Ces libéraux-radicaux sont touchés par l’affaire Crypto

Dans le scandale d’espionnage de la CIA, les libéraux-radicaux sont partout.

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D’un petit caillou dans la chaussure, l’affaire Crypto AG risque de se transformer en énorme boulet pour le Parti libéral-radical. Car nombreuses sont les personnalités PLR qui étaient certainement informées de l’opération d’espionnage planétaire menée par la CIA, via la société basée à Zoug. Certains ont peut-être même couvert ces agissements pendant plus de vingt ans. Conseil fédéral, parlement, armée, Service de renseignement, administration, tous les échelons sont concernés.


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Kaspar Villiger

Un rapport de la CIA, mais aussi des documents d’archives secrets helvétiques, indique clairement que l’ancien conseiller fédéral Kaspar Villiger savait. Le Lucernois est l’une des figures du panthéon du parti: il a siégé au gouvernement de 1989 à 2003, avant de servir comme président d’UBS, permettant un redressement inespéré de la banque. Qu’il ait caché la véritable nature des propriétaires de Crypto AG à ses collègues du Conseil fédéral est déjà une sale affaire pour le parti. Kaspar Villiger rejette toutes les accusations.

Georg Stucky

Toujours selon le rapport secret de la CIA, Georg Stucky, membre du conseil d’administration de Crypto AG, était parfaitement au courant que les services de renseignement américains et allemands étaient les vrais propriétaires de la société. Et là non plus, il ne s’agit pas de n’importe quel PLR. De 1975 à 1990, il a siégé au Conseil d’État zougois, tout en siégeant au Conseil national, de 1979 à 1999. À Zoug, il a baissé les impôts neuf fois et est considéré comme le véritable architecte du paradis fiscal zougois. Georg Stucky apprend en mai 1994 que Crypto joue double jeu, ce qui ne l’empêche pas de siéger au conseil d’administration jusqu’en 2016, les quatorze dernières années en tant que président. Lorsqu’il quitte ses fonctions, à 85 ans, il a l’esprit parfaitement clair, rapporte le «Tagblatt», qui ajoute que Stucky écrivait encore assidûment des lettres de lecteur en octobre dernier. Sa carte d’accès au Palais fédéral a, par ailleurs, été renouvelée récemment. Mais lorsque nous avons cherché à le confronter à son lourd secret, son épouse a fait savoir qu’il est en trop mauvaise santé pour prendre position.

Rolf Schweiger

L’ancien conseiller aux États Rolf Schweiger, qui fut même brièvement président des radicaux, en 2004, a lui aussi siégé au conseil d’administration de Crypto AG, de 2014 à 2018. Face aux médias, Rolf Schweiger se tait. Par l’intermédiaire de son avocate, il fait savoir qu’en tant que simple membre du conseil, les questions de cryptographie n’étaient «pas un sujet» pour lui. Mardi, en apprenant l’étendue de l’affaire, l’actuelle présidente du PLR Suisse Petra Gössi s’est dite choquée et a assuré que la création d’une commission d’enquête parlementaire (CEP) devait être envisagée. Une position «concertée» avec la direction du parti. «Ce n’est pas une CEP qu’il faut, […] une simple assemblée de parti suffit», a alors raillé sur les réseaux sociaux l’UDC Christoph Mörgeli. Chez les libéraux-radicaux, le malaise est palpable. Pourtant, vendredi soir à l’émission de débat télévisé «Arena», la conseillère nationale Christa Markwalder ne privilégiait pas une CEP. Si plusieurs PLR sont concernés, ce serait «un pur hasard». «On parle d’une autre époque. Les postes clés étaient en mains PLR», ajoute le vice-président du parti, Philippe Nantermod.

Peter Regli

Du côté opérationnel, la liste des libéraux-radicaux qui pourraient être mêlés à l’affaire Crypto est encore plus longue. À commencer par le divisionnaire Peter Regli, ancien chef du Service de renseignement militaire. Comme la plupart des hauts gradés de l’époque, il est un membre du PLR. Le rapport de la CIA auquel nous avons également accès ne le mentionne pas nommément. Mais son service était dans la confidence: «Tout le monde en savait assez pour détourner le regard», peut-on y lire. Contacté, Peter Regli refuse de s’exprimer. Après avoir été mis à pied, en 1999, suite à un détournement de fonds survenu dans son service (affaire Bellasi), Regli avait été poursuivi pour avoir détruit certains documents, ce qu’il avait reconnu publiquement. En 2007, il avait été réhabilité par le Conseil fédéral, au motif qu’il avait agi «dans l’intérêt de la Suisse». Des parlementaires se demandent déjà s’il n’aurait pas détruit certains documents liés à Crypto AG.


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Friedrich Nyffenegger

Le nom du sulfureux colonel Nyffenegger pourrait également ressurgir. Friedrich Nyffenegger a un temps dirigé la centrale d’engagement de Zimmerwald, d’où l’armée pilote ses opérations d’écoutes électroniques. À ce titre, il était en contact régulier avec ses homologues américains, et à Berne on souffle qu’il était au courant du vrai rôle de Crypto AG. PLR engagé et fier de l’être, il était tombé, en 1995, puis condamné quatre ans plus tard pour gestion déloyale et faux dans les titres. Lors d’une perquisition, divers documents secrets avaient été retrouvés à son domicile. Friedrich Nyffenegger est décédé en 2011.

Markus Seiler

Le PLR Markus Seiler a occupé de nombreuses fonctions clés: secrétaire politique au PLR, conseiller personnel de Kaspar Villiger, secrétaire général du Département de la défense sous Samuel Schmid, puis Ueli Maurer, chef du Service de renseignement de la Confédération et, enfin, secrétaire général du Département des affaires étrangères sous Ignazio Cassis. «Si l’une des personnes encore actuellement aux responsabilités sait, c’est Markus Seiler», entend-on partout. Lui, ne répond pas publiquement. En privé, il assurerait n’avoir été au courant de rien. Si des documents indiquant qu’il avait connaissance de l’infiltration de la Crypto AG devaient malgré tout surgir, il pourrait jouer le rôle de fusible.

Les autres partis auraient tort de croire qu’ils n’ont rien à perdre. Des questions subsistent autour du degré d’information de l’ancien ministre de la Justice Arnold Koller (PDC). Quant à la police fédérale, elle a su opportunément détourner le regard malgré la «découverte d’éléments louches», selon le rapport de la CIA. Elle était dirigée par Urs von Däniken, un autre PDC.


Le scandale d’espionnage en treize moments clés

1952 La société Crypto AG est créée à Zoug. Son fondateur s’appelle Boris Hagelin, un ingénieur suédois qui vient de rentrer des États-Unis. Il privilégie la Suisse à la Suède en raison de sa pratique d’exportation plus libérale.

De 1958 à 1970 Les services secrets américains et allemands s’en mêlent. Seulement six ans après la fondation de Crypto AG, les États-Unis montrent un intérêt marqué à maîtriser la technologie de chiffrement de l’entreprise. C’est d’abord la NSA, par William Friedman, un ami de Boris Hagelin, qui met un pied dans l’entreprise. Puis la CIA prend le relais. Près de 12 ans plus tard, à la retraite de Boris Hagelin, le service de renseignement allemand BND entre en scène, avec la CIA. Ils rachètent l’entreprise et créent une joint-venture appelée Minerva.

1977 Un éminent ingénieur suisse de Crypto AG se méfie de la direction car il ne peut renforcer la technologie de cryptage. Il reçoit même des consignes des États-Unis et d’Allemagne. Il est licencié, se sent menacé et alerte la police fédérale.

1992 Des soupçons d’espionnage se font de plus en plus importants. Ils prennent une autre ampleur lorsque éclate l’affaire Bühler, du nom de cet employé de Crypto AG incarcéré en Iran durant neuf mois et demi. L’homme ne veut pas se taire, les médias s’intéressent sérieusement au dossier, mais il manque des preuves concrètes d’espionnage. Des hauts responsables de l’armée auraient également été informés ainsi qu’un procureur fédéral. Mais l’enquête s’est mystérieusement arrêtée. Bühler, lui, est licencié en 1995 et risque une forte amende s’il parle à la presse. Dans la foulée, l’Allemagne se retire du partenariat, pas la CIA.

2018 La société est scindée en deux entités, une suisse et une internationale. Août 2019 Le Service de renseignement suisse est au courant que plusieurs médias, dont «Rundschau», la télévision allemande ZDF et le «Washington Post» enquêtent sur Crypto.

Novembre 2019 Le Conseil fédéral met en place un groupe de travail pour chercher des traces de l’affaire Crypto partout dans l’Administration fédérale.

17 décembre 2019 Dans un document confidentiel signé par la conseillère fédérale Viola Amherd, celle-ci affirme à ses collègues que des documents découverts dans une archive indiquent que l’ancien conseiller fédéral PLR Kaspar Villiger était au courant de l’influence de la CIA. Des documents de la CIA l’attestent également. On évoque aussi des rencontres à ce sujet avec le conseiller national Georg Stucky en 1994, alors au conseil d’administration de Crypto. Le ministre de l’Économie, Guy Parmelin, se sent forcé d’agir: il suspend l’autorisation générale d’exportation de Crypto International.

15 janvier 2020 Le Conseil fédéral nomme l’ancien juge fédéral Niklaus Oberholzer pour «éclaircir les faits». Il doit rendre un rapport au DDPS avant la fin du mois de juin. Il est soutenu dans ce travail par le cabinet d’avocats Kellerhals-Carrard.

12 février 2020 Coup de tonnerre: l’ancien coordinateur du renseignement allemand, Boris Schmidbauer, confirme, devant les caméras de «Rundschau», l’existence d’un vaste système d’espionnage. Plus de 130 pays ont vu leur communication décryptée par la CIA et le BND, avec la complicité des dispositifs de chiffres manipulés par Crypto. Le même jour, le «Washington Post» l’affirme sans détour: les autorités suisses savaient.

13 février 2020 La Délégation des commissions de gestion, l’organe de contrôle permanent le plus puissant du parlement, ouvre une enquête sur la coopération de Crypto AG avec les services de renseignement étrangers.

14 février 2020 Le bureau du Conseil national annonce qu’il reporte sa décision de se prononcer sur une initiative parlementaire socialiste demandant l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire (CEP). Il prendra sa décision le 2 mars. Si une CEP est ouverte, il s’agira seulement de la cinquième dans l’histoire de ce pays.

15 février 2020 Kaspar Villiger dément avoir été au courant de l’espionnage, même après avoir été confronté aux écrits de Viola Amherd.

Julien Wicky

Créé: 16.02.2020, 09h16

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d’enquêter sur l’affaire Crypto AG



À la mi-janvier, vous avez été chargé par le gouvernement d’enquêter sur cette affaire d’espionnage. Êtes-vous déjà au travail?

Je suis en train d’étudier des dossiers. C’est une mission des plus passionnantes. Mais je ne peux pas faire de commentaires sur son contenu.

Avez-vous accès aux documents d’archive secrets?

Oui, ce n’est pas un problème.

Nous avons entendu parler de dossiers qui disparaissent. Vous les cherchez?

Je ne peux pas m’exprimer là-dessus.

Travaillez-vous seul?

Je peux faire appel à des gens lorsque j’en ai besoin. La première chose à faire est de reconstituer soigneusement les faits.

Et ensuite?

D’après ce que j’ai compris de la mission, l’évaluation de ces faits ne sera plus mon travail. Cela doit être fait par le Conseil fédéral ou le parlement.

La Délégation des commissions de gestion a décidé d’enquêter elle-même sur l’affaire. La création d’une commission d’enquête parlementaire est toujours en cours de discussion. Comment concilier toutes ces enquêtes?

Nous devrons préciser qui enquête sur quoi. Je ne veux en aucun cas me mettre en travers d’une éventuelle commission d’enquête parlementaire ou de la Délégation des commissions de gestion.

Dans les années 90, la police fédérale a déjà enquêté sur cette affaire. Mais elle n’avait pas débouché sur des preuves – selon elle. Beaucoup de Suisses attendent de vous que vous fassiez mieux.

J’en suis conscient. Cependant, je pense que la situation est bien meilleure aujourd’hui. Mais je ne peux vraiment pas en dire davantage sur ma mission.

Vous venez de quitter la fonction de juge au Tribunal fédéral. Démarrez-vous une nouvelle carrière d’enquêteur
spécial sur des missions délicates?


J’ai toujours imaginé que lorsque je prendrai ma retraite, je serai chauffeur bénévole pour des personnes handicapées ou que je participerai à des groupes de sensibilisation au compostage dans une commune. Toutes sortes de choses, mais certainement pas en rapport avec le monde juridique. Mais après quelques semaines seulement, la mission qui m’a été confiée m’a complètement absorbé. Ça ne me déplaît pas, c’est une mission passionnante.

Propos recueillis par Catherine Boss.

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