame me tienne la porte si j’ai les mains encombrées. Comme je me dois de la lui tenir si elle a les mains encombrées. Et non parce qu’elle est une femme. Ou parce que je suis un homme. On serait là dans une forme de civilité qui ferait preuve d’un peu d’élégance et d’esprit vif, ce qui est un sens premier de la galanterie: le radical lointain du mot désignait le jeu ou l’esprit enjoué. Il est toujours bon de mettre de l’esprit dans la civilisation des mœurs.

Créé: 16.08.2019, 11h19

À lire



«La galanterie. Une mythologie française»
Alain Viala, Seuil, 398 p.

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Paroles de féministes romandes



Anne-Marie von Arx-Vernon
Députée PDC au Grand Conseil genevois

Je considère la galanterie non comme un devoir de politesse, mais comme une forme de jeu qui permet de mettre quelque chose de léger, de plaisant, dans les rapports entre les hommes et les femmes. C’est donc un code dans lequel il entre de la courtoisie, voire de la séduction, et pour ma part j’aime bien les codes. La galanterie est une manière de faire plaisir à l’autre, plus qu’à soi-même. En ce sens, elle implique le consentement. J’insiste là-dessus: le consentement, même sous une forme subtile, doit pouvoir être parfaitement compris par chacun et chacune. C’est la condition sans laquelle la galanterie ne saurait être bienveillante, bienvenue et bien reçue.



Marylène Lieber
Sociologue et professeure en études de genre à l’Université de Genève

La galanterie est très ambivalente. Elle est souvent présentée comme une forme de privilège: il s’agirait de montrer des égards envers les femmes. Mais elle contribue, dans le même mouvement, à les constituer comme différentes et inférieures en les cantonnant dans un rôle imposé, comme objet et non sujet de désir. Des sociologues éminents ont d’ailleurs souligné dès les années 60 comment la galanterie était un des rouages des rapports de genre et contribuait à réaffirmer la différentiation et la hiérarchie entre les sexes. Il ne s’agit bien sûr pas de refuser toute forme de séduction, mais d’insister sur la dimension égalitaire qui doit être au fondement de toute relation affective et sexuelle.

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