«La harceleuse de notre fille continue de sévir»

L’adolescente s’est suicidée en 2017, victime de cyberharcèlement. Désemparés par le traitement judiciaire de l’affaire, ses parents demandent aux parlementaires d’agir.

Nadya et Candid Pfister montrent une photo de leur fille Céline

Nadya et Candid Pfister montrent une photo de leur fille Céline Image: René Ruis/LMD

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Le 28 août 2017, Céline, 13 ans, se suicidait chez elle, à Spreitenbach (AG). Elle était victime de cyberharcèlement. Ce cas, un des plus dramatiques jamais vus en Suisse, a suscité un vif émoi. Près de deux ans après la mort de leur fille, Nadya et Candid Pfister ont décidé de s’engager sur la place publique, fâchés par le traitement judiciaire de l’affaire. «L’État n’a envoyé aucun signal. Et pendant ce temps, la harceleuse de notre fille continue de sévir.»

Dans un café de Spreitenbach, les parents de l’Argovienne retracent les événements qui ont précédé sa disparition. Janvier 2017. Céline commence une liaison avec Bruno*, tombeur zurichois d’un an son aîné habitant Dietikon (ZH), la commune voisine. Elle est amoureuse, lui, plus intéressé à recevoir des photos suggestives que d’entretenir une vraie relation.

Le couple se fait, se défait, se refait. Août 2017. Bruno exige de sa conquête de nouveaux clichés. Sinon, menace-t-il sur WhatsApp, il fera suivre les images d’elle déjà en sa possession à Isabela*, une ex rongée par la jalousie, 16 ans à l’époque, de Dietikon, elle aussi. Céline cède. Quelque temps plus tard, Bruno envoie tout de même une photo. Il était fâché, justifiera-t-il, que Céline ait raconté qu’elle avait refusé ses avances sexuelles.

Sur l’image, l’adolescente montre son soutien-gorge; son visage n’apparaît pas. Isabela s’empresse de partager le cliché sur Snapchat. Une semaine plus tard, Céline se donnait la mort. Lors de son enquête, la justice découvrira qu’Isabela l’avait aussi bombardée d’insultes et de menaces sur les réseaux sociaux. Les enquêteurs ont répertorié une dizaine de messages envoyés entre juin et août 2017.

Dans deux procédures séparées, la justice zurichoise a condamné Bruno et Isabela par ordonnance pénale, le premier pour contrainte, la seconde pour tentative de menace et pour injures. La sanction est identique pour chacun: une prestation personnelle. «Une blague», soufflent les Pfister, qui trouvent les peines bien trop légères. Ils regrettent que le Ministère public n’ait pas conclu à un lien de causalité entre les actes des adolescents et le suicide. «Céline avait déjà été mobbée par le passé. Cette photo, c’était trop. Elle redoutait que tout recommence.»

Si le verdict est encore plus dur à accepter, c’est qu’Isabela continue de sévir. Quelques semaines après la mort de Céline, alors qu’elle se trouve en centre psychiatrique, elle menace une fille sur Instagram.

«Nous allons te trouver. Et puis, tu mourras, comme Céline», dit-elle sur une vidéo. La justice classe l’affaire au motif que l’adolescente visée ne souhaite porter plainte que contre Isabela, alors qu’une autre personne est visible sur l’enregistrement.

En juin, la SRF révèle que la Zurichoise a encore récidivé. «Je vais te tabasser, petite sal…» écrit-elle notamment. La cible de sa colère s’est adressée aux autorités, qui lui auraient déclaré qu’il n’y avait pas d’infraction. La police a réfuté cette version des faits, mais refusé d’en dire plus par respect du secret de fonction.

Appel à adapter le Code pénal

Ces deux cas ne font que renforcer la conviction des Pfister que l’arsenal légal n’est pas à la hauteur. Ils appellent les élus fédéraux à adapter le Code pénal pour faire du cyberharcèlement une infraction spécifique.

«Dans la main des ados, le téléphone est une arme», déplore Nadya Pfister. Pas un jour ne passe sans que ses parents ne pensent à leur «ange». «C’était la meilleure fille qui soit, une enfant joyeuse, douée. Elle voulait faire des études de droit», raconte sa mère, la voix étranglée par l’émotion. Le récit est difficile, mais nécessaire, poursuit Candid Pfister. «Si nous étions restés silencieux, il n’y aurait pas eu d’affaire Céline. Son histoire doit au moins aider à ce que les choses changent.»

* Prénoms d’emprunt

Créé: 17.08.2019, 22h19

Une initiative parlementaire sur le harcèlement

Le cyberharcèlement – tout comme le harcèlement – n’est pas réprimé expressément par le Code pénal. Le comportement se voit sanctionné par le biais d’autres infractions, comme la menace, l’injure ou la diffamation.

Faut-il créer une norme spécifique? La question préoccupe les parlementaires fédéraux.

La Commission des affaires juridiques (CAJ) du National, notamment, juge que l’arsenal juridique actuel est insuffisant pour punir le «harcèlement obsessionnel» et qu’il a un effet préventif limité.

La CAJ estime cependant que la création d’une norme spécifique n’est pas nécessaire. À la place, elle demande que les articles du Code pénal sur la «menace» et la «contrainte» soient complétés pour rendre explicitement punissables les «comportements consistant à persécuter à plusieurs reprises, à harceler ou à épier».

Elle a déposé une initiative parlementaire en ce sens en mai.

«Les juges pourront plus facilement établir la nature des faits. La situation sera aussi plus claire pour la population qui doit savoir que c’est punissable», explique Laurence Fehlmann Rielle (PS/GE), vice-présidente de la CAJ.

Son collègue Philippe Bauer (PLR/NE) ajoute: «Nous voulons montrer aux auteurs et aux victimes que nous prenons la question au sérieux. Ce type de comportement n’est pas acceptable.»

La CAJ du National doit encore obtenir l’approbation de son homologue du Conseil des États.

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