Marie-Madeleine ou Pierre, qui a vu Jésus ressuscité en premier?

C’est l’énigme du week-end de Pâques. Les textes du Nouveau Testament racontent en effet deux versions sensiblement différentes de cet épisode biblique.

Pour les peintres, qui ont souvent représenté cet épisode, il n’y a aucun doute: Marie-Madeleine est le premier témoin de la résurrection de Jésus.

Pour les peintres, qui ont souvent représenté cet épisode, il n’y a aucun doute: Marie-Madeleine est le premier témoin de la résurrection de Jésus. Image: akg-images / Erich Lessing

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On croit connaître cette histoire par cœur. Le terrible week-end de Pâques aux alentours de l’an 30 commence par la mort de Jésus sur la croix (commémoré le Vendredi-Saint), suivie de la mise au tombeau du corps supplicié. Le dimanche qui suit, un groupe de femmes s’approche de l’endroit où il a été enseveli. Parmi elles, il y a Marie-Madeleine ou Marie de Magdala, qui découvre que «Rabbouni» (le maître) «n’est plus là».

L’ange a roulé la pierre, chante le cantique, le tombeau est vide et Jésus «ressuscité» va «se faire voir» à une longue liste de témoins. Parmi eux, il y a eu Marie-Madeleine, la première, suivie de Pierre et des disciples, sans oublier Thomas qui doute et qui va mettre ses doigts dans les blessures pour vérifier la réalité de cette apparition. Enfin, Jésus serait apparu à Paul, qui ne l’avait jamais vu de son vivant.

Voilà l’histoire qui s’est imposée au fil des siècles. C’est encore celle que racontent d’innombrables tableaux. Et pourtant, cette imagerie puissante nous a fait oublier qu’il existe une autre version de cet épisode biblique. «Une question demeure: qui fut le premier bénéficiaire des visions pascales? Est-ce Pierre, selon 1 Corinthiens 15, ou est-ce plutôt Marie de Mag­dala, selon les Évangiles de Luc et de Jean?» note Daniel Marguerat, professeur honoraire à l’UNIL, qui évoque cette énigme dans son livre «Vie et destin de Jésus de Nazareth», paru récemment au Seuil.

«Quand on fait une enquête littéraire et historique sur certains documents, on arrive parfois à des résultats clairs et nets après une analyse minutieuse des sources. Mais parfois, on n’y arrive pas. Là, à mon avis, il y a des arguments qui plaident pour la priorité de Marie de Magdala comme pour celle de Pierre», ajoute Andreas Dettwiler, professeur de Nouveau Testament à L’UNIGE.

L’hypothèse Pierre

Celui qui met le doute sur l’histoire officielle du week-end de Pâques, c’est l’apôtre Paul de Tarse. Dans une lettre destinée à la communauté chrétienne de la ville de Corinthe, il écrit (1 Co 15): «Je vous ai transmis en premier lieu ce que j’avais reçu moi-même: Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures. Il a été enseveli, il est ressuscité le troisième jour. Il est apparu à Céphas (ndlr: Pierre en araméen), puis aux Douze. Ensuite, il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois; la plupart sont encore vivants, et quelques-uns sont morts. Ensuite, il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres. Et en tout dernier lieu, il est aussi apparu, à l’avorton que je suis.»

Dans ce texte, il n’est jamais question de Marie-Madeleine. Le futur saint Paul ne mentionne aucune femme dans sa liste des personnes à qui Jésus serait apparu en ressuscité. Peut-on le croire quand il affirme que Pierre aurait été le premier témoin de la résurrection? «Je trouve que la question ressemble à une provocation, réagit Sylvaine Landrivon, une chercheuse de l’Université catholique de Lyon, auteure de plusieurs ouvrages sur Marie-Madeleine. Évidemment que Paul ne mentionne pas la moindre femme, mais ce n’est pas ce que disent les Évangiles. Pour Matthieu, Jésus est d’abord apparu aux femmes, et, chez Marc, c’est très clair, le Christ est apparu à Marie de Magdala en premier. Quant à Jean, il consacre la moitié du chapitre 20 à cette rencontre.»

En 1898, le peintre romand Eugène a imaginé ce matin de la Résurrection, quand les disciples, Jean «le bien aimé», en blanc, et Pierre, approchent du tombeau vide.

Ce qui plaide pour Pierre

On le voit, le Nouveau Testament a conservé la trace de deux traditions contradictoires de cet épisode pascal. Comment arbitrer entre elles? Pierre a pour lui «l’ancienneté des sources, et c’est un argument assez fort, estime Andreas Dettwiler. Ce passage de Paul, au chapitre 15 de la lettre aux Corinthiens, est probablement l’un des textes les plus anciens que nous possédions dans le Nouveau Testament.»

Cette lettre de Paul «a été rédigée autour de l’an 55. Elle reprend un credo plus ancien (ndlr: «Il a été enseveli, il est ressuscité, il est apparu…») qui remonte aux années 40. Quand on sait que Jésus de Nazareth a probablement été crucifié en avril de l’an 30, cette source utilisée par Paul est donc la plus proche des événements qui nous soit parvenue», détaille Andreas Dettwiler. Car, on l’oublie souvent, les Évangiles ne sont pas les textes les plus anciens du Nouveau Testament. L’Évangile de Marc a été rédigé autour de l’an 70, Matthieu et Luc ont été mis par écrit dans les années 80-90, et celui de Jean entre 80 et 100.

Pour le professeur genevois, le contexte nous invite encore à prendre cet extrait au sérieux. «Paul y argumente avec la communauté de Corinthe, qui est aussi en lien avec Pierre et qui peut vérifier l’exactitude de ses propos. Enfin, nous savons grâce à une lettre aux Galates qu’il y a eu un conflit entre Paul et Pierre. Donc, quand Paul raconte que Pierre a été le premier témoin, ce n’est pas par sympathie. Il s’agit là d’un témoignage et d’une tradition qui sont anciens et puissants, que l’on retrouve encore dans d’autres textes bibliques comme l’Évangile de Luc (24,34)», souligne Andreas Dettwiler, qui s’en explique longuement dans son livre «Les coulisses de l’Évangile» (Labor & Fides).

Ce qui plaide pour Marie-Madeleine

Si les textes les plus anciens désignent Pierre comme le premier témoin de la résurrection, Marie de Magdala a aussi des arguments à faire valoir. Sylvaine Landrivon invoque «le critère d’embarras», qui est souvent utilisé par les biblistes pour vérifier l’exactitude d’un épisode du Nouveau Testament. Plus un élément d’un récit biblique est embarrassant pour les premiers chrétiens, et plus il a de chances d’être véridique, estiment les historiens des religions qui décortiquent ces textes.

«Si les auteurs du christianisme naissant avaient pu gommer complètement la présence de Marie de Magdala, ils ne se seraient pas privés de le faire. Or les Évangiles disent que c’est à elle que Jésus est apparu en premier. Après, on comprend qu’il ait été tentant de minorer la place des femmes, étant donné qu’à cette époque le témoignage des femmes n’avait aucune valeur», poursuit Sylvaine Landrivon.

Cet argument est partagé par Simon Butticaz, professeur de Nouveau Testament à l’UNIL. «Le témoignage des femmes était jugé juridiquement irrecevable dans le monde antique. Pourquoi les premiers chrétiens auraient-ils fabriqué la primauté de Marie de Magdala, qui, bien loin d’asseoir la croyance résurrectionnelle, contrevenait aux codes culturels de l’époque?»

Pour se persuader de la difficulté qu’il y avait pour une femme à se faire entendre, à Jérusalem à l’époque de Jésus, il faut lire l’Évangile de Marc (16, 10-11) qui rapporte que, quand Marie de Magdala tente d’«annoncer la nouvelle à ceux qui, ayant vécu avec lui, s’affligeaient et pleuraient, et ils refusèrent de la croire». Sylvaine Landrivon préfère donc suivre les Évangiles plutôt que Paul à la lettre. Elle n’est pas la seule. «Dans les premières exégèses, aucun Père de l’Église ne conteste l’importance de Marie de Magdala à la résurrection. Et dans les Évangiles apocryphes, comme l’Évangile de Marie, elle est placée à la tête de l’Église, et Pierre est un peu en retrait. Pour moi, c’est évident que c’est elle le premier témoin, et même le pape François le reconnaît aujourd’hui.»

Pourquoi Paul aurait-il zappé Marie-Madeleine?

Admettons avec Sylvaine Landrivon que les Évangiles ont raison contre Paul. Reste à comprendre pourquoi l’homme de Tarse a zappé Marie de Magdala dans sa lettre. «Interpréter un silence est toujours lesté d’une dose de spéculation, répond Simon Butticaz. Cela reste une énigme pour nombre de biblistes. Certains pensent que Paul a censuré la place des femmes, d’autres que Paul a peut-être noyé Marie de Magdala dans le groupe indéterminé des apôtres qui ont bénéficié des apparitions.» De son côté, Sylvaine Landrivon suggère que «Paul, qui n’a jamais vu Jésus de son vivant, n’était peut-être pas au courant de son existence».

Cette mise à l’écart peut-elle s’expliquer par le fait que Jésus «a guéri Marie de Magdala de sept démons», ce qui aurait pu limiter la crédibilité de son témoignage? «Je ne le pense pas, répond Andreas Dettwiler. Au contraire, quand on analyse les sources, on voit que Marie-Madeleine est fortement mise en avant parmi les adeptes de Jésus.» Si le mystère demeure, les croyants ont choisi leur camp depuis longtemps. Ils ont préféré voir Marie de Magdala dans le rôle du premier témoin. Et les peintres en ont fait autant. Quand on trouve des centaines de représentations du «Noli me tangere» («Ne me retiens pas») que Jésus ressuscité dit à Marie de Magdala, les peintures de Jésus apparaissant à Pierre sont une rareté.

De quoi réjouir Sylvaine Landrivon. «Ce qu’il y a de merveilleux, dans les Évangiles, c’est leur caractère subversif, résume la théologienne catholique. On voudrait tellement que Jésus soit BCBG, mais il nous ramène sans arrêt vers ce qui nous dérange. C’est le plus extraordinaire des messages, notamment quand il envoie Marie-Madeleine révéler sa résurrection, alors que c’est impossible dans ce monde juif où, quand une femme témoigne, on ne la croit pas.» Vu sous cet angle, on comprend le succès de cette version de Pâques par rapport à la variante rapportée par Paul de Tarse. Quand une histoire est plus belle que sa concurrente, c’est souvent celle qu’on imprime, aux siècles des siècles. (Le Matin Dimanche)

Créé: 20.04.2019, 23h00

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Qui est qui

MARIE-MADELEINE ou Marie qui venait de Magdala, une ville de Galilée. Elle a rejoint le groupe de Jésus qu’elle suit jusqu’à la crucifixion. Elle est présentée par les Évangiles comme très proche de Jésus et aussi comme le premier témoin de la résurrection.

PIERRE: Appelé aussi Céphas en araméen (le roc), il a joué un rôle en vue parmi les disciples de Jésus, avant de devenir, après la mort de son maître, l’un des dirigeants majeurs des premières communautés chrétiennes.

PAUL DE TARSE: Cet homme qui persécutait les disciples de Jésus se métamorphose après une rencontre mystique avec Jésus ressuscité, alors qu’il ne l’avait jamais croisé de son vivant. Ses lettres constituent les textes les plus anciens du Nouveau Testament.

Les autres mystères (historiques) de Pâques

L’énigme du premier témoin de la résurrection n’est pas le seul épisode de la Pâques chrétienne qui divise les historiens des religions. Retour sur trois autres cas litigieux.

Jésus a-t-il été enseveli?

À l’époque, les crucifiés sont rarement ensevelis. «Normalement, les Romains avaient pour habitude de jeter le cadavre d’un condamné dans une fosse commune, ou de le laisser sur la croix, pour qu’il soit dévoré par les animaux. C’était un dernier acte d’humiliation, pour écraser le condamné jusque après sa mort, mais il y a eu des exceptions», explique Andreas Dettwiler, professeur de Nouveau Testament à L’UNIGE.

Des fouilles archéologiques effectuées à Jérusalem en 1968 ont en effet permis de découvrir un ossuaire où a été enseveli un certain Yehohanan, fils de Hagkol, qui a été crucifié au Ier siècle de notre ère. Cet ossuaire montre que le scénario proposé dans le Nouveau Testament est tout à fait imaginable.

Le mystère du tombeau vide

Là encore, (saint) Paul de Tarse sème le trouble. Sa Lettre aux Corinthiens ne mentionne pas le tombeau vide. «La visite de Marie de Magdala et d’autres femmes n’est attestée que par une seule source, l’Évangile de Marc. C’est extrêmement mince, note Andreas Dettwiler. À mon avis, cette visite est invraisemblable. On ne retourne pas embaumer un cadavre trois jours après sa mort.»

Daniel Marguerat, professeur honoraire à l’UNIL, estime lui aussi que «ce récit est truffé d’invraisemblances», avant de souligner l’étrange «absence d’une vénération ancienne du tombeau, puisque la localisation actuelle du Saint-Sépulcre remonte au IVe siècle seulement». Ces doutes ont été soulevés dès l’Antiquité. «On peut avoir déplacé le cadavre comme on peut le voler, précise Andreas Dettwiler. Les Évangiles sont conscients de cette faiblesse: jamais ils ne s’en servent pour tenter de «prouver» la résurrection.»

L’énigme des apparitions

C’est la partie la plus surnaturelle du récit de Pâques, et c’est, paradoxalement, celle qui est racontée par des sources nombreuses et unanimes. Il s’est produit quelque chose de totalement inattendu à Jérusalem, après la mort de Jésus. Dans cet épisode, «tout n’échappe pas à la prise de l’historien, estime Daniel Marguerat. L’enquête enregistre deux faits: la dispersion et la fuite des disciples à la mort du maître, et la recomposition relativement rapide, à Jérusalem, du cercle des disciples et de quelques adhérents. Comment expliquer un revirement aussi subit qu’inattendu?» Le spécialiste du Jésus historique avance trois hypothèses: un mécanisme d’autopersuasion, la falsification («une théorie gratuite»), et la troisième voie proposée par les Évangiles, soit «une expérience visionnaire, qui reste objectivement invérifiable».

Pour Andreas Dettwiler, «les textes sont unanimes à souligner le côté perturbant de l’expérience de Pâques: il y a du doute, de l’incompréhension, du rejet comme de la peur chez les disciples face à ces «visions», parfois collectives, qui ont changé le cours de l’histoire».

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