Une guerre des chiffres envenime le débat sur le tabac

Emplois, importance du secteur pour l’économie, effets d’une interdiction. De nombreuses données sont mises en avant.

On estime que le secteur du tabac emploie directement 6233 personnes.

On estime que le secteur du tabac emploie directement 6233 personnes. Image: iStock

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Quelque 5500 ou environ 11 400? Quand on se demande combien d’emplois sont liés à l’industrie du tabac en Suisse, on découvre des chiffres très différents, selon qu’ils sont cités par les milieux de la prévention ou des représentants de l’économie. Celui qui lit les documents parus en marge du débat sur l’interdiction de la publicité pour la cigarette a de quoi perdre le nord… Ce d’autant qu’en filigrane, une autre question est disputée: une restriction menace-t-elle un pan de notre économie ou aurait-elle un impact financier positif?

La question de savoir s’il faut serrer la vis à l’industrie du tabac, et dans quelle ampleur, anime la Suisse depuis plusieurs années. Selon l’Association suisse pour la prévention du tabagisme (AT), qui reprend les chiffres officiels des organisations et des entreprises, il ne restait que 153 planteurs de tabac dans notre pays en 2018. Les producteurs de cigares emploient en outre 610 personnes et les trois grands cigarettiers établis en Suisse 4730 personnes. L’addition donne 5493 postes.

Retombées économiques ou sociales

L’Union suisse des arts et métiers (USAM), elle, renvoie à une étude de KPMG publiée en octobre 2017, faite pour le compte de Philip Morris. Là, on estime que le secteur du tabac emploie directement 6233 personnes (183 dans la culture du tabac, 4740 dans la manufacture, 1310 dans la distribution ainsi que la vente en gros et en détail), auxquelles il faut ajouter 5200 emplois dans d’autres secteurs économiques.

Selon Swiss Cigarette, il s’agit par exemple des services informatiques, des spécialistes de la maintenance pour les usines et le matériel, des comptables, des consultants, des services de restauration, etc. Pour Hans-Ulrich Bigler, directeur de l’USAM, plus de 10 000 emplois sont ainsi en jeu. «Impossible», selon AT, qui juge le calcul de KPMG trop large.

En reprenant les conclusions d’une étude du Bureau d’études de politique du travail et de politique sociale (BASS), réalisée en 2015 sur mandat de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), AT souligne qu’«une loi efficace sur les produits du tabac entraînerait un redéploiement de seulement 340 à 540 emplois au total au cours des quarante prochaines années».

Thomas Beutler, collaborateur scientifique, détaille: «Même si, à terme, le nombre de cigarettes vendues en Suisse baissait, cela toucherait très peu notre industrie: les trois quarts de la production sont destinés à l’exportation et les employés au siège travaillent surtout pour les divisions internationales. En réalité, des mesures prises en Indonésie, au Maroc ou en Inde auraient davantage d’influence.»

Swiss Cigarette ne partage pas les résultats de l’étude du BASS et juge notamment «très hypothétique» l’estimation de l’évolution des places de travail sur quarante ans. L’organisation ne communique pas de chiffres sur les effets qu’aurait une restriction de la publicité.

Source: Swiss Cigarette

Ceux qui ne veulent pas d’un tour de vis insistent sur l’importance d’un secteur dont les retombées totales pour notre économie sont estimées par KPMG à 6,3 milliards de francs (1% de notre PIB). De son côté, AT souligne que, selon le BASS, une «loi efficace sur les produits du tabac» générerait un bénéfice net de 427 à 603 millions de francs par an au cours des quarante prochaines années.

Ce calcul inclut le fait que la légalisation des e-cigarettes et les restrictions au marketing feraient diminuer le nombre de fumeurs et les coûts sociaux. AT rappelle en effet que 9500 personnes meurent chaque année en Suisse des conséquences du tabagisme.

«Beaucoup de gens s’opposent aux mesures de prévention en avançant des arguments économiques. Mais il faut regarder les choses telles qu’elles sont», conclut Thomas Beutler. Hans-Ulrich Bigler rétorque: «On peut ajouter les gains sociaux à ce calcul, mais notre pays garantit la liberté économique qui inclut la publicité. Si les entreprises ne peuvent plus en faire, leur chiffre d’affaires va diminuer et le nombre d’emplois avec. Nous craignons aussi que d’autres discussions suivent, par exemple sur les produits sucrés ou l’alcool.»

Les calculs du BASS sont basés sur le projet du Conseil fédéral de 2015, qui prévoyait une interdiction moins large de la publicité que celle demandée dans l’initiative des milieux de la prévention. Depuis, les péripéties se sont multipliées à Berne. Le premier projet ayant capoté au parlement en 2016, le gouvernement a présenté l’an dernier une deuxième mouture sans nouvelles restrictions de publicité, qui a fait tousser les milieux de la prévention. Cette semaine, la commission de la santé du Conseil des États a annoncé sa volonté d’aller plus loin, en interdisant certaines réclames.

La liberté et la santé

En quoi les chiffres avancés par les uns ou les autres influencent-ils ce débat? Les politiciens que nous avons interrogés insistent avant tout sur deux enjeux: la santé et la liberté économique.

«L’industrie du tabac est importante et produit des emplois, surtout en Suisse romande, note le conseiller aux États Didier Berberat (PS/NE), favorable à des règles plus strictes. Mais ce n’est pas pour autant que nous devons nous priver de mesures de santé publique. Et puis, nous n’interdisons pas le tabac ni ne déclarons la guerre à cette industrie qui admet elle-même qu’il faut réduire les risques.»

À droite, le conseiller national Philippe Nantermod (PLR/VS) relève que «cette industrie génère des emplois et qu’il est difficile de ne pas en tenir compte». Mais s’il voit d’un mauvais œil la restriction de la publicité, c’est surtout pour une autre raison.

«Ne soyons pas hypocrites, le tabac est nocif mais il est autorisé. Si nous estimons qu’il n’a pas sa place dans notre pays, nous devrions carrément l’interdire!» Le Valaisan ajoute que «d’autres produits font du mal sans que cela entraîne autant de discussions». Et de conclure: «Je ne veux pas encourager la cigarette, mais je crois les entreprises quand elles disent que le but de la publicité n’est pas d’inciter les gens à fumer, mais d’attirer les consommateurs vers leurs produits plutôt que ceux de leurs concurrents.»

Créé: 17.08.2019, 22h19

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