Les garçons sont-ils défavorisés au gymnase?

Un Zurichois fait recours contre le redoublement de son enfant. La filière gymnasiale ne serait pas adaptée aux garçons. Vraiment? Réponses d’experts.

En 2016, en Suisse, 23,7% des femmes ont obtenu leur maturité gymnasiale, contre seulement 15,7% des hommes.

En 2016, en Suisse, 23,7% des femmes ont obtenu leur maturité gymnasiale, contre seulement 15,7% des hommes. Image: iStock

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À force d’entendre parler de garçons en échec scolaire, Martin Hablützel, père de famille résidant sur la huppée Goldküste zurichoise, s’est forgé la conviction qu’il existait un problème. À la fin de l’année scolaire dernière, c’est son propre fils, âgé de 17 ans, qui a raté sa 2e de gymnase – l’équivalent du lycée dans le Jura ou à Neuchâtel, du collège à Genève et à Fribourg.

Et cet avocat de profession, qui a défendu jusqu’à Strasbourg des victimes de l’amiante, s’est résolu à agir. Martin Hablützel a recouru contre le redoublement de son enfant au Département de la formation du Canton de Zurich. Son argument ne se limite pas à un examen spécifique, il s’attaque au système scolaire dans son entier, accusé de contrevenir à la Constitution et à la Convention européenne des droits de l’homme. Motif: «Le gymnase discrimine les garçons.»

Dans son bureau zurichois, le père de cinq enfants, dont une fille, déroule son argumentaire, comme il l’a fait la semaine dernière dans la «NZZ am Sonntag». En Suisse, les études menant à la maturité gymnasiale défavoriseraient les garçons en accordant trop d’importance aux branches «féminines» que sont les langues, par rapport aux sciences ou aux maths. Elles récompenseraient la capacité de s’adapter et le zèle, qualités plus développées chez les filles. «Les jeunes hommes sont moins mûrs, ont plus de peine à se concentrer», poursuit-il.

Martin Hablützel plaide pour un «changement de système» où le «développement génétique et hormonal des garçons» serait mieux pris en compte. «Pourquoi ne pas donner une note en sport par exemple?»

L’argument statistique

L’avocat appuie ses critiques par des statistiques officielles. Dans le canton de Zurich, les adolescentes sont plus nombreuses à s’engager dans la voie gymnasiale. En cours de route, les garçons plus nombreux à échouer.

En fin de parcours, les gymnasiennes sont ainsi plus nombreuses à décrocher le certificat de maturité gymnasiale. Cette dernière tendance est nationale: si, en 1990, le taux de maturité – soit le pourcentage de la population résidante âgée de 19 ans qui a obtenu le diplôme – était encore équivalent entre les genres, l’écart n’a cessé de se creuser. En 2016, en Suisse, 23,7% des femmes ont obtenu leur maturité gymnasiale, contre seulement 15,7% des hommes, selon le rapport 2018 sur l’éducation de la Conférence des directeurs cantonaux de l’instruction publique (CDIP).

Comment expliquer ce décalage? La question ne préoccupe pas seulement notre père de famille, mais aussi la Confédération. «Difficile de dire si cela tient au choix des disciplines ou à d’autres facteurs. C’est la question cruciale à élucider si l’on veut exploiter le potentiel de la filière gymnasiale. Il n’est cependant pas avéré que les garçons sont a priori pénalisés au gymnase», commente le Secrétariat d’État à la formation.

En collaboration avec la CDIP, il planche en ce moment sur les causes de l’évolution du ratio entre les sexes dans le cadre d’une réflexion sur l’amélioration du cursus. Il suit ainsi la recommandation d’un rapport d’experts qui avait conclu l’an dernier que la «voie académique semble être moins intéressante pour les garçons».

La Société suisse des professeurs d’enseignement secondaire a, de son côté, commandé une étude sur la motivation des élèves, en fonction de leur genre. Les conclusions sont attendues prochainement et seront analysées minutieusement pour déterminer si des mesures s’imposent. «À l’heure actuelle, rien ne prouve qu’il existe une quelconque discrimination, réagit son président, Lucius Hartmann. Prenons l’argument des langues. Celles-ci prennent peut-être plus de place dans le cursus, mais elles comptent pour 23% de la note alors que c’est 31% pour les branches scientifiques et les maths.»

Professeure à l’Université de Lausanne en sociologie de l’éducation, Farinaz Fassa réfute la thèse selon laquelle les garçons seraient pénalisés. «Les qualités typiquement masculines ou féminines sont de pures constructions sociales», explique l’auteur du livre «Filles et garçons face à formation. Les défis de l’égalité».

Comme le montre la neurobiologiste Catherine Vidal, détaille-t-elle, rien ne prédispose un garçon à être meilleur dans les branches scientifiques ou une fille en langues. «Si les adolescents font de meilleures notes en maths, c’est parce qu’il s’agit de domaines auxquels ils s’imaginent appartenir.»

«Le choc de la vie à l’école»

Farinaz Fassa souligne que de manière générale les filles réussissent mieux car elles travaillent plus. «Mais cela tient à une éducation différenciée qui fait apprendre des rôles sexués aux deux sexes. Depuis la petite enfance, on enseigne plus aux filles à obéir et à collaborer alors qu’on tolère plus volontiers la turbulence des garçons.» En clair, «le choc de la vie à l’école est plus dur pour les garçons, poursuit Jean-Luc Gurtner, professeur au Département de science de l’éducation de l’Université de Fribourg. Leur taux de redoublement est d’ailleurs plus élevé dès l’école primaire.»

Martin Hablützel veut bien admettre que l’éducation contribue un peu aux difficultés des adolescents. Il concède aussi que son recours repose sur des bases bancales. Son fils n’a-t-il pas échoué après s’être fait surprendre en train de copier sur son voisin et avoir reçu la note 1 en physique, une branche qu’il considère pourtant comme masculine? «Ce recours est risqué. Mais le débat doit avoir lieu.»

Créé: 07.09.2019, 22h15

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