Un imam gay de passage à Genève promeut l’égalité

L’Église protestante a organisé une soirée sur l’homophobie et la spiritualité. L’invité d’honneur bouscule les traditions au péril de sa vie.

Ludovic-Mohamed Zahed est le premier musulman à avoir officiellement déclaré son homosexualité en France et à s’être marié civilement avec un autre homme.

Ludovic-Mohamed Zahed est le premier musulman à avoir officiellement déclaré son homosexualité en France et à s’être marié civilement avec un autre homme. Image: Laurent Guiraud

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Un imam gay et divorcé qui vient promouvoir l’égalité pour les personnes homosexuelles dans un temple sécurisé en présence de représentants de la Ville de Genève, des religions monothéistes et d’associations défendant la diversité sexuelle: plutôt insolite et inédit. Cette rencontre interreligieuse centrée sur l’islam et le christianisme inclusifs s’est déroulée mardi soir, au temple de Plainpalais, dans un esprit de promotion de la tolérance et de prévention contre les discriminations à l’encontre des LGBTI (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres et intersexes). L’événement était organisé par l’Antenne LGBTI du LAB, une communauté de jeunes de l’Église protestante de Genève.

Ludovic-Mohamed Zahed, 42 ans, l’invité d’honneur, est un imam homosexuel et docteur en sciences sociales et humaines. C’est aussi un précurseur: il est le premier musulman à avoir officiellement déclaré son homosexualité en France et à s’être marié civilement avec un autre homme. L’homme inspire. Mais dérange aussi et fait l’objet de menaces de mort.

À 17 ans, le jeune imam Ludovic-Mohamed Zahed découvre, au détour d’une émission TV, qu’il n’est pas le seul «à ressentir des choses pour quelqu’un du même sexe». Une révélation. Qui s’accompagne d’un choc identitaire: «Le Coran définissait mon identité sexuelle comme une abomination.» Une période tourmentée s’ouvre, sur laquelle vient encore peser une contamination au VIH. «Je devais me délester de quelque chose pour retrouver une sérénité, couper mon bras gauche ou droit.» Il choisit de renoncer à l’islam.

Prudent retour vers l’islam

Sept ans plus tard, après des études en psychologie et en anthropologie, deux doctorats sur l’identité LGBTI et l’islam, la découverte du bouddhisme, il se demande s’il n’a pas jeté un peu vite «le bébé avec l’eau du bain». Commence alors un prudent retour vers l’islam, «dans une démarche d’émancipation, d’une construction d’une nouvelle représentation en réinterprétant les textes». Il redécouvre une autre parole, qui lui permet d’affirmer que le Coran ne condamne pas l’homosexualité. «Il y a des interprétations servant à justifier des préjugés préexistants. L’homophobie n’est pas liée à l’islam. D’ailleurs, aucune loi dans l’Empire ottoman, le plus grand califat musulman du monde, ne condamnait l’homosexualité! Il y a eu une inversion des valeurs au moment où l’Empire ottoman s’est effondré. Le patriarcat, le virilisme, se sont alors imposés.»

«Aucune loi dans l’Empire ottoman, le plus grand califat musulman du monde, ne condamnait l’homosexualité! Il y a eu une inversion des valeurs au moment où l’Empire ottoman s’est effondré»

Pourtant, d’aucuns soutiennent que certains versets du Coran sont clairement homophobes. «On parle en effet souvent de Sodome et Gomorrhe. Mais ces versets parlent de violences d’hommes mariés sur autrui – femmes comme hommes –, sur le désir irrépressible d’imposer des relations sans consentement. Ce n’est pas une perversion sexuelle qui est condamnée mais la perversion d’imposer des rapports violents à autrui!» L’imam reconnaît bien l’existence de deux «hadiths» (ndlr: paroles orales du prophète Mahomet rapportées) qui disent qu’il faut tuer les homosexuels. «Ils ont été retranscrits par deux compagnons du Prophète qu’on dit être des voleurs et des menteurs. Pourquoi croire ces deux uniques hadiths, relatés par des personnes de mauvaise réputation, et oublier les autres?» Il rappelle encore que le Prophète accueillait chez lui des «hommes efféminés et des femmes masculines» et les défendait.

Beaucoup de menaces mais aussi des soutiens

En 2010, l’imam fonde l’association des homosexuels musulmans de France, puis ouvre, deux ans plus tard, une mosquée inclusive à Paris. «Aujourd’hui, de telles mosquées émergent ailleurs et l’islam inclusif est devenu un véritable mouvement.» Ludovic-Mohamed Zahed concentre désormais son énergie sur son centre islamique progressiste de Marseille, l’institut CALEM, dédié à la recherche et la formation. S’il n’a pas encore l’impression d’une réelle «ouverture» de la part de la communauté musulmane, il note une forme de tolérance qui n’existait pas il y a dix ans. «J’ai reçu beaucoup de menaces, surtout lors de l’ouverture de la mosquée inclusive car on avait touché le cœur du pouvoir politique de certaines institutions sunnites et chiites qui basent la transmission de leurs idéologies sur leurs mosquées. Mais j’ai reçu aussi énormément de soutiens et ils ne cessent d’augmenter.»


«Ce qui se passe dans cette salle est essentiel»

À l’entrée du Temple de Plainpalais mardi, deux agents de sécurité filtrent les entrées.Vu les sujets abordés, les organisateurs ont pris quelques précautions. Mais le public, nombreux, est bienveillant. C’est Adrian Stiefel, quadragénaire engagé, qui a réuni représentants de la société civile, religieuse, associative et politique sous un même toit. Ce chargé de ministère a créé en 2016 l’Antenne LGBTI de l’Église protestante de Genève, un groupe de partage pour jeunes en recherche de sens et de spiritualité. «Avec cette soirée, je veux aller encore plus loin dans une vision inclusive, pas seulement promouvoir l’acceptation inconditionnelle de l’autre dans son identité mais aussi dans ses convictions religieuses ou spirituelles.» Montrer, également, «que si ma langue est le christianisme, cela ne m’empêche pas de marcher main dans la main avec quelqu’un qui en parle une autre».

Ville associée à ce «pari osé»

La Ville de Genève soutient l’événement par le biais de son service Agenda 21, qui œuvre notamment en faveur de la non-discrimination. La conseillère administrative socialiste Sandrine Salerno ouvre le bal et reconnaît d’emblée: «La participation d’une responsable politique sur cette thématique sulfureuse qui touche à la foi, à la croyance, à l’intime, et dans un tel lieu, ne va pas forcément de soi. Mais je tenais à être présente pour marquer un soutien, pour écouter et apprendre.» Elle souligne enfin que cette soirée est un «pari osé. Merci de l’avoir lancé! Ce qui se passe dans cette salle est essentiel. On a besoin d’hommes et de femmes courageux, croyants ou non, qui replongent les textes dans la réalité d’aujourd’hui, qui permettent aux mentalités et au discours politique d’évoluer.»

La pasteure Carolina Costa, intervenante lors de l’événement, reviendra par la suite sur cette nécessité. «Il faut relativiser le poids qu’on met sur les textes. On doit sans cesse questionner cette parole qui est d’un autre temps, écrite par différents auteurs dans des contextes particuliers.»

«L’islam n’est pas rigide»

Après le témoignage de l’imam Ludovic-Mohamed Zahed, sur la réconciliation entre islam et identité sexuelle, place aux questions du public. Hafid Ouardiri, créateur de la Fondation de l’Entre-connaissance et membre de la Plateforme interreligieuse, remercie l’imam pour son intervention. Un seul point l’interpelle: «Pour vous la mosquée, au sens général du terme, exclut. Or, elle est ouverte à tous. Ce sont les gens qui la fréquentent qui excluent. Il faut les éduquer mais pas créer des mosquées distinctes selon le genre ou l’orientation sexuelle.»

Tout comme ce n’est pas l’islam qui est rigide «mais les gens qui transforment ses textes en ignorances sacrées». Hafid Ouardiri confie encore que la venue de l’imam a fait parler dans la communauté musulmane de Genève. «Il y a encore beaucoup de positions conservatrices, reconnaît-il. Mais celles-ci se retrouvent également dans les autres religions et spiritualités…»

L’événement prend fin sur l’intervention commune de Carolina Costa et Ludovic Mohamed Zahed. Et sur l’image non pas d’une pasteure et d’un imam, mais de deux êtres humains partageant une même volonté d’inclusion. (Le Matin Dimanche)

Créé: 13.04.2019, 23h00

Une formation pour les enseignants

Une journée de formation a fait suite à la soirée de mardi, destinée aux collaborateurs du Département de l’instruction publique (DIP) et des églises. Ce séminaire facultatif était organisé par les église protestante et catholique romaine autour du thème: «Croyances et spiritualité: quels enjeux pour la jeunesse LGBTI et les familles arc-en-ciel». Il a rassemblé une vingtaine d’inscrits du DIP.

Un panel d’experts académiques – anthropologue, théologien et psychothérapeute – a pris la parole, suivi par des représentants des religions monothéistes. «Ils sont notamment revenus sur la position de l’enseignant vis-à-vis d’élèves vivant des discriminations du fait de leur orientation affective en lien avec leur contexte religieux, ou issus de familles arc-en-ciel», explique Adrian Stiefel, l’un des instigateurs du projet. Et de préciser: «Le but n’était pas de convertir mais d’outiller les enseignants, pour les aider à mieux comprendre ce qui peut composer le background culturel et religieux des élèves.»

Pour le porte-parole du DIP, Pierre Antoine Preti, cette formation devait permettre «de mieux distinguer la construction sociale de l’identité de genre, en rapport avec les croyances dominantes de notre société. Cette formation participait à l’approfondissement d’une thématique sociale pouvant potentiellement surgir dans la vie d’une école.»

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