Frederik Paulsen gêne les politiciens romands

Qui est le milliardaire slavophile qui se retrouve au centre de plusieurs polémiques? Il s’est souvent rendu en Russie avec des élus. En payant parfois. Cette générosité dérange désormais.

Pascal Couchepin (à gauche) et Frederik Paulsen (à droite) lors d'un voyage dans la République russe de Carélie, en mars 2015. L'excursion était organisée par Éric Hoesli, et le groupe également composé de François Longchamp, Tibère Adler et Jean-Dominique Vassalli.

Pascal Couchepin (à gauche) et Frederik Paulsen (à droite) lors d'un voyage dans la République russe de Carélie, en mars 2015. L'excursion était organisée par Éric Hoesli, et le groupe également composé de François Longchamp, Tibère Adler et Jean-Dominique Vassalli. Image: DR

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Les voyages et la classe politique romande ne font plus bon ménage. Dans le canton de Genève, c’est le déplacement à Abu Dhabi du conseiller d’État Pierre Maudet (PLR) qui fait scandale. Dans le canton de Vaud, les voyages en Russie du ministre Pascal Broulis (PLR), de la conseillère aux États Géraldine Savary (PS) et d’autres élus interpellent aussi. Hier, c’est l’excursion en Ukraine de l’actuelle conseillère nationale Rebecca Ruiz (PS) et de la conseillère d’État Jacqueline de Quattro (PLR) qui a fait la une de «24 heures».

À Genève, c’est le cercle d’amis libanais de Pierre Maudet qui est au cœur de l’affaire. Sur Vaud, c’est Frederik Paulsen. Il y a encore peu, rares étaient ceux qui connaissaient ce patron de l’entreprise Ferring à Saint-Prex (VD). Au fil des récentes révélations dans les médias, les Vaudois ont appris que ce milliardaire est un des plus gros contribuables du canton. Ce Suédois, né en 1950, est le consul honoraire de Russie à Lausanne où il vit. Enfin, l’aventurier est passionné par le Grand-Nord et les expéditions extrêmes. Il est le premier à avoir atteint les huit pôles de la planète (géographiques, magnétiques, géomagnétiques et d’inaccessibilité).

Rapprocher la Suisse de la Russie

Frederik Paulsen veut rapprocher la Suisse et la Russie, en payant parfois de sa poche. Dans le canton de Vaud, son activisme est incontournable sur la scène culturelle et scientifique. Le mécène a fait venir le prestigieux ballet moscovite du Bolchoï. À l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), le mélomane s’investit dans des projets de recherche.

Le patron suédois ne s’arrête pas là. Il veut faire découvrir le territoire russe. En 2009, il avait coorganisé, en tant que consul honoraire, le déplacement officiel d’une délégation de 40 entreprises vaudoises à Moscou. L’opération avait coûté un million de francs. L’homme voyage aussi à titre privé. Selon la presse, il se rend plusieurs fois par année sur le continent eurasiatique. L’aventurier se déplace dans des zones difficiles d’accès comme la Sibérie. Il ne voyage pas seul. Lors de ses excursions, il est accompagné par des personnalités suisses, souvent vaudoises.

L’aventurier est réservé, selon son entourage. Mais il n’a pas peur de s’afficher en public, lors de ces expéditions, avec des politiciens, des journalistes, des scientifiques, des ambassadeurs. Il a déjà été vu en Russie avec d’autres personnalités que celles déjà citées: Pascal Couchepin, ex-conseiller fédéral, François Longchamp, alors au Conseil d’État genevois, mais encore Tibère Adler, l’ex-directeur d’Avenir Suisse, et Charles Kleiber, ex-secrétaire d’État à la formation et à la recherche.

Dans la constellation de Frederik Paulsen, le journaliste Éric Hoesli est omniprésent. L’ex-responsable éditorial d’Edipresse, racheté par Tamedia (éditeur du «Matin Dimanche»), est un grand connaisseur de la Russie. Il l’a découverte avant la chute du rideau de fer. Depuis il s’y rend très souvent. Le duo s’apprécie. Le journaliste fait jouer son carnet d’adresses. Il est l’interface entre le patron de Ferring et des personnalités suisses.

Ils mangent du ragoût de renne

C’est Éric Hoesli qui a organisé les voyages privés controversés de Pascal Broulis et de Géraldine Savary. Frederik Paulsen était parfois invité. L’organisateur s’occupe de tout. Il compose la liste des participants, généralement une douzaine. Il choisit la région à visiter, de préférence la Sibérie. Chaque excursion dure entre 6 et 10 jours. Dans des conditions plutôt austères: les voyageurs dorment sous tente et mangent du ragoût de renne. Selon nos informations, un groupe s’est rendu sur l’archipel des Kouriles en 2012, sur le fleuve Amour en 2013, en Carélie en 2015, à Khanty-Mansiïsk en 2016. Éric Hoesli et Frederik Paulsen étaient aussi du voyage en Ukraine en 2012. Ils ont ainsi accompagné Rebecca Ruiz, à l’époque jeune députée du Grand Conseil vaudois, et Jacqueline de Quattro. Tous faisaient partie d’une délégation vaudoise de trente personnes. L’escapade avait été organisée pour célébrer la communauté suisse vigneronne de Chabag, sur les bords de la mer Noire.

Durant ces voyages, Frederik Paulsen ne fait pas que de la représentation. Il lui arrive aussi de fournir une aide logistique et financière. Le consul honoraire de Russie favorise ainsi les contacts avec les autorités locales. Selon «24 heures», il a affrété l’avion pour le déplacement ukrainien. Le patron suédois est généreux: la revue professionnelle «Infôtellerie»,qui a couvert cette visite à Chabag, raconte qu’à l’heure du dîner, le mécène lève son verre et annonce «un don de 100 000 francs» pour le temple local.

Ces voyages qui suscitent la controverse aujourd’hui existent donc depuis longtemps. Pendant toutes ces années, ils n’ont jamais fait parler d’eux. À de rares exceptions. En 2007: «La Liberté» révèle que Pascal Broulis ne peut pas assister à un débat sur le budget au Parlement, parce qu’il est resté coincé en Russie où il a effectué un voyage «semi-officiel, semi-privé» avec Éric Hoesli. En 2012, Géraldine Savary avait manqué deux rendez-vous politiques à cause d’un séjour à Vladivostok. La même année, «La Liberté» révélait qu’un groupe de voyageurs suisses avait créé un mini-incident diplomatique avec le Japon. Éric Hoesli, Frederik Paulsen, Patrick Aebischer, ex-directeur de l’EPFL, Géraldine Savary, Pascal Broulis, Pascal Couchepin, Jean-Dominique Vassalli, ex-recteur de l’Université de Genève, et Isabelle Chassot, actuelle directrice de l’Office fédéral de la culture, avaient voulu se rendre sur l’île de Kounachir. Problème: cette portion russe de l’archipel des Kouriles est revendiquée par Tokyo qui n’accepte pas le caractère privé de cette visite suisse.

Les voyages font désormais scandale

Ces articles font peu de bruit. Les voyages retombent ensuite dans l’oubli… jusqu’en juillet dernier. Le «Tages-Anzeiger» reprend le thème avec plus de succès en soulignant les liens entre Pascal Broulis et Frederik Paulsen. Les Vaudois découvrent la proximité entre le ministre des Finances et le plus gros contribuable du canton qui est au bénéfice d’un forfait fiscal, octroyé avant l’élection du magistrat. Scandale. Le Parlement s’empare du sujet. Le procureur général, Éric Cottier, annonce des investigations préliminaires pour savoir s’il s’agit d’un cas de corruption. Géraldine Savary est aussi visée. Les autres y ont échappé, pour l’instant. Contacté hier, le Ministère public ne fait encore aucune déclaration officielle au sujet des dernières révélations sur le voyage à Chabag en Ukraine.

Éric Hoesli n’a pas répondu à nos questions. Il ne s’exprime plus sur ces voyages en raison des investigations en cours. Tout comme les autres participants. Tous jurent cependant que ces excursions sont amicales et privées. Et qu’ils ont payé leur part. Géraldine Savary invoque sa bonne foi. Elle ajoute que la Sibérie est une passion. Rebecca Ruiz et Jacqueline de Quattro affirment que leur voyage était officiel.

Martin Hilti est directeur de Transparency International. Cette référence en suisse de la lutte contre la corruption confirme. Les politiciens peuvent voyager avec qui et où ils veulent, du moment qu’ils respectent les règles sur les cadeaux. «Ils ont des droits, mais aussi des devoirs. Dès que l’invitation dépasse le cadre privé, ils doivent être prudents», nuance le spécialiste qui se plaint de la légèreté des comportements et des règlements (lire encadré).

En matière de lutte contre la corruption, il y a deux indicateurs importants, poursuit Martin Hilti. Il y a d’abord le montant du cadeau. Plus il est élevé, plus il est problématique. Des participants aux voyages privés organisés par Éric Hoesli disent avoir payé un forfait, de 4000 à 6000 francs selon les parcours. Ils précisent que cette somme pourrait ne pas couvrir le prix total. Des moyens de transport utilisés, comme l’hélicoptère, sont onéreux. Et les déplacements, de par certains aspects extraordinaires, sont difficilement estimables. «Si une partie du voyage n’a pas été payée par le participant, elle est considérée comme un cadeau. Par exemple, l’Administration fédérale ne tolère pas de cadeau de plus de 200 francs.»

Deuxième indicateur important en matière de lutte contre la corruption: la répétition. Un élu peut se faire offrir un repas une fois. Mais si c’est tous les jours, pendant longtemps, cela devient suspect. Pascal Broulis se déplace en Russie avec Éric Hoesli depuis au moins 2007. Géraldine Savary dit avoir participé à trois voyages. À une autre occasion, en 2015, elle a accompagné Frederik Paulsen et sa famille dans un festival de musique en Espagne. Rebecca Ruiz et Jacqueline de Quattro, de leur côté, assurent n’avoir voyagé qu’une fois avec le Suédois.

La balle est désormais dans le camp du Ministère public vaudois. Les enquêteurs doivent démêler ce mélange des genres entre le privé et le public. Ils doivent aussi déterminer si ce lien amical entre le ministre des Finances et le patron de Ferring a favorisé l’octroi d’un forfait fiscal. Une certitude toutefois: les élus ne voyageront plus en compagnie de Frederik Paulsen avec la même insouciance.

Créé: 22.09.2018, 23h00

Le plus grand flou règne dans les règlements

Les escapades en Russie de la conseillère aux États socialiste Géraldine Savary n’émeuvent guère les services du Parlement. Ceux-ci se réfèrent aux recommandations des bureaux des Chambres fédérales. D’après elles, «il appartient aux parlementaires d’apprécier si l’acceptation d’un cadeau ou autre avantage porte ou non atteinte à son indépendance et risque ou non de lui valoir des poursuites pénales.» Il n’y a donc pas de vrai règlement qui régit l’acceptation d’avantages par les élus fédéraux. Le texte ne fait que s’en rapporter au Code pénal et à l’article 322 sur la corruption.

Le flou règne aussi dans les cantons romands pour ce qui est des voyages effectués à titre privé. Les chancelleries se réfèrent à la loi et au bon sens politique. Elles estiment que les ministres doivent être conscients qu’ils peuvent être poursuivis en cas de problème. Aucun contrôle en amont n’est prévu pour éviter les scandales, comme à Genève, où Pierre Maudet est empêtré dans l’affaire de son voyage à Abu Dhabi. Les autorités jugent que ce qui est privé est privé. Les ministres n’ont donc pas à déclarer à l’avance ce qu’ils feront de leurs vacances, ni si elles sont financées par un tiers. Par ailleurs, à Fribourg, la Chancellerie juge que les voyages en Russie de l’ancienne conseillère d’État Isabelle Chassot ne posent pas de problèmes puisqu’ils ont été effectués sur ses congés.

Avec l’affaire Maudet, des voix se sont élevées en faveur d’une harmonisation des règlements en matière d’avantages. Ils diffèrent en fonction des cantons mais ils prévoient tous un cadre lors de l’activité officielle uniquement. L’aide-mémoire à l’intention des membres du Conseil fédéral est cité en exemple. Il a déjà inspiré le canton de Vaud. Ainsi, les conseillers fédéraux le sont 24 h/24, 365 jours par an. Aucune distinction n’est faite entre leur vie privée et leur vie professionnelle.

Texte: Julien Culet

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