La justice suisse bloque l’argent d’un ami de Lauber

Les sociétés du fribourgeois René Brülhart, proche du procureur général de la Confédération, ont reçu des millions de la part d’un suspect dans l’énorme scandale financier 1MDB.

René Brülhart (à gauche) et Michael Lauber se connaissent depuis 20 ans. Ils ont travaillé des années ensemble au Liechstenstein.

René Brülhart (à gauche) et Michael Lauber se connaissent depuis 20 ans. Ils ont travaillé des années ensemble au Liechstenstein. Image: Keystone

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C’est une affaire dont se serait bien passé le procureur général de la Confédération Michael Lauber, déjà fragilisé par les enquêtes sur la FIFA. L’un de ses vieux amis, le gendarme financier du Vatican René Brülhart, a vu des fonds de ses sociétés bloqués par la justice suisse après un signalement de l’autorité de lutte contre le blanchiment.

L’argent en question vient d’une entreprise pétrolière, Petrosaudi, soupçonnée de détournements massifs dans l’affaire du fonds souverain malaisien 1MDB. C’est l’un des plus importants dossiers instruits par le Ministère public de la Confédération, dirigé par ce même Michael Lauber. En 2016 et 2017, Petrosaudi a versé quelque 2,5 millions de francs d’honoraires aux sociétés de René Brülhart.

Dans le petit monde des spécialistes qui luttent contre le blanchiment d’argent, René Brülhart est une célébrité. Stylé, élégant et éloquent, ce Fribourgeois de 46 ans a été surnommé le «James Bond» de la finance au Vatican. Il préside l’autorité financière du Saint-Siège, a fait le ménage dans les finances opaques de la banque vaticane, et a été de 2010 à 2012 le vice-président du Groupe Egmont, un club des autorités antiblanchiment du monde entier.

Super-agent de renseignement

Lui et Michael Lauber se connaissent depuis 20 ans, après avoir travaillé ensemble pour créer l’autorité antiblanchiment du Liechtenstein. Ils sont depuis restés amis. «Ils se rencontrent épisodiquement dans un cadre privé», confirme une porte-parole du Ministère public fédéral.

En plus d’être au service du Vatican, René Brülhart est aussi une sorte de super-agent de renseignement privé, qui conseille de gros clients dans des affaires financières sensibles. Il est ainsi partenaire de la société TD international, réputée proche des services de renseignements américains. Son fondateur William Green la décrit comme une «entreprise discrète de conseil stratégique et de gestion des risques».

Parmi leurs clients, TD International et René Brülhart comptaient la compagnie pétrolière Petrosaudi et son cofondateur Tarek Obaid. Basée à Londres, Riyad et, à l’époque des faits, Genève, Petrosaudi est soupçonnée d’avoir joué un rôle central dans le détournement de 1,8 milliard de dollars du fonds souverain malaisien 1MDB entre 2009 et 2012. Tarek Obaid et Petrosaudi contestent toute irrégularité et bénéficient, à ce stade de la procédure, de la présomption d’innocence.

Services professionnels

C’est à l’automne 2015, lorsque l’ouverture d’une enquête suisse dans cette affaire a été révélée, que Petrosaudi et Obaid ont engagé TD International. En 2016 et 2017, Petrosaudi lui a versé environ 2,5 millions de francs. En 2017, Tarek Obaid a encore versé 50 000 francs à la société personnelle de René Brülhart, RnB.

Tarek Obaid

Pourquoi payer autant d’argent? Dans des factures que la cellule enquête de Tamedia a pu consulter, il est simplement question de «services professionnels». Ni René Brülhart ni Petrosaudi n’ont voulu s’exprimer sur le motif des paiements. René Brülhart assure qu’il «respecte des exigences élevées d’intégrité et de confidentialité dans tous ses mandats» et qu’il ne peut parler de ses clients. Dans une prise de position écrite, il rejette «toute spéculation sur une implication de ma part ou de mes sociétés dans l’affaire 1MDB, ou dans des activités incorrectes ou punissables».

Cas sensible

Mais la banque suisse qui a reçu les paiements de Petrosaudi à René Brülhart et ses sociétés a eu des doutes concernant ces transactions. Elle les a donc signalées au Bureau de communication en matière de blanchiment d’argent, le MROS. En septembre 2018, ce dernier a alerté le Ministère public de la Confédération, qui a bloqué de l’argent, selon une porte-parole.

René Brülhart souligne qu’il n’a pas été inculpé, ni ses sociétés, par aucune autorité judiciaire en Suisse. Selon lui, il arrive que la justice bloque des comptes de tiers «qui n’ont rien à voir avec les faits reprochés et ne sont absolument pas soupçonnés de faits punissables».

De son propre aveu, le Ministère public de la Confédération a mis beaucoup de temps à s’apercevoir du caractère sensible du cas. Ce n’est qu’en janvier 2019 que le contrôle interne et la direction, donc Michael Lauber, ont été alertés. Et ce «en raison de la fonction officielle de René Brülhart dans le domaine de la lutte contre le blanchiment d’argent», c’est-à-dire de sa position au Vatican. On ignore ce que le MPC a ensuite fait des soupçons communiqués par la banque.

Contact avec les services secrets

Reste une question centrale: en embauchant la société de René Brülhart, Petrosaudi cherchait-elle un contact direct avec le procureur général de la Confédération? Début 2018, selon le journal Le Temps, Petrosaudi avait discuté avec le Ministère public fédéral de la possibilité de conclure une condamnation négociée dans le dossier 1MDB. Cette procédure simplifiée suppose une certaine clémence de la part de la justice et permet d’épargner aux condamnés un procès en bonne et due forme.

Mais ce deal n’a jamais abouti. Et le Ministère public de la Confédération assure que le procureur général ne s’exprime jamais sur des procédures en cours lors de rencontres privées. Michael Lauber n’a jamais rencontré les dirigeants de Petrosaudi ou leurs avocats, affirme le MPC.

Il est par contre certain que Tarek Obaid a cherché à se rapprocher des autorités suisses. Dans un autre article, Le Temps avait révélé que Tarek Obaid avait rencontré durant des mois, en 2017, des agents du Service de renseignement de la Confédération et le numéro deux du service, Paul Zinniker. Dans le but de se concilier les bonnes grâces des autorités fédérales et, dans l’idéal, de mettre fin aux poursuites contre les dirigeants de Petrosaudi. Nos recherches montrent que René Brülhart était présent lors d’une rencontre secrète organisée entre Paul Zinniker et Tarek Obaid à l’aéroport de Zurich.

Ni René Brülhart, ni le SRC ne veulent s’exprimer sur cet épisode. Concernant la compatibilité entre les versements de Petrosaudi et son mandat pour le pape, le Fribourgeois estime que «sans le respect des lois et des normes éthiques», il lui serait «impossible d’assumer de manière crédible» la présidence de l’autorité financière du Vatican.

Collaboration: Oliver Zihlmann et Catherine Boss (24 heures)

Créé: 11.05.2019, 23h01

1MDB: la Suisse piste six milliards de fonds suspects

L'affaire 1MDB concerne une somme inimaginable d'argent - quelque 4,5 milliards de dollars - qui ont disparu du fonds souverain malaisien 1Malaysia Development Berhad. Une grande partie de cet argent a transité par des banques suisses. Le Ministère public de la Confédération enquête actuellement sur des transferts d'environ 10 milliards de dollars, dont plus de 7 milliards ont transité par des comptes bancaires helvétiques. Sur cette somme, quelque 6 milliards «auraient été utilisés d’une manière qui viole le droit pénal suisse», selon le MPC. Environ 400 millions de francs sont actuellement gelés dans le cadre de l’enquête.

Les enquêtes suisses ont débuté en août 2015 et ciblent plusieurs acteurs de l’affaire. La banque tessinoise BSI, dissoute depuis, a été inculpée, de même que la Falcon Bank de Zurich. Deux anciens cadres du fonds 1MDB, deux dirigeants du fonds souverains d'Abu Dhabi et deux dirigeants de Petrosaudi, dont Tarek Obaid, sont également prévenus dans cette affaire.

Au total, 1,8 milliard de dollars venus de 1MDB sont passés par Petrosaudi. Cet investissement devait notamment servir à développer un champ pétrolier au Turkménistan, qui n’a jamais produit une goutte de pétrole. Sur cette somme, quelque 700 millions ont été reversés à un homme d’affaires proche du premier ministre malaisien de l’époque, Najib Razak.

L’an dernier, ce dernier a perdu les élections législatives à cause du scandale 1MDB et son procès pour corruption s’est ouvert récemment à Kuala Lumpur. Outre la Suisse, des enquêtes sont toujours en cours aux États-Unis, en Grande-Bretagne et à Singapour pour tenter de retrouver les milliards qui ont été soustraits au fonds souverain.

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